Le jour et la nuit ne font aucune différence pour Manoj, 56 ans. Il vit seul, cuisine ses repas, nettoie sa maison, fait son repassage, prend le bus et fait du sport en salle de gym. Il a perdu la vue à l’âge de 25 ans, mais ne s’est presque jamais apitoyé sur son sort. Le cinquantenaire a plutôt choisi de tout faire pour oublier son handicap. Rencontré à son domicile à Phoenix, il nous invite à découvrir à quoi ressemble son quotidien.

Il remplit sa casserole à moitié avant de la déposer sur sa cuisinière à gaz. Il tâtonne légèrement, trouve le cadran qu’il tourne et la règle sur un feu moyen. Pendant que l’eau chauffe, il se saisit de la boîte à café et dépose deux cuillerées dans une tasse, avant de le refermer et de le remettre exactement à sa place. Il répète le procédé avec la boîte de sucre. En le voyant effectuer toutes ces tâches, difficiles d’imaginer que Manoj ne voit rien depuis une trentaine d’années. C’est avec cette même aisance, bien qu’il avance à tâtons, que le cinquantenaire fait ses courses, cuisine, repasse ses vêtements, nettoie sa maison et s’occupe de sa cour. Au menu ce soir, poulet frit et curry de haricots. “Je suis obligé de me débrouiller, car je vis seul depuis que mon père est décédé quatre ans de cela”. C’est autour d’une bonne tasse de café chaud que Manoj nous raconte son histoire.

J’avais des rêves et des projets.”

Manoj a vécu une enfance heureuse. “Je ne suis pas né aveugle. Quand j’étais petit, je voyais, j’allais à l’école, j’avais des amis, je jouais au foot, je menais une vie normale”. Ce n’est qu’à l’âge de douze ans qu’il commence à avoir des problèmes de vue. Il est diagnostiqué avec la rétinite pigmentaire, une maladie génétique dégénérative de l’œil qui se caractérise par une perte progressive et graduelle de la vision et qui évolue vers la cécité. “Pendant des années, j’ai vu les meilleurs spécialistes de Maurice, pour m’entendre dire à chaque fois que mon état était irréversible et que j’allais définitivement perdre la vue dans quelques années”. Avec sa vue qui se détériore, il est obligé d’arrêter l’école. “J’avais des rêves et des projets. Je voulais réussir mes études, trouver un bon travail, marie avek enn zoli tifi”, raconte-t-il avec nostalgie. Pourtant, vivre sans cesse dans le noir ne l’a jamais empêché de garder sa positivité. “Peut-être que si je voyais et que j’avais la vie dont je rêvais dans mon enfance, je n’aurais jamais compris la souffrance des gens, j’aurais été centré sur moi”.

Une vie de débrouille

Manoj a été obligé d’accepter cette réalité et de s’adapter pour se débrouiller en toute autonomie. “Ma mère était un trésor. Elle m’a toujours soutenu, guidé et épaulé du mieux qu’elle pouvait. Ce que j’aimais par-dessus tout, c’est quand elle me faisait la lecture des livres religieux”. Il perd cette dernière en 2009 et en sera grandement affecté. “J’ai deux sœurs et j’étais son seul fils. On était très proches”. Huit ans après, Manoj perd son père. “Mon père, ancien laboureur a travaillé dur toute sa vie. Dans ses vieux jours, j’étais celui qui m’occupait de lui, je lui faisais à manger, lui lavait son linge, etc.”

Toujours se relever

Réveillé aux aurores, il dit sa prière en premier, puis sa toilette avant de nettoyer sa maison. “Avec le temps, on développe des techniques, comme balayer en poussant toute la poussière vers un mur et ensuite ramasser l’ensemble. Peut-être qu’il reste de la poussière, mais je fais de mon mieux”. Le plus important, explique ce dernier, c’est d’être bien organisé. D’ailleurs, sa maison est adaptée et organisée en circonstances. Aucun objet qui traîne ou qui ne soit pas à sa place. Il a des postes radio à travers quasiment toutes les pièces de sa maison. Aussi, même s’il ne peut pas voir les images, il allume de temps à autre sa télé pour écouter le foot et suivre les actualités internationales. Quelquefois, avec un cousin, il sort faire ses courses et va aussi faire du sport en salle de gym. “Au cours des années, j’ai trouvé mes repères et je me laisse surtout guider par mes autres sens. Je suis souvent tombé, mais je me suis toujours relevé en gardant en tête de ne plus commettre les mêmes erreurs”.

Toujours positiver

Il s’est aussi déjà heurté à des personnes qui ne comprenaient pas son handicap. “Ma spiritualité m’a beaucoup aidé à avoir cette approche à la vie”. D’ailleurs, il ne se fait pas prier pour nous réciter quelques psaumes de la bible, qu’il connaît sur le bout du doigt. “Je suis toutes les religions, Dieu est présent partout”. Manoj est surtout un modèle de positivité. “Ma mère a toujours vécu avec le regret que j’ai perdu la vue et que je n’ai pas pu me marier, avoir des enfants. Toutefois, avoir eu la chance de voir est inestimable. Comme dit Mahatma Gandhi, il faut prendre uniquement le positif de toute chose et rejeter les autres. C’est ainsi que j’avance. Je suis venu, j’ai vu et je vis”.