Jacqueline Sauzier fait partie des femmes qui sont à la tête des institutions du secteur privé. Dans l’interview accordée à Le-Mauricien cette semaine, elle reconnaît que l’incertitude autour de la publication du rapport de la Banque mondiale est dérangeante. Toutefois, précise-t-elle, « le gouvernement est souverain et nous le respectons ». Il en est de même du rapport Nodalis sur la bioélectricité, à la suite d’un Workshop, qui n’a pas encore été publié. « Mais quoi qu’il en soit, nous travaillons en étroite collaboration avec les autorités pour le bien de tous les producteurs », souligne-t-elle.
Jacqueline Sauzier s’appesantit également sur la rémunération de la bagasse à partir de la prochaine récolte sucrière qui allège la pression de l’endettement de l’industrie sucrière et donne de la visibilité aux investissements nécessaires. « Nous ne sommes pas encore sortis de l’auberge comme le dit le dicton, mais cette annonce de la rémunération de cette bagasse redonne de l’optimisme aux producteurs canniers. »

L’industrie sucrière est visiblement satisfaite des mesures budgétaires. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Effectivement, il y a comme un sentiment de satisfaction, spécialement avec l’annonce de la rémunération de la bagasse à hauteur de Rs 3.50 le kWh pour tous les producteurs. Cela fait plus de 14 ans que nous nous battons pour une rémunération de la bagasse à sa juste contribution à l’économie du pays. Depuis l’annonce de la fin du Protocole Sucre, tous les consultants qui se sont succédé au chevet de l’industrie cannière ont fait exactement la même recommandation : il faut valoriser la bagasse, ne plus la considérer comme un déchet ou sous-produit de la production du sucre, mais plutôt un coproduit de cette industrie cannière.

Les deux derniers consultants qui ont rendu leurs rapports ont très probablement fait état de cette recommandation. En l’occurrence, Nodalis avec le rapport sur la stratégie de bioélectricité pour Maurice et la Banque mondiale au sujet de l’analyse de la compétitivité du secteur cannier. Tous les acteurs de la chaîne de production de cette industrie ont contribué à ces divers rapports. Alors, oui, nous ne cachons pas notre satisfaction.
Cette annonce arrive également à un moment opportun. Rappelons-nous que nous sortons d’une phase complexe et difficile au niveau de la commercialisation du produit principal de cette industrie, le sucre. En septembre 2017, le quota de production des betteraviers en Europe est levé, cela provoque des changements sur les marchés et la chute du prix du sucre sur notre marché principal, l’Europe.

Ainsi sur la coupe 2018, les producteurs n’ont jamais eu un prix aussi bas : Rs 8 685.60 la tonne pour leur sucre, sachant que ce prix était de Rs 15 571.50 et Rs 10 7 616.64 en 2016 et 2017 respectivement. Il était donc primordial que la bagasse, jusque totalement sous-évalué économiquement, soit rémunérée correctement et puisse être le levier vers le haut de cette industrie.

Est-ce que la rémunération satisfaisante de la bagasse augure une relance de l’industrie cannière à Maurice ?

Il est évident que l’industrie dans sa globalité souffrait énormément de ces prix très bas et de manière globale. Si nous nous basons sur les analyses intérimaires de la Banque mondiale, cette industrie était déficitaire à hauteur de Rs 1,8 milliard en 2018. Les pertes encourues de certaines compagnies sont connues et la fermeture de l’usine de Médine est un bon exemple de décision difficile à prendre et à mettre en œuvre dans un contexte de rémunération volatile. Ainsi, l’enveloppe correspondant à la rémunération de la bagasse à partir de la prochaine coupe permet de réduire le déficit général de cette industrie, d’alléger la pression de l’endettement et de donner de la visibilité pour les investissements nécessaires.

Nous ne sommes pas encore sortis de l’auberge comme le dit le dicton, mais cette annonce de la rémunération de cette bagasse redonne de l’optimisme aux producteurs canniers. Et ici, je souhaiterais aussi dire que cette annonce a aussi un effet salvateur pour les usines qui, jusqu’à aujourd’hui, ne percevaient qu’une rémunération de 22% de la part de sucre produite par leur usine.

Avec la baisse des superficies sous canne, ces usines roulent toutes en sous-capacité mais avec des frais fixes qui, eux, ne peuvent être réduits et en plus avec des prix très bas. Elles sont donc triplement impactées et dans une situation très compliquée, ne peuvent faire des investissements pour améliorer l’efficience et la productivité.

Est-ce que cette mesure est suffisante pour freiner le rythme de l’abandon des terres sous canne observé au fil des années alors que l’avenir de l’industrie cannière dépend largement de l’étendue des terres sous canne ?
2018 et 2019 ont été des années où l’abandon a été le plus marqué : 2 296 hectares en 2018 et 2 624 ha en 2019, alors qu’en 2020 uniquement, 1 343 hectares étaient abandonnés, ce qui correspond à la norme. Cette chute drastique en 2018 et 2019 s’explique par les prix de sucre très bas (Rs 8 685,60 en 2019) et un certain désintérêt de planteurs par manque de visibilité sur leurs revenus et surtout, de ceux ne souhaitant plus planter et récolter à perte. Ramener ces planteurs dans le circuit de la productivité est un travail complexe. Il est vrai que l’annonce faite en 2019 d’une rémunération subventionnée de Rs 25 000 la tonne de sucre pour les premières 60 tonnes de sucre a aidé certains planteurs, mais pour d’autres, la décision était prise.

Par ailleurs, cette rémunération sur la bagasse profitera à tous les producteurs et ainsi certains champs qui, économiquement, n’étaient pas intéressants à exploiter le deviennent du jour au lendemain. Cependant, l’agriculture a un pas de temps lent et nous ne verrons les effets de cette mesure que dans quelques années à la suite de la replantation de parcelles abandonnées ou peu productives.

Le budget comprend beaucoup de mesures incitatives à l’intention des petits planteurs. Est-ce qu’elles suffisent pour encourager un retour à la terre ? Que devrait-on faire pour encourager les jeunes à s’intéresser à la production cannière et agricole ?
Pour le secteur cannier, il y a un certain nombre de mesures pour accompagner les petits planteurs. Beaucoup d’entre elles existent déjà et elles sont donc annoncées pour assurer la pérennité de mesures existantes. Il y a aussi un certain nombre de mesures nouvelles qui vont améliorer la productivité des petits planteurs tels que l’acquisition par la MCIA de tracteurs et de récolteuses pour la préparation des terres et la récolte de la canne sur les terres mécanisées des petits planteurs.

Cependant, nous sommes d’avis qu’il reste encore une étape à franchir pour les petits planteurs qui sont totalement en mode manuel. Nous avons à notre disposition la “coupeuse pei” pour cela. Nous faisons actuellement des essais grandeur nature et pensons que cette coupeuse sera une solution pour ces terres qui ne peuvent pas être mécanisées du tout.

Concernant le secteur non-sucre, il y a encore un peu de chemin à faire, mais nous collaborons pleinement avec les autorités pour des pistes de solutions qui permettront de ramener les jeunes vers l’agriculture. Il faut également mentionner que le confinement et la fermeture des frontières ont complètement changé le paysage agricole et la mutation est rapide.

Faudra-t-il introduire d’autres formes de mesures d’accompagnement ?
En réalité, nous sommes clairement autosuffisants dans la production de nos légumes mais il y a une mauvaise coordination et planification. Il est nécessaire de faire une analyse de fond de nos productions agricoles versus nos importations. Par exemple, connaître les capacités de production et leur saisonnalité, approfondir les critères requis par l’industrie de consommation directe et celle de la transformation, avoir un inventaire des espaces de stockage mais aussi des conditions de stockage, identifier les différents intermédiaires et partenaires de la chaîne de production et finalement, mesurer et quantifier les importations agroalimentaires, déterminer pourquoi elles sont là et s’il est possible de faire localement ces produits.

Ce n’est qu’après avoir fait cet état des lieux que nous verrons comment et où prendre des mesures d’accompagnement pour promouvoir une industrie agricole et agroalimentaire de substitution aux importations dans laquelle les jeunes agro entrepreneurs doivent avoir leur place. Mettre la charrue avant les bœufs ne mènera pas à la réussite de ce virage nécessaire.

Est-ce que les mesures budgétaires vont dans le sens d’une meilleure relation entre les usiniers et les petits planteurs ?
Sur le terrain, les relations entre les usiniers et les petits planteurs ont toujours été bonnes. D’ailleurs, dans chacune des trois Factory Areas, il existe un département d’accompagnement pour les petits planteurs entièrement financé par l’usine. Chacun a, dans une certaine mesure, besoin de l’autre. Un planteur doit usiner sa canne et l’usine a besoin d’un maximum de canne. Cependant, il est vrai que les petits planteurs utilisent l’émotionnel, l’histoire et dans une certaine mesure, la politique pour faire avancer leur cause. Mais tant qu’il y a de l’équité et que tous les partenaires avancent, c’est pour le bien de l’industrie.

On continue à parler de la restructuration de l’industrie sucrière. Qu’est-ce que cela signifie aujourd’hui ?
Dans les années glorieuses de l’industrie cannière, ce secteur représentait 20% de l’emploi du pays et 15% de PIB. Pour développer ce secteur, sécuriser les conditions d’emploi, un certain nombre de lois-cadres spécifiques au secteur avait été mis en place. Dans le sillage de la fin du Protocole Sucre, toute la rationalisation des outils productifs, la diminution du nombre d’usines, la mécanisation et la diminution de la masse salariale à travers le VRS a été menée à travers la Multi Annual Adaptation Strategy 2006-2015 Action Plan. Pour cette mise en œuvre, un certain nombre de lois-cadres a encore été instauré.

Mais, aujourd’hui, les paramètres ont complètement changé : le marché est libre et volatil, plus de marchés et prix garantis. Le secteur représente moins de 1% de l’emploi et de 2% du PIB. Cependant, les lois-cadres spécifiques à l’industrie existent toujours et ne permettent pas d’avoir l’agilité nécessaire dans un monde hypercompétitif. La restructuration devrait permettre à cette industrie d’agir comme tout autre secteur économique du pays pour une réactivité agile face aux marchés porteurs.

Est-ce que cela vous gêne que le gouvernement refuse jusqu’ici de publier le rapport de la Banque mondiale sur l’industrie sucrière ?
Tous les acteurs de la chaîne de productivité de la filière ont participé et partagé leurs données sur plusieurs années pour le montage de ce rapport de compétitivité de cette industrie. Si les autorités jugent que ce dernier ne doit pas être publié, nous pensons simplement que nous devrions juste en être avisés.

En réalité, c’est l’incertitude autour de sa publication ou pas qui est dérangeante, mais le gouvernement est souverain et nous le respectons. Il en est de même pour le rapport Nodalis sur la bioélectricité, le rapport final à la suite du Workshop n’a pas encore été publié. Mais quoi qu’il en soit, nous travaillons en étroite collaboration avec les autorités pour le bien de tous les producteurs.

On note que les accords de libre-échange et de partenariat économiques conclus avec l’Inde et la Chine comprennent un composant sucrier. Est-ce un plus pour l’industrie cannière ?
Bien sûr que ces accords avec l’Inde et la Chine sont un avantage pour nos sucres spéciaux. Nous avons fait des sucres spéciaux notre atout principal de commercialisation de notre sucre. Cela, pour plusieurs raisons. Les sucres spéciaux sont intrinsèquement identifiés au marché mauricien et mis en avant dans le nouveau branding “Mauritius Sugar” du Syndicat des Sucres. C’est le résultat d’un travail de consultation large avec nos clients qui ont un attachement particulier avec ces sucres.

Une autre raison, liée à la spécificité de ces sucres, est qu’elle permet de se différencier des autres sucres raffinés et se vendent donc à un meilleur prix, et donc à l’avantage des producteurs locaux. Ces accords avec la Chine et l’Inde nous permettront donc de pénétrer ces marchés avec un avantage par rapport aux autres pays.

Est-ce que l’avenir réside dans la production des sucres spéciaux qui semblent avoir le vent en poupe ?
La stratégie mise en avant par le Syndicat des Sucres est bien d’augmenter le volume de sucres spéciaux commercialisés pour les raisons mentionnées plus haut. Sans cette valeur ajoutée en cours depuis plusieurs années, le prix aux producteurs locaux aurait pu être beaucoup plus bas en 2018. Le prix de vente des sucres spéciaux a tiré cette moyenne vers le haut. C’est une stratégie de valorisation qui s’avère aujourd’hui payante.

Comment se présente la production sucrière pour cette année ?
Les membres du CECC se sont réunis à deux reprises et au vu des données fournies par les usines, des observations météorologiques et recommandations du MSIRI, nous estimons que la coupe 2021 devrait tourner autour de 270 000 tonnes de sucre. Cela se compare à l’année dernière où 270 875 tonnes de sucre ont été produites. Cependant, nous sommes au tout début de la coupe, il reste encore tout à faire et les conditions prévalant en hiver sont primordiales pour l’accumulation du saccharose.

Peut-on dire que l’industrie cannière figure parmi les principaux bénéficiaires de la dépréciation de la roupie ?
Il est vrai que nous exportons environ 90% de notre production et c’est définitivement à l’avantage des producteurs. D’ailleurs, c’est bien grâce à cette dépréciation de la roupie que le prix ex-syndicat payable aux producteurs est finalisé à Rs 14 062.22 pour la coupe 2020. Il nous faut valoriser cette situation pour le bien des producteurs tant que c’est possible grâce à une gestion rigoureuse du Forex.

Par ailleurs, cette dépréciation est aussi une difficulté avec son impact sur l’augmentation du fret, augmentant les coûts d’acheminement de nos sucres sur nos marchés d’exportation, principalement l’Europe. Cependant, il est vrai qu’une partie de nos intrants ont fortement augmenté avec des augmentations importantes, mais cela ne représente pas la majorité de nos coûts.

Avec le confinement et la pandémie, un important courant concernant l’autosuffisance alimentaire s’est développé. Jusqu’où peut-on aller dans le secteur agricole non-sucre ? Pourriez-vous faire le point sur la situation ?
Les deux confinements et la fermeture de nos frontières ont effectivement remis l’agriculture sur la scène économique avec des objectifs annoncés d’augmentation de la production locale, de réduction de nos importations, de valorisation de la transformation à travers l’agro-processing et de réduction de notre dépendance s’agissant des semences importées – et donc d’en produire plus localement.

La stratégie est parfaite. Il faut maintenant mettre en place les mécanismes permettant une production planifiée pour éviter des surproductions de certaines commodités qui inévitablement mèneront à la chute des prix. Cela se voit tous les ans avec la pomme d’amour par exemple. Il est également important de créer des liens entre les différents opérateurs de la chaîne de valeur. Chacun a son rôle à jouer et chacun doit être au courant des contraintes et besoins des autres. Tout n’est pas juste une question de prix, mais il y a aussi la qualité, l’environnement et dans une certaine mesure, la responsabilité de donner priorité à nos produits locaux.

La promotion de la transformation à partir de produits locaux doit passer par un mécanisme de protection de ces produits face aux importations de ces mêmes produits souvent moins chers. Pour finir, le stockage sera la clé d’une industrie agricole performante, c’est-à-dire plus de zones de stockage à travers l’île et un stockage intelligent qui permettra de rallonger la durée de conservation des produits. Par exemple, la pomme de terre ne se stocke que trois à quatre mois en ce moment, et donc nous importons des pommes de terre en entre-saison pour les rendre disponibles aux consommateurs. Si la durée de sa conservation pouvait être doublée, nous pourrions augmenter la production d’au moins 6 000 tonnes et ne pas avoir à en importer du tout. Cela serait un “game changer” pour le pays.