Au moment de quitter le pays au terme de son mandat de trois ans comme chef de mission du haut-commissariat australien à Maurice, Jenny Dee a accordé une interview au Mauricien pour évoquer le partenariat entre Maurice et l’Australie, qui partagent des racines historiques. L’occasion pour elle de dire sa satisfaction des progrès accomplis dans des domaines comme l’éducation, l’égalité des genres, la lutte contre la violence envers les femmes et l’économie bleue. Elle s’est par ailleurs dit optimiste à l’effet que Maurice et l’Australie combattront la COVID-19, « car nos deux pays ont l’habilité nécessaire pour créer, inventer et innover ». Et d’observer que l’Australie est préoccupée par l’échouement du MV Wakashio, la récente marée noire et les impacts environnementaux.

Vous avez été accréditée auprès de tous les pays de la région. Que retenez-vous de votre affectation régionale, qui tire à sa fin ?
Je suis accréditée auprès de Maurice, mais également auprès de Madagascar, des Seychelles, des Comores et La Réunion pour des besoins consulaires. Il y a beaucoup de similarités entre les îles et les archipels. Chaque pays est unique. Il y a certainement un agenda commun pour travailler ensemble sur des sujets d’intérêts communs. Cela se fait d’ailleurs au niveau de la Commission de l’océan Indien, au sein de laquelle ces pays discutent de la coopération en matière de sécurité et de sûreté maritimes dans la région, mais aussi de sécurité alimentaire.

Ce que j’ai apprécié, c’est que chaque pays a sa propre histoire, sa propre culture, son propre parcours et ses propres intérêts. J’ai constaté qu’il y a une vraie volonté pour ces pays de travailler ensemble.

L’Australie a des bonnes relations avec tous ces pays, parmi lesquels on retrouve des pays francophones, des pays du Commonwealth. Les liens avec l’Australie viennent du fait que ces quatre pays sont membres de l’Indian Ocean Rim Association (IORA), dont le siège est à Maurice. C’est la raison pour laquelle nous avons un engagement profond avec Maurice aussi bien sur le plan bilatéral que sur le plan régional. Il ne faut pas oublier que Maurice est également le siège d’autres organisations régionales, dont le Commonwealth Climate Finance Access Hub.

L’Australie a également présidé l’Indian Ocean Rim…
Effectivement. L’Australie a présidé l’IOR entre 2013 et 2015. C’est à cette époque que la ministre australienne des Affaires étrangères, Julie Bishop, avait effectué une tournée dans la région, à Maurice et à Madagascar. Nous avions également accueilli l’ambassadrice pour les femmes et les filles. Nous avions mis l’accent sur le développement de l’économie bleue et l’autonomisation des femmes. Nous avons des liens très étroits dans ces domaines avec Maurice. L’économie bleue concerne tous les pays de l’océan Indien. C’est un domaine dans lequel l’Australie à une grande expérience et nous avons également beaucoup à apprendre de l’expérience des pays de la région.

L’autonomisation économique des femmes concerne, elle, le développement prospère des pays et vise à s’assurer que tous les membres productifs de la société contribuent au succès économique de nos pays. La COVID-19 constitue un défi considérable pour tous les pays, et les femmes comptent parmi ceux étant les plus affectés par la pandémie.
C’est pourquoi nous considérons qu’il est important pour les pays d’avoir un agenda visant à promouvoir l’égalité des genres et de soutenir l’autonomisation des femmes. Nous continuons à faire avancer cet agenda. Nous continuons à offrir des opportunités afin de permettre aux femmes de contribuer au développement économique.

Look West fait partie intégrante de la stratégie de l’Australie. Comment cette stratégie est elle mise en pratique ?
La stratégie de l’Australie en matière d’affaires étrangères est orientée par ce qu’on appelle l’Indo-Pacifique. Nous sommes particulièrement engagés avec les pays du Pacifique parce qu’ils sont plus proches. Dans cette stratégie, l’océan Indien occupe une place de plus en plus importante. Nous voulons que l’océan Indien se développe de façon paisible, transparente, et en conformité avec les règles internationales.

Nous estimons que les institutions comme l’Indian Rim Association ont un rôle clé à jouer dans ce développement. L’architecture de l’IORA réunit tous les gouvernements de la région, de l’Afrique en passant par les pays du Moyen-Orient et l’Inde, qui joue un rôle important dans le développement des pays de la région, l’Asie du Sud jusqu’à l’Australie, et les pays des Mascareignes, en particulier Maurice, sont au milieu. Nos relations avec les pays de la région progressent de manière prospère. Il y a des leçons à partager entre les États de l’océan Indien et ceux de l’océan Pacifique, notamment parmi les petits États insulaires. L’Australie a pris la défense des petits États insulaires depuis très longtemps. Nous soutenons la représentation de ces États au sein des Nations Unies.

Souvent, à travers notre représentant, dans nos institutions internationales, nous veillons à ce que la voix des petits États soit entendue sur des questions comme l’économie bleue, le changement climatique… Nous sommes très attentifs aux pays qui sont très vulnérables. It’s has been impressive to see the leadership shown by the countries on the ocean issue.
Nous voulons que l’océan se développe de manière durable. Cependant, les défis environnementaux sont énormes, en tenant en considération la pollution des matières plastiques, la dégradation des coraux, l’impact du changement climatique sur la pêche durable… Maurice a pris un rôle de leader dans le domaine de la sécurité maritime durant ces deux dernières années et a multiplié ses efforts au niveau ministériel pour rassembler les États autour d’un agenda commun.

Les Seychelles ont été championnes en ce qui concerne la gestion financière et en matière de “innovatives challenges” avec le “blue bonds”. Il y a beaucoup de choses à apprendre des États insulaires de cette région.

S’il fallait faire un bilan de votre mission à Maurice, que diriez-vous ?
Bien sûr, il y a beaucoup de choses que nous avons accomplies ensemble entre l’Australie et Maurice. La COVID-19 a posé des défis à d’autres questions sur lesquelles nous continuerons de travailler avec Maurice et à développer. Si je repense aux trois dernières années de mon mandat, je constate qu’elles ont été très productives. Les relations sont de longue date et ont été très chaleureuses. Nous avons un respect mutuel, une histoire commune en tant que membres du Commonwealth. Nous avons des valeurs partagées également : nous sommes à la fois une démocratie parlementaire, nous respectons l’État de droit, les institutions indépendantes ainsi que les droits de l’homme, la liberté de la presse, la liberté de religion, l’égalité des sexes… Nous sommes de taille différente, mais l’océan Indien nous a rassemblés en termes d’intérêts.

La particularité des États insulaires est qu’ils regardent vers l’extérieur. Notre économie a évolué en s’orientant vers l’extérieur et accueille des techniciens. Nous défendons une économie ouverte et libéralisée, et reconnaissons l’importance des institutions multilatérales. À l’heure actuelle, nous connaissons l’importance de l’Organisation mondiale de la santé, dont nous reconnaissons le rôle qu’il joue pour aider les pays à répondre à la crise sanitaire. Nos relations sont à la base des liens entre les peuples. Elles ont des racines historiques qui remontent au temps de la colonisation britannique. Au cours des 50 ou 60 dernières années, nous avons eu une diaspora mauricienne en Australie et, plus récemment, nous avons les Alumnis, parce que de nombreux Mauriciens ont choisi l’Australie comme destination préférée pour étudier et pour revenir ensuite au pays.

Quel souvenir gardez-vous de votre passage à Maurice ?
C’était un privilège d’être ici en 2018, alors que Maurice célébrait ses 50 ans d’indépendance. C’est un moment précieux. C’était un privilège de reconnaître le succès et les réalisations de la population mauricienne en 50 ans. Maurice continue de le faire dans le classement international de bonne gouvernance, comme le démontre l’indice des affaires de la Banques mondiale. Maurice est première en Afrique en matière de “Doing Business”. Nous savons que l’ambition de Maurice est d’être internationale. Elle veut continuer à s’améliorer et à innover. Nos deux pays ont fait des progrès dans trois domaines durant les trois dernières années.

Est-ce que les objectifs que vous vous étiez fixés à votre arrivée ont été atteints ?
Trois secteurs m’ont particulièrement intéressée durant mon mandat, et je suis satisfaite d’avoir accompli un progrès considérable, notamment dans le domaine de l’éducation, dans la lutte pour l’égalité des genres et dans l’économie bleue.
Concernant l’éducation, dans le cadre des célébrations pour marquer le 50e anniversaire de l’indépendance, nous avions organisé pour la première fois un forum sur la recherche et l’innovation. Nous avions à cette occasion accueilli une centaine de participants, dont une vingtaine venue d’institutions de recherche de haut niveau en Australie. Nous avons eu des échanges sur les défis auxquels nous sommes confrontés au niveau de l’économie et concernant la formation « to meet the economy of the future ».

Des collaborations pratiques entre nos institutions ont été développées. À titre d’exemple je voudrais citer l’accord conclu entre le ministère de l’Education, Mauritius Polytechnics et la Trope University, en Australie, qui ont lancé le Top Up Bachelor of Nursing. Cet accord permettra aux étudiants de compléter leurs études en “nursing”. Voilà un secteur qui doit être développé en ces temps de pandémie. We have got a growing relationship in education and research. Il y a plusieurs exemples où le ministère de l’Education, celui de la Recherche et les institutions privées mauriciens et australiens travaillent ensemble pour relever les défis d’aujourd’hui et de demain.

Nous le voyons au niveau de l’agriculture, mais aussi de l’économie bleue… Je n’ai aucun doute qu’avec la COVID-19, nous verrons l’émergence de nouveaux secteurs dans lesquels nous pourrions collaborer. Ce sera le cas notamment dans le domaine de la digitalisation. Il faut tenir en compte également le fait que Maurice ambitionne de devenir un “education hub” pour l’Afrique. Dans ce contexte, les universités australiennes travailleront de plus en plus en partenariat pour attirer des étudiants à Maurice dans le domaine de la recherche et de l’innovation, dans le but de créer un “knowledge hub of excellence”.

Le deuxième secteur sur lequel je voudrais mettre l’accent est l’amélioration de l’égalité des genres. Dans ce contexte, nous avons beaucoup travaillé dans le domaine du “women in leadership” et des “STEM Subjects”, c’est-à-dire dans les domaines de la science, de la technologie, de l’ingénierie et des mathématiques. Nous avons besoin de plus de femmes dans les domaines scientifiques, comme la recherche et la digitalisation. Nous voulons que plus de femmes étudient dans ce domaine. Bien entendu, nous avons besoin aussi bien d’hommes que de femmes. L’enseignement des STEM Subjects se fait en liaison avec Curtin Mauritius, en collaboration avec l’Australian High Commission et l’Organisation for Women in Science for the Developing World (OWSD) Mauritius Chapter.

Nous voulons également encourager plus de jeunes à étudier les STEM Subjects dans le but de mettre un terme aux préjugés concernant ce que peut faire une femme ou un homme. Les autres domaines concernant l’égalité des genres dans lesquels nous avons travaillé conjointement avec le gouvernement mauricien, le NGO et le secteur privé concernent la violence domestique. C’est là aussi un défi à surmonter, que ce soit en Australie, à Maurice ou partout à travers le monde.

Dans la pratique, nous travaillons avec le PNUD, le ministère de l’Égalité des genres et le Gender Observatory en vue de recueillir des données sur la “gender base violence”. Nous réfléchissons également sur la réhabilitation de ceux s’adonnant à la violence conjugale, comme c’est pratiqué en Australie. Nous avons fait venir d’Australie ce concept, qui a été adopté à Maurice et a été mentionné dans le dernier budget. Australia has been a champion of gender equality issues and we will continue to work closely just like we continue to work hard in Australia.

Enfin, le troisième secteur où nous avons fait des progrès concerne celui de l’économie bleue. Il y a eu beaucoup de développement dans le secteur privé entre des institutions de recherche et le gouvernement. Dans ce contexte, un Multipose Support Vessel a été lancé à Maurice en février. Ce bateau, financé partiellement par le gouvernement australien, s’engagera dans des recherches dans les eaux mauriciennes.

Nous travaillons aussi actuellement sur le développement d’un projet dans le domaine de l’aquaculture. Sans compter qu’en 2019, nous avons procédé au lancement de l’Australian Chamber of Commerce Mauritius, qui a pour but de promouvoir les relations commerciales et économiques entre nos deux pays. Elle tient également en compte le secteur des services financiers. Le travail accompli par le gouvernement pour respecter les normes fixées par l’OCDE est d’une grande importance dans ce domaine.

Dans un cadre plus large, nos deux pays ont développé un programme concernant le développement durable. D’ailleurs, nos deux pays sont engagés dans les Sustainable Development Goals.

Vous avez également célébré le 50e anniversaire des relations diplomatiques entre Maurice et l’Australie…
Cette année, nous avons célébré le cinquantenaire de nos relations diplomatiques. Nous avons commencé par mettre l’accent sur la diapora et nous avons eu une magnifique exposition de Robert Malherbes, qui est arrivé de la Blue Mountain australienne pour peindre à Maurice. Son travail a permis de montrer les lumières aussi bien que les parties sombres de Maurice.
Je suis optimiste pour Maurice et pour l’Australie. Ensemble, nous combattrons la COVID-19, car nos deux pays ont l’habilité nécessaire pour créer et inventer, et l’habilité pour innover. Maurice est en elle-même un exemple en matière de transformation lorsqu’on regarde son parcours depuis l’indépendance, en 1968, et durant les dernières décennies jusqu’à aujourd’hui.

Le fait que Maurice soit devenue un pays à revenu élevé aura-t-il un effet sur notre partenariat avec l’Australie ?
Tout d’abord, je félicite Maurice. Nous savons aussi que toutes les économies du monde sont affectées par la COVID-19. Cela démontre l’engagement du gouvernement de Maurice et du secteur privé, qui font preuve de leadership. Pour répondre à votre question, non, cela n’affectera pas nos relations. Notre partenariat se développera simplement de manière différente, car nos économies progressent. Maurice et l’Australie continueront de travailler ensemble « to raise the profile of the opportunities that exist in both countries ». Par exemple, Maurice pourrait être intéressée à investir en Australie et à commercer davantage avec ce pays.

Comment avez-vous réagi en voyant l’épave du Wakashio à Pointe-D’Esny ?
L’Australie est préoccupée par l’échouement du MV Wakashio, la récente marée noire et les impacts environnementaux. Les partenaires internationaux s’engagent avec les autorités mauriciennes à travailler à travers une approche coordonnée pour aider les équipes à Maurice à gérer au mieux cette situation. L’Australian Maritime Safety Authority (AMSA) et la Commonwealth Scientific and Industrial Research Organisation (CSIRO) cherchent à apporter un soutien technique à l’effort de réponse des autorités mauriciennes. Cela complétera le soutien que l’Université Curtin offre déjà à Maurice avec son expertise en écotoxicologie axée sur les impacts potentiels des déversements d’hydrocarbures sur l’environnement marin, et reliant Maurice aux partenaires de l’industrie australienne autour de la cartographie pétrolière.
Je voudrais aussi exprimer mon admiration envers les nombreux Mauriciens à travers le pays qui sont venus en force pour aider à construire des barrages et à nettoyer les rives de la côte Sud-Est. Je suis heureuse de voir la façon dont bon nombre de nos anciens étudiants australiens qui sont aujourd’hui des employés du gouvernement et du secteur privé, ainsi que le personnel du haut-commissariat et leurs familles ont réagi à cette urgence écologique nationale.

Un mot de la fin ?
Cela a été une grande expérience de travailler et de collaborer avec autant de Mauriciens, que ce soit au niveau du gouvernement, dans le secteur privé ou dans les Ong. Maurice continue de se révéler aux visiteurs en raison de sa diversité culturelle.
La beauté de Maurice, à l’intérieur du pays comme la mer, a été une révélation pour moi. Ensuite, il y a la diversité des religions, avec les églises, les pagodes… Mes parents ont eu l’occasion de participer à un pèlerinage du Maha Shivaratree vers le Ganga Talao, à Grand-Bassin. C’était pour eux une expérience magnifique. Il y a tellement d’occasion où les Mauriciens se rencontrent, indépendamment de leur religion. Célébrons aussi bien la Pâques et la Noël que le Divali ou l’Eid. Tout cela est révélateur d’une richesse et d’un respect qui sont uniques et qui doivent être célébrés.

« La COVID-19 constitue un défi considérable pour tous les pays, et les femmes sont parmi les plus affectées par la pandémie. C’est pourquoi nous considérons qu’il est important pour les pays d’avoir un agenda visant à promouvoir l’égalité des genres et de soutenir l’autonomisation des femmes. »

« L’Australie est préoccupée par l’échouement du MV Wakashio, la récente marée noire et les impacts environnementaux. Les partenaires internationaux s’engagent avec les autorités mauriciennes à travailler à travers une approche coordonnée pour aider les équipes à Maurice à gérer au mieux cette situation. »

« Nous voulons que l’océan Indien se développe de façon paisible, transparente, et en conformité avec les règles internationales. Nous estimons que des institutions comme l’Indian Rim Association ont un rôle clé à jouer dans ce développement. »