Voilà un jeune athlète qui n’a pas froid aux yeux ! Jérémie Lararaudeuse, du haut de ses 20 ans, en a sous le pied. Spécialiste du 110 mètres haies et champion national, plus jeune médaillé d’or de la spécialité aux Jeux des îles de l’Océan Indien (JIOI) en 2019, à Maurice avait seulement 18 ans. Ce longiligne gaillard est dans la lignée des Sylvio Jatha (premier médaillé d’or Mauricien aux JIOI au 110m haies en 1979) et Judex Lefou (recordman du 110 m haies en 13 :91, médaillé d’or aux JIOI et aux Championnats d’Afrique).

Week-End, à travers cette interview, a voulu connaître l’état d’esprit de ce talent précoce qui prendra part à ces premiers Jeux Olympiques en terre nippone, tout en s’immisçant dans son quotidien avant le grand départ. Compétiteur né et fonceur dans l’âme, cet habitant de Résidence L’oiseau, à Curepipe, a faim de victoires, de reconnaissance, et de gravir les échelons à vitesse grand V. Ayant la tête sur les épaules, ce perfectionniste se livre à cœur ouvert sur ses objectifs, tout cela dans la bonne humeur, avec un zeste d’humour.

l Jérémie Lararaudeuse, à seulement 20 ans, vous disputez vos premiers Jeux olympiques. Comment vivez-vous ce moment ?
— C’est une joie indescriptible ! J’attends le départ avec impatience. Je gravis les échelons à vitesse grand V, en gardant bien évidemment les pieds sur terre. Les JO, c’est le graal pour tout sportif, notamment ceux pratiquant l’athlétisme. Cela représente plus que les Mondiaux ou autres compétitions. C’est un rêve devenu réalité. Je profite de chaque instant avec pour seul mission de faire honneur à mon pays, en terre nippone.

l Vous vous attendiez à être choisi pour représenter l’athlétisme ?
— (Réflexion). Oui et non. Mon objectif était de me qualifier pour les JO par le biais des Championnats d’Afrique au mois de juin dernier. Toutefois, je n’ai pas été en mesure d’y prendre part. J’ai bénéficié d’une invitation grâce à l’Association mauricienne d’Athlétisme (AMA) envers laquelle je suis très reconnaissant. Ça démontre que la fédération croit en mon potentiel.

l En, tant que tout jeune sportif, quel effet cela vous fait-il de représenter votre fédération et donc, votre pays à des Jeux de cette importance ?
— Une fierté qui n’a pas d’égale ! C’est un statut qu’il faut assumer. J’ai beau être un jeune sportif mais je veux constamment faire mes preuves. Je défends mon pays, ma fédération, ma famille et tous ceux qui croient en moi. Je ne dois pas les décevoir. J’ai un devoir envers eux.

l Avez vous déjà rêvé, sans jeu de mots, des JO ?
— Evidemment ! Dans mes rêves, je suis déjà dans les starting-blocks. (Rires). Vous n’avez absolument pas idée de l’importance que revêt cette compétition pour un jeune passionné comme moi. Je respire l’athlétisme. Je me souviens que lors des derniers JO à Rio, alors que je n’avais que 15 ans, je pouvais ressentir ce frisson parcourir tout mon être. C’était comme si j’y étais. Là, ce sentiment est décuplé.

l Quel et votre objectif à ces Jeux ?
— Amélioré mon chrono. C’est le principal objectif. J’estime en avoir les capacités. En moins d’un mois, j’ai amélioré mon temps en trois occasions. Je vais maintenant descendre sous les 14 secondes et 09 centièmes. Mes adversaires, les uns les plus coriaces que les autres, vont me pousser à me surpasser. À Tokyo, je serai une « éponge » avide d’apprendre des meilleurs, que ce soit au niveau des gammes, des échauffements etc.. Je compte revenir au pays encore plus fort.

l Comment s’est passée votre préparation en ces temps difficiles?
— Personnellement, je n’ai pas à me plaindre. Ma préparation se passe très bien. Je ne pouvais rêver mieux. D’ailleurs je tiens à remercier mon entraîneur George Vieillesse pour son dévouement, sa passion et son expertise. J’ai tellement progressé sous sa férule. Sans oublier Christophe Dumée, qui a détenu le record de Maurice junior sur 110 mètres haies. Il m’apporte lui aussi sa connaissance. J’ai une superbe équipe qui travaille à mes côtés.

lCedeuxième confinement n’a pas arrangé les choses. Vous personnellement, comment avez vous gérer cette période compliquée ?
— Durant le dernier confinement, j’avais quitté momentanément le toit familial à Curepipe, pour m’installer chez des proches du côté de Mahébourg, afin de m’entraîner, dans un cadre plus tranquille. J’ai été très créatif en construisant les haies, avec des morceaux de bois et des tuyaux pvc. Sans compter les séances de musculation. Il fallait s’adapter tout en innovant. Ça a porté ses fruits.

l Il semblerait que ce confinement vous a transformé. Amélioré son chrono en trois occasions et qui plus est, en moins d’un mois, relève d’une grande constance. Comment l’expliquez-vous?
— Je suis un athlète qui a faim et qui ne veut pas perdre de temps. Je suis aussi très perfectionniste. Par exemple, en regardant les vidéos de mes entraînements, je ne suis jamais satisfait de la propreté de mes mouvements. J’ai le souci du détail. C’est mon point fort. Je veux constamment m’améliorer.

l Le record national de Judex Lefou se rapproche davantage. Y pensez-vous souvent ?
— Tout le temps. Le record de Judex Lefou (13 :91) va tomber au Japon (Rires). C’est un de mes objectifs prioritaires. J’y pense en me réveillant le matin, en me regardant dans le miroir. Je veux laisser mon empreinte sur cette distance. Et pour cela, je dois améliorer la marque de ce monument qu’est Judex Lefou.

l Que vous manque-t-il encore pour battre ce record qui date quand même de 29 ans ?
— Des frottements ! J’ai besoin qu’on me pousse dans mes retranchements. Des adversaires qui me donnent du fil à retordre. Ce n’est que de cette manière que je pourrais franchir un palier dans ma progression. À Maurice, je suis malheureusement en compétition avec moi-même. Mon mental me permet de me surpasser mais cela n’empêche que j’ai besoin de me tester face à des concurrents de mon niveau voire d’un calibre supérieur.

l Cela a-t-il était un de vos objectifs lorsque vous avez débuté ?
— Quand j’ai débuté, mon but était de gagner des courses. On va dire que j’ai toujours eu un goût prononcé pour la compétition. J’ai toujours voulu m’imposer, montrer de quoi j’étais capable. Et, au fur et à mesure, en progressant, je sentais que j’en avais les capacités. Je suis encore jeune mais comme je vous l’ai dit, je veux marquer les esprits le plus vite possible car on ne sait pas de quoi demain sera fait. La carrière d’athlète est relativement courte.

l Pourquoi avoir choisi une épreuve de haies, si complexe et si technique, ou la moindre erreur est préjudiciable ?
— Je vous répondrai que j’aime bien faire ce que les autres n’aimes pas faire (Rires), et ce, depuis tout petit. Une haie représente un défi à mes yeux. C’est dur à l’expliquer, mais le fait de les traverser me procure un sentiment de bonheur. Oui, l’erreur est souvent préjudiciable mais c’est ce qui fait aussi la beauté de cette épreuve. Allons dire que j’ai une prédisposition et des aptitudes physiques pour les haies et ça me convient très bien.

l George Vieillesse et vous, c’est une formule qui marche. Quelle est la force de cette association ?
— Nous avons la même mentalité ; celui des gagnants. Nous ne sommes jamais satisfaits. Il y a toujours ce besoin de se surpasser. C’est la personne qu’il me faut. Il aime bien me piquer, titiller mon orgueil, et ça marche. Généralement il met dans le mille. Un exemple, si je réalise un chrono de 7 secondes sur 60 mètres, il hochera la tête en prétextant que j’ai fait 8 secondes. Voilà ! Cela ne peut que me pousser à donner le meilleur de moi-même.

l En revanche, vous n’avez pas de concurrent au centre international de Maurice. N’est-il pas un obstacle à votre progression ?
— Un gros obstacle, je peux vous l’avouer. Comme je vous l’ai dit, se battre contre soi-même n’est pas le but. Il faut que je me mesure à plus fort que moi. À Maurice, je suis le meilleur de ma spécialité. À un moment, ça va se sentir de mes performances et je commencerais à stagner.
l N’est-il alors pas temps d’effectuer le grand saut dans un centre à l’étranger ?
— Certainement. C’est d’ailleurs l’un de mes plus grands rêves. Faire mes gammes en Europe ou en Afrique du Sud serait un boost pour ma carrière.

l Franchir le palier africain, voire atteindre le niveau international, ne passe-t-il pas obligatoirement par cette étape ?
— Effectivement ! J’espère d’ailleurs que dans un futur proche, je puisse effectuer le grand saut. Quel athlète qui se respecte, passionné par son sport, ne voudrait pas s’entraîner à l’étranger pour progresser ? Quand on veut, on peut.

l Le sport de haut niveau coûte une fortune et pourtant les bourses des athlètes de haut niveau subiront une baisse. Vos analyses ?
— C’est un gros désavantage. Je prendrais exemple sur moi.  Rien que mes suppléments (protéines) coûtent Rs 12,000. Sans compter les frais de transport ainsi que les équipements. Avec une baisse de revenue, la motivation ne sera certainement plus la même. Et c’est ce qui fait que de bons sportifs mauriciens choisissent à un moment, de faire une croix sur leur carrière et de se concentrer sur leur travail.

l Pour conclure, vous vous voyiez à l’avenir sur un podium mondial, voire olympique ?
— Je me visualise tout le temps sur le podium. Je veux tout faire pour gagner. Je pense sincèrement que tout athlète qui pratique un sport de haut niveau, rêve de toucher les sommets.