Notre pays a longtemps été célébré comme un modèle de coexistence pacifique, où la diversité n’est pas seulement tolérée, mais profondément ancrée dans l’identité nationale.
Pourtant, derrière cette image, une inquiétude grandissante apparaît : la montée des discours communautaires et d’un certain fanatisme religieux, particulièrement visibles lors des fêtes religieuses, souvent amplifiés par certains politiciens et des groupes socioculturels/religieux.
Les récents dérapages sur la toile, les réseaux sociaux et dans certains discours en sont la preuve visible.
On s’est construit sur le principe de « l’unité dans la diversité ». Lorsque les commentaires communautaires dominent le débat public, les citoyens commencent à se définir d’abord par leur appartenance religieuse ou ethnique, et seulement ensuite comme Mauriciens.
58 ans après notre indépendance, on parle toujours de ‘construire la nation mauricienne’.
Une nation ne peut rester forte si ses loyautés premières se fragmentent selon des lignes communautaires.
Les fêtes religieuses devraient être des moments de recueillement spirituel, de célébration partagée et autant que possible se pratiquer en toute simplicité et en privé.
Or, lorsqu’elles deviennent des tribunes politiques, des espaces de positionnement symbolique et de messages électoralistes implicites, elles ne font qu’accentuer les divisions au lieu de renforcer la cohésion.
La présence des politiciens lors des rassemblements religieux n’est pas en soi problématique, tant qu’ils sont discrets. Cependant, lorsque des figures politiques semblent s’aligner excessivement sur certaines communautés, ou lorsque des organisations socioculturelles agissent comme intermédiaires politiques, la religion devient instrumentalisée.
Elle marginalise les citoyens qui refusent d’entrer dans une logique communautaire.
Le fanatisme même lorsqu’il s’exprime de manière subtile ou rhétorique affaiblit la modération.
Lorsque la fierté religieuse se transforme en discours de supériorité, ou lorsque les communautés rivalisent de visibilité et d’influence lors des festivités, l’harmonie sociale devient fragile.
Maurice a eu la chance d’éviter des violences communautaires majeures bien que notre histoire soit jalonnée de périodes sombres:
Tensions pré-indépendance (années 1965–1968) avec le fameux slogan ‘anvlope nou pa oule’.
Émeutes de 1968 (juste avant l’Indépendance)
Tensions électorales des années 1970, bien que moins violentes que 1968.
Certaines campagnes électorales ont ravivé les clivages communautaires. Ici, je voudrais faire référence à la campagne électorale menant aux élections de 1983, avec des slogans comme, ‘Lera Blan’, ‘Sak zako protez so montagn’, tout cela cautionné par des dirigeants/membres/conseillers de l’alliance PTR/MSM/PMSD dont certains qui se proclament être en faveur du ‘mauricianisme’ et grand défenseur de la langue kreol. Ici, je voudrais rendre hommage à mon père qui fut une des rares personnalités politiques hindoues à dénoncer ouvertement ses manœuvres lors d’un rassemblement en solo à la place Margéot, à Rose-Hill. Je me souviens très bien de l’affiche annonçant l’événement avec le quadricolore au bas de l’affiche.
Comment aussi ne pas se souvenir des émeutes de Février-99.
Mais l’histoire mondiale montre que les sociétés ne s’effondrent pas du jour au lendemain ; elles se dégradent progressivement par des discours polarisants, des prises de position extrêmes et la banalisation de l’intolérance.
Quand des groupes socioculturels, toutes communautés confondues, deviennent des intermédiaires incontournables entre les citoyens et le pouvoir politique, les institutions de l’État risquent de perdre leur neutralité.
Les nominations publiques, les priorités politiques et les débats nationaux peuvent alors être influencés par des considérations communautaires.
Cela fragilise la méritocratie et la confiance publique. Les citoyens peuvent finir par croire que les opportunités dépendent davantage de l’appartenance communautaire que du mérite.
Une société divisée peine également à se concentrer sur des défis majeurs tels que, la drogue, le pouvoir d’achat, la pauvreté, l’insécurité, la diversification économique, la vulnérabilité climatique, les réformes de gouvernance et la réforme électorale entre autres.
Les dirigeants politiques et les organisations socioculturelles portent une responsabilité considérable. Les fêtes religieuses devraient rester des espaces de spiritualité, de patrimoine culturel et d’humanité partagée — non des arènes de compétition politique.
Un leadership fort devrait pouvoir :
Condamner les discours de haine communautaire d’où qu’il vienne, même au prix de pertes électorales.
Renforcer l’identité civique plutôt que les identités ethniques.
Garantir la neutralité et l’inclusivité des institutions publiques.
Notre pays se trouve à un carrefour. Le danger n’est pas un effondrement immédiat, mais une corrosion progressive, un glissement lent d’une nation inclusive vers un communautarisme fragmenté.
La force de l’île a toujours été sa capacité à équilibrer diversité et unité. Si les discours communautaires et le fanatisme religieux continuent de croître sans être encadrés, cet équilibre pourrait s’affaiblir.
Mais si les citoyens et les dirigeants choisissent la retenue, le dialogue et la solidarité nationale, Maurice pourra réaffirmer ce qui faisait sa singularité : un pays où plusieurs religions, langues et cultures coexistent sans crainte.
Le choix n’est pas abstrait. Il se joue fête après fête, discours après discours, et vote après vote.
Sanjay Heeralall Bhugaloo

