Ivor Tan Yan lors de la comparution du ministre Sawmynaden

Le négociateur syndical Ivor Tan Yan a pris ses distances de la Federation of Progression Union (FPU) pour aller créer Training Institute où il sera le patron de sa propre entreprise. Dans l’interview qui suit, il explique pourquoi il a pris cette décision. Cependant, précise-t-il, il ne change pas sa façon de pensée. « Je n’ai absolument pas l’intention de me désengager publiquement même si beaucoup d’amis et des proches m’ont déjà prévenu que le monde des affaires se méfie de ce genre de mélange », dit-il. Il pense que l’année 2021 présente le plus grand défi que les Mauriciens auront à relever depuis ces 50 dernières années. Il soutient que « nous sommes dans une situation de récession mondiale et locale ». Il faut traiter cette situation avec rigueur. Parlant du déploiement des forces de l’ordre aux abords de la Cour, il trouve regrettable que l’Etat se sente si faible au point d’avoir recours à la force policière « en abusant de ses droits constitutionnels afin de limiter la liberté d’expression ou la liberté de mouvement des citoyens mauriciens ». Pour lui, le pouvoir ne protège pas le plus faible dans le pays et les exemples sont multiples.

On a noté ces derniers temps que vous avez des points de vue différents des syndicalistes. Où se situe le négociateur Ivor Tan Yan actuellement ?

Mon combat dans la vie publique a plutôt commencé par l’introduction de la carte biométrique où on parlait déjà à l’époque d’utilisation abusive et des dérives de ladite carte. Jusqu’à maintenant, je n’ai pas de carte d’identité nationale et mon passeport
a expiré. Je n’arrive pas à le faire renouveler parce que je n’ai pas de carte d’identité nationale. Mais pour moi, ma pensée s’inscrit dans la logique de défendre les droits fondamentaux des Mauriciens qui, pour
une grande majorité, ne sont pas conscients de l’existence de leurs droits. Ivor Tan Yan se situe au fait sur un terrain susceptible d’apporter des changements dans le pays.

On doit cesser de croire 
que pour avoir droit à quelque chose il faut de bonnes connexions. Il faut plutôt connaître ses droits. Prenez mon exemple. Je n’ai pas de carte d’identité nationale et je n’ai pas de passeport. Et pourtant j’ai pu créer deux compagnies. J’ai des difficultés pour faire des démarches car je suis un résistant mais j’arrive quand même à les faire, malgré mes prises de position contre ce que je considère des abus de droits de la part de l’Etat. Je me positionne plutôt comme un défenseur des libertés fondamentales. Celles-ci sont méconnues de la majorité des Mauriciens.

Pourquoi avez-vous quitté la Federation of Progressive Union (FPU) ?

J’ai passé six années à la FPU où j’ai appris énormément. J’ai compris le rouage du monde syndical, et surtout ce qui doit changer pour que les travailleurs et les forces syndicales prennent la place qu’ils méritent dans la société mauricienne. Je précise que ceux qui nous ont précédés ont fait leur travail et c’est à notre génération aujourd’hui de reprendre flambeau et de le porter plus loin afin de faire progresser les droits, et surtout la connaissance des droits.

J’avais fait une déclaration le 1er mai dernier sur la posture des
syndicats. Les syndicalistes agissent aujourd’hui de manière minimaliste. Ils agissent par réaction. Ils n’agissent pas en amont. J’ai passé six ans à la FPU pour dire qu’il faut dispenser la formation nécessaire. La FPU a mis sur pied un programme de formation mais malheureusement il n’y avait pas de place pour moi en tant que formateur. Ils pensent que je n’ai pas les qualités requises pour dispenser des cours alors que j’étais le seul au sein du syndicat qui était le plus formé sur le plan légal.

Pour moi, les syndicats doivent recommencer à se concentrer sur la démocratie au niveau de ses membres. Il faut commencer par se poser la question au niveau des grandes centrales syndicales dans le pays. On voit la plupart du temps les mêmes têtes à têtes de ces syndicats. Sans pour autant jeter la pierre à ceux qui dirigent les syndicats, il faut aussi être clair sur un point bien précis. Il n’y a malheureusement pas tous les membres qui assistent aux assemblées générales. Et cela oblige qu’il y ait parfois une deuxième assemblée générale et à ce moment-là, on n’a pas besoin de quorum nécessaire pour prendre les décisions qui s’imposent.

Donc, mon souhait est que nos syndicats effectuent un examen de conscience à leur niveau. Il faut se demander pourquoi leurs membres ne sont pas en train de s’impliquer dans la prise de décisions. Il faut aussi qu’ils se demandent pourquoi ils n’arrivent pas à renouveler leurs membres au niveau de l’exécutif. Il faut aussi qu’ils se demandent pourquoi certains négociateurs ont une très grande emprise sur les syndicats.

Maintenant, vous venez avec une nouvelle structure pour conseiller les syndicats sur le plan légal. Pouvez-vous nous en dire plus ?

J’ai été licencié de la FPU à la suite du confinement sanitaire. C’est un “constructive dismissal” à la suite d’une plainte que j’ai déposée au ministère du Travail. Je ne souhaite pas entrer dans les détails car je ne vais pas cracher dans la soupe. J’ai beaucoup appris avec monsieur Bizlall et je pense que c’est important de le souligner. Au fait tout ce que je souhaitais, c’est qu’il y ait une évolution dans l’approche face à des problèmes. Je parle là d’actions en justice, d’injonctions qui auraient pallié le manque de soutien des membres

Au fait lorsque, la FPU m’a mis devant cette situation, j’avais deux possibilités, soit j’abandonne la lutte pour les travailleurs, soit je continue la lutte à ma façon. Moi, je considère qu’un travailleur ne doit pas courir sur ce qui ce soit pour connaître ses droits. Les droits des travailleurs sont désormais en ligne et je pense également qu’il est du devoir du ministère du Travail d’informer les travailleurs sur leurs droits. Puisque je constate qu’il y a un manque de démocratie au sein des structures syndicales, j’ai choisi de créer une firme de consultants qui est en fait enregistrée comme un “training institute”.

Je propose donc un cours aux travailleurs sur le cycle de l’emploi. Cela commence à partir de la lettre de candidature que l’on envoie ou à partir des annonces que l’on voit dans les journaux. Là, je parle de l’Equal Opportunities Act. Des fois, dans une annonce, on dit qu’on va embaucher la personne la plus qualifiée. Or, dans la pratique, ce n’est pas tellement le cas. Ce cours couvre tous ces aspects. Il est temps de s’équiper pour faire face au marché.

Quel constat faites-vous de l’année 2020 ?

L’année 2020 a été un catalyseur pour les Mauriciens sur la réalité du pouvoir et les priorités de ce dernier. L’emblème de 2020, pour moi, s’explique par le fait que le pouvoir ne protège pas l’intérêt des plus faibles. Dans la COVID Act, on voit que les travailleurs perdent automatiquement leur pouvoir d’achat et les possibilités pour eux de construire un avenir en se basant sur les crédits bancaires deviennent plus difficiles.

Par contre, on observe du côté des employeurs que l’endettement a été doublé sans compter qu’une majorité d’employeurs bénéficient aujourd’hui du “Wage Assistance Scheme” qui est accompagné normalement d’une mesure formelle interdisant tout employeur de licencier pour avoir bénéficié de cette assistance financière de l’Etat. Mais l’actualité nous montre que ce n’est pas vraiment le cas. D’après les chiffres officiels, le taux de chômage devrait tourner aux alentours de 17% bientôt, ce qui fait qu’on dépassera les 100 000 chômeurs au beau milieu de l’année de 2021.

Que reste-t-il aux chômeurs aujourd’hui d’après vous ?

Il me semble que l’État considère que les employés licenciés devraient être contents d’avoir accès à une assistance financière pendant un certain temps. Voila ce qui se passe avec cette assistance. C’est 90% du salaire pendant les trois premiers mois, 60% du salaire pendant les trois mois suivants et 30% du salaire pour les trois restants.

La somme maximale que peut toucher un travailleur est de Rs 25 000. Donc, un travailleur peut subir une double sanction. D’abord il est licencié et l’argent du contribuable est utilisé pour le compenser alors que cette somme ne représente pas 100% du montant qu’il aurait touché s’il était toujours employé. Avec uniquement cet exemple, on voit clairement que les travailleurs sont des laissées pour compte.

Par contre, il est important de rappeler que la COVID Act modifie également l’Insolvency Act pour absoudre les directeurs de leurs responsabilités. Je pense plus particulièrement au cas d’Air Mauritius où l’on voit clairement des dispositions qui sont en faveur de l’employeur et de l’administrateur et rien pour les employés qui aujourd’hui doivent partir en Cour suprême pour que leur liberté fondamentale soit respectée, c’est-à-dire pour pouvoir être défendu par un syndicat.

Je tiens à signaler qu’il y a aussi un cas à l’encontre du ministère du Travail. C’est au fait une “judicial review” qui a permis et autorise que les syndicats ne soient pas consultés sur les dernières décisions. L’affaire Air Mauritius est un exemple concret qui montre que l’appareil d’Etat n’est pas du côté de la majorité des travailleurs mauriciens. Il existe définitivement un “loop hole” dans la loi, c’est l’impuissance du ministère du Travail. Je salue quand même le courage des fonctionnaires de ce ministère. Je ne parle pas là des Super Advisors car je considère ces derniers comme des mercenaires à la solde du ministre. Le ministre, lui-même, dont les déclarations sont très rares profitent allègrement de son fauteuil mais il ne fait rien pour augmenter les ressources de son ministère.
Aujourd’hui, les officiels du ministère du Travail sont débordés par le nombre de cas individuels qu’ils reçoivent et leurs moyens sont limités pour répondre à ces besoins. Le “loop hole” se présente encore une fois est lorsqu’un Senior Advisor du ministre reconnaît devant l’employeur que la seule solution, c’est de partir en cour. Partir en Cour, ce n’est pas moins de Rs 50 000 pour un avocat et un avoué et cela n’est pas à la portée de tous les travailleurs et n’est même pas à la portée de tous les syndicats. Je tiens à signaler qu’en Chine, le ministère du Travail dispose du pouvoir d’obliger un employeur de respecter ses engagements contractuels et la loi.

Pensez-vous qu’il faut revoir l’Insolvency Act ?

Je ne pense pas qu’on doive revoir l’Insolvency Act. Je pense plutôt que c’est l’application de cette loi qui doit être revue. Je dis cela car l’Insolvency Act comprend l’article 225, notamment de l’effet de l’administration sur les employés. De mon point de vue, cet article est d’ordre public parce que l’Insolvency Act contient une annexe qui précise quels sont les articles de cette loi qui s’imposent à toute autre loi.

Dans l’annexe, l’on fait mention d’une série d’articles de cette loi qui ont préséance sur les autres lois. L’article 225 ne fait pas partie de cette liste. Ce qui veut dire que le contrat de travail, par exemple, qui est encadré légalement par le Code civil doit être respecté par l’administrateur. D’ailleurs, l’article 225 de l’Insolvency Act rend l’administrateur responsable du paiement des salaires et du paiement de toute somme qui découlerait d’un contrat avec les travailleurs.

Encore une fois, je suis obligé de faire référence à Air Mauritius où l’administrateur a signé un accord collectif avec les syndicats mais a ensuite établi de nouvelles règles qui, à aucun moment, ne mentionnent le “variation of collective agreement” signé en juillet 2020. L’Insolvency Act, à aucun moment, ne donne à l’administrateur plus de pouvoir qu’à un employeur. Trop souvent, on a tendance à Maurice à se focaliser sur la loi sans s’intéresser à l’esprit de la loi.

Qu’attendez-vous de l’année 2021 ?

Je pense que l’année 2021 présente le plus grand défi que les Mauriciens auront à relever depuis ces 50 dernières années. Nous sommes dans une situation de récession mondiale et locale. Il faut traiter cette situation avec rigueur. Si je me réfère aux chiffres publiés par le Bureau central des statistiques en novembre 2020, le montant total des exportations pour 2019 s’élève à environ Rs 191 milliards alors que le montant total de nos importations est de Rs 207.4 milliards environ, ce qui nous fait une différence d’environ Rs 75 milliards.

Le rapport de “business confidence indicator” de la MCCI pour le “second quarter” de 2019 exhorte le gouvernement à prendre des mesures pour combler ce déficit mais demande également que des mesures soient prises afin de soutenir les PME qui sont, en fait, le plus grand employeur du pays. Nous sommes maintenant en 2021 et de mon point de vue, rien n’a été fait pour combler le déficit par rapport à l’import et l’export. Je tiens à rappeler cependant qu’une des mesures qui a été prise par le gouvernement l’année dernière était de réduire les taxes à l’importation. Cette mesure avait été prise par le Conseil des ministres avant la période de confinement sanitaire et entérinée par la COVID Act.

Concernant les PME, l’actualité du moment nous rappelle que rien n’a été fait pour les protéger et je pense en disant cela aux entrepreneurs qui sont dans la fabrication de produits en plastique qui sont depuis peu interdits. L’année 2021 demandera aux Mauriciens de faire preuve d’autre chose que de la résilience. Il faudra agir, faire autre chose pour survivre. En disant cela, je pense aux entreprises et aux individus.

Quel regard portez-vous sur la présence de nombreuses personnes dans les manifestations de rue ?

Est-ce que c’est un phénomène qui est apparu subitement ou graduellement ? Je pense que c’est de cette façon qu’il faut voir les choses. Moi je dirai plus tôt que c’est un phénomène qui est apparu graduellement. Je m’appuie sur mon expérience pour dire cela car j’ai participé et parfois même pris des initiatives durant ces dernières années. Il y a quelques années, il fallait mobiliser personnellement les participants aux manifestations.
Nous voyons aujourd’hui que la mobilisation est beaucoup plus instinctive. Je dis bien instinctive pour qualifier ces mobilisations car je pense que les Mauriciens se rendent compte qu’il est primordial de faire part au pouvoir de leur désaccord avec sa stratégie.

Ces mobilisations sont, en fait, la manifestation de l’âme de la société mauricienne et de son attachement aux libertés fondamentales. Cela fait plus de 200 ans que nos ancêtres ont décidé de vivre ensemble. Il est regrettable que l’Etat se sente si faible au point d’avoir recours à la force policière en abusant de ses droits constitutionnels afin de limiter la liberté d’expression ou la liberté de mouvement des citoyens mauriciens.

Toutefois, il faut saluer le courage des Mauriciens qui ont fait le déplacement sur la place de la cathédrale, tout comme des milliers des Mauriciens qui se sont mobilisés le 7 janvier, malgré toute la publicité qui a été faite sur le périmètre entourant la cour intermédiaire. C’est le premier acte de désobéissance civile dans lequel se sont engagés spontanément des milliers des Mauriciens qui, comme je le dis plus tôt, expriment l’âme du mauricianisme. Et le mauricianisme n’existerait pas sans une adhésion totale des Mauriciens à la liberté fondamentale.

Maintenant que ne faites plus partie de la FPU, est-ce que vous allez continuer à descendre sur le terrain ?

Je fais mon travail comme tout bon professionnel. Mais engagements citoyens et politiques n’entravent en rien mes compétences professionnelles. Donc, je n’ai absolument pas l’intention de me désengager publiquement même si beaucoup d’amis et des proches m’ont déjà prévenu que le monde des affaires se méfie de ce genre de mélange. J’avance dans cette direction tout en étant conscient que le combat dans lequel je m’engage est juste et nécessaire.

Et j’espère que plus de Mauriciens comme moi s’engageront malgré les menaces et les difficultés que ce genre de position citoyenne peut créer. Il faut savoir à Maurice, qu’il existe aussi une “transmission gap” que ce soit sur le plan politique et au niveau des entreprises. Il y a un problème de transmission car ceux qui ont été promus à des décisions politiques n’ont pas préparé leur succession.

Je me souviens que lorsque le MMM avait fêté 50 ans d’existence, le leader du parti parlait justement d’un plan de succession mais il n’en a été rien par la suite. Cela s’applique également pour les autres partis politiques ainsi qu’au secteur de l’entreprenariat où très souvent ce sont les mêmes qui restent en poste. Et on constate que la transmission ne passe pas. C’est une grande faiblesse en tout cas pour notre pays.