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Jimmy Harmon : « L’art est le meilleur moyen de reconstruire et restituer l’histoire »

Jimmy Harmon (membre du conseil d’administration du Musée intercontinental de l’esclavage)

En marge de l’inauguration d’une aile restaurée du Musée intercontinental de l’esclavage par le Premier ministre Pravind Jugnauth, mercredi, Le Mauricien a rencontré le Dr Jimmy Harmon, membre du conseil d’administration de ce musée. Il est celui qui a coordonné l’exercice de consultation en vue de sa création et fait tout naturellement le point sur ce musée qui s’inscrit dans le cadre du devoir de mémoire au regard de l’esclavage et de l’engagisme.
« Il y a eu comme un effacement de la mémoire. Même si les archives peuvent nous fournir des éléments de réponse, c’est très souvent dans la marge des archives qu’il faut lire pour comprendre ce qui s’est réellement passé. Nous avons voulu dire haut et fort que ce musée est là pour briser ce silence et faire sauter la chape de plomb », affirme Jimmy Harmon, qui précise que la place qui sera donnée à l’histoire des descendants d’esclaves est centrale dans ce musée. Il parle également des résultats des consultations qui ont fait l’objet d’une publication intitulée Intercontinental Slavery Museum, Report on the Public Consultation Process October 2020-February 2021. Findings, Analysis and Recommendations, lancée officiellement mercredi.

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Où en sommes-nous avec le projet de création du musée intercontinental de l’esclavage ? Quelles sont les étapes qui ont été franchies jusqu’ici ?

Le projet avance à grands pas. Nous avons déjà franchi les phases préliminaires. En 2020, nous avons pu sécuriser le lieu car on se souvient que cela a été tout un combat, toute une mobilisation pour que le musée soit bien dans l’ancien hôpital militaire Labourdonnais datant de 1736-1740, suivant les recommandations du rapport de la Commission Justice et Vérité en 2011. Le lancement officiel en octobre 2020 s’insérait dans le cadre de la Décennie des peuples d’ascendance africaine (2015-2024).
C’est finalement en 2019 que les choses s’activent quand le Conseil des ministres prend la décision de mettre sur pied un conseil d’administration pour le musée. C’est ainsi que l’idée d’une Exposition temporaire est venue. L’équipe de chercheurs réunis au sein du Centre for Research on Slavery and Indentured (CRSI) à l’université de Maurice, sous la direction de Vijaya Teelock, a monté cette expo.
L’idée était de donner les informations de base au public visiteur sur le sujet de l’esclavage comme système économique, social et idéologique sur le plan international avec ses ramifications locales. Des panneaux d’explication sont alors montés, le public est invité à vivre des expériences à travers le coin appelé Jardin du Moi, et aussi à découvrir des dessins d’enfant qui imaginent comment la vie était du temps de l’esclavage.
L’expo et le site étaient fermés au public en février 2021 pour cause de travaux. Avec l’inauguration de l’aile restaurée de la partie sud du bâtiment mercredi dernier, on a pu compléter une phase importante. Maintenant, nous entamons la phase d’un plan d’ensemble pour le musée pendant que les travaux d’infrastructure se poursuivent sur d’autres parties du bâtiment et du lieu.

Avez-vous eu une contribution de l’étranger ? Quels sont les pays qui ont manifesté un intérêt pour le musée ?

Pour le plan d’ensemble du musée, nous bénéficions de l’aide et l’expertise de la France. Ainsi, deux experts sont actuellement en mission exploratoire, notamment Olivia Bourrat qui est conservatrice en chef du patrimoine, membre de la mission de l’expertise culturelle internationale au ministère de la Culture. Elle avait travaillé auparavant au Louvre Abou Dhabi (direction scientifique), à l’Agence France Museum ainsi qu’au musée du Quai Branly (responsable du service de conservation et de restauration). Et Damien Bigot, qui est responsable du secteur culture et patrimoine chez Expertise France. Auparavant, il avait travaillé au sein du réseau culturel français à l’étranger aux États-Unis et au Liban. Nous avons eu quatre jours de séances de travail intensif.
Nous avons aussi le soutien de l’US Ambassadors Fund for Cultural Preservation pour restaurer une salle à son état d’origine. Un tel projet mettra en lumière la transmission des techniques de construction d’époque, permettra de faire parler la salle par le biais de la documentation et des récits des gens qui seront impliqués. Nous sommes aussi en pourparlers avec d’autres missions diplomatiques. L’intérêt pour le musée s’est aussi manifesté par un désir de collaboration venant de l’Île de La Réunion qui compte transformer la prison Juliette Dodu à Saint-Denis en un musée sur la thématique de l’enfermement. L’université de la Sorbonne nous a aussi aidés pour les cours MOOC (Massive Open Online Courses).
Récemment, à la suite de ma participation à un webinaire international tenu aux Îles Fidji, j’ai même eu des contacts avec ceux qui travaillent sur un musée pour les Indiens de Fidji. La dimension de notre musée comme espace de dialogue les intéresse.

Vous aviez organisé une exposition sur le thème “Briser le silence”. Avez-vous obtenu un “feedback” ?

“Briser le silence” a effectivement été le thème de l’exposition temporaire tenue en octobre 2020 jusqu’à février 2021 que j’ai évoqué plus haut. Nous avons choisi cette expression pour bien démontrer que l’histoire de la personne mise en esclavage par tout un système a été par moments étouffée, camouflée et niée. Il y a eu comme un effacement de la mémoire.
Même si les archives peuvent nous fournir des éléments de réponse, c’est très souvent dans la marge des archives qu’il faut lire pour comprendre ce qui s’est réellement passé. Nous avons voulu dire haut et fort que ce musée est là pour briser ce silence et faire sauter la chape de plomb. Nous avons effectivement eu un feedback. L’expo, elle-même, était conçue pour recueillir par la suite les impressions du public. Mais nous avons été plus loin. Nous avons initié ce qu’on appelle un Public Consultation Process auprès des 3 000 visiteurs qui sont venus au musée.

Est-ce que les consultations se sont bien déroulées ? Qui sont ceux qui ont participé à l’exercice ?

Les consultations se sont très bien déroulées. Nous avions aménagé même une salle de public consultation. Pour recueillir les impressions du public de manière systématique, nous avons développé une méthodologie de travail scientifique. On a fait un Survey Questionnaire, des groupes de discussions et des entretiens ethnographiques. Nous avons traité 222 Survey Questionnaires, fait des remontées de 59 participants dans les Focus Group venant de différentes régions de Maurice et des entretiens avec 13 personnes connues pour leur connaissance du sujet.
Cet exercice a été conduit par des chercheurs et en collaboration avec le Centre Nelson Mandela pour la culture africaine. Je dois aussi souligner l’apport du Citizens Support Unit qui nous a permis, grâce à des rencontres avec les habitants dans les différentes régions du pays, de mieux faire connaître le musée. Ce feedback est très intéressant. Il porte sur le contenu de l’expo, mais aussi sur les aspirations des visiteurs. L’un des commentaires recueillis dit ceci : Aster nou kapav dir esklav pa ti pares (…). Sa expozision-la fer nou plis konpran nou listwar. Sa mize-la donn enn nouvo perspektiv lor esklav. Nou listwar se nou rasinn. »
Cela dit tout sur l’importance de ce musée. D’autres disent qu’il faut éduquer sans occulter la vérité – faire le devoir de mémoire et aller vers l’avenir – ça doit être la pièce manquante de la construction de l’unité nationale.

De quoi parle la publication lancée par le Premier ministre ?

La publication fait plus d’une centaine de pages. Elle donne les résultats du Survey Questionnaire, du Focus Group et des entretiens ethnographiques. Elle s’ouvre avec le message de Jean Maxy Simonet, Chairperson du board de l’ISM, qui rappelle le parcours accompli à ce jour. Nous retrouvons aussi le message de Tabue Nguma, coordinateur du projet La Route de l’Esclave de l’Unesco. Il dit que la création de ce musée s’inscrit dans une temporalité singulière dans le cadre de la Décennie internationale des personnes d’ascendance africaine (2015-2024) proclamée par les Nations unies et dont le thème est “Personnes d’ascendance africaine : considération, justice et développement”.
Il écrit aussi que peut-être de manière plus significative pour la jeunesse, la naissance de ce musée s’inscrit dans ce que certains appellent désormais l’ère post-George Floyd (NdR : George Floyd, 46 ans est un Afro-Américain qui a trouvé la mort face contre terre, manifestement étouffé par le genou d’un policier, Derek Chauvin, lors d’une interpellation à Minneapolis, aux USA. Ce dernier a été arrêté et inculpé d’homicide involontaire).
La publication contient trois articles de réflexion et d’analyse venant du Professeur Benigna Zimba de l’université de Mondlane, Mozambique, d’André Rakotoarimanana, anthropologue à l’université Toamasina, Madagascar et de Vijay Ramanjooloo, psychologue clinicien. J’attire l’attention du public sur le rapport de Danielle Palmyre qui donne une analyse fouillée et approfondie de la dimension anthropologique de l’esclavage et ses séquelles qu’elle a identifiées dans les entretiens ethnographiques qu’elle a menés.
L’article de Vijay Ramanjooloo est aussi très intéressant car il aborde la question du post-traumatisme transgénérationnel. Se basant sur les résultats obtenus, les chercheurs font des recommandations qui permettront de servir de balises pour le musée.

Quelle est la pertinence d’une telle publication ?

Cette publication est certainement d’un grand intérêt pour la communauté scientifique au niveau international. Il faut dire que les projets de musée ou des lieux de mémoire existent ailleurs. Mais ce qui fait la particularité du projet de musée de l’Esclavage à Maurice, c’est qu’il est une des recommandations majeures de la Commission Justice et Vérité.
Notre pays est finalement le seul à ce jour à avoir pu mettre sur pied une Commission Justice et Vérité sur l’esclavage alors que même aux États-Unis, en dépit du lobbying afro-américain, le Congrès a toujours tout fait pour écarter un tel projet.
Aussi le concept de musée « avec le public » au lieu « pour le public » a toute sa pertinence car ailleurs l’ouverture d’un tel musée a suscité pas mal de critiques car il n’y a pas eu de consultation publique. Je pense aussi que cette publication soulève des questions de fond pour notre vivre-ensemble.

Les responsables du musée vont-ils tenir compte de ce que dit le public ?

Certainement. D’ailleurs, nous pensons faire de la consultation publique un exercice régulier pour chaque étape. À chaque étape de nos recherches, nous comptons associer le public. Par exemple, avoir l’apport des artistes, entre autres. L’art est le meilleur moyen de reconstruire et restituer l’histoire. Nous avons, à ce jour, réuni un groupe d’artistes et ce serait bien d’avoir des mécènes. L’art mauricien a un grand rôle à jouer dans la représentation de notre histoire. De mon point de vue, le street art dans le Chinatown de Port-Louis est une forme d’art intéressant en ce sens.

Pouvez-vous nous rappeler l’importance de ce musée dans le paysage culturel et historique du pays ?

Il faut effectivement rappeler que ce musée prend sa source dans les travaux de la Commission Justice et Vérité. L’objectif premier de cette commission était d’étudier les séquelles de l’esclavage et de l’engagisme de la période de colonisation à ce jour. La vérité devait se faire sur la spoliation des terres, le déplacement des gens, le discours racial et la situation contemporaine des créoles. C’est dans cette perspective que l’idée d’un musée a été recommandée car il vient donner visibilité à la contribution des personnes mises en esclavage et leurs descendants dans le développement du pays. La commission se réfère explicitement à l’histoire des créoles.
Cela dit, la commission parle aussi dans ses recommandations de “shared history/memory”, ce qui fait que le musée a aussi une dimension de lieu de dialogue, d’appropriation de notre histoire commune, de la multiplicité de l’identité de chaque Mauricien comme le disait récemment le père Alain Romaine, lors d’une séance de travail avec les experts français.

Est-ce que le musée tiendra également en compte les descendants d’esclaves ? Est-ce que des personnalités comme Rémy Ollier, Père Laval ou Lebrun vont y figurer ?

Bien sûr. Il est clair que même si le musée est ouvert à tous les Mauriciens, la place qu’on donnera à l’histoire des descendants d’esclaves est centrale dans ce musée. Le musée ne peut être mauricien sans les descendants d’esclaves. Sinon, le musée est vidé de son sens profond et premier. Il faut que les descendants d’esclaves se trouvent et se retrouvent dans ce musée. Au cas contraire, ce serait une escroquerie historique. Les dégâts seront plus grands parce que dans ce cas, cela équivaudra à un vol ou une spoliation de l’histoire de cette composante de la nation mauricienne.
En tout cas, personnellement, je veillerai à ce que cela ne soit pas le cas. Rémy Ollier, Père Laval ou Lebrun et d’autres encore, connus ou moins connus, vont non seulement y figurer mais vont être des figures importantes à travers lesquelles nous découvrirons l’histoire. Il y a d’autres figures, pas forcément du bon côté de l’histoire, mais qu’il faut qu’on fasse découvrir car les choses ne sont pas forcément le bon versus le mauvais. L’histoire nous amène à découvrir la complexité des situations.

Pourquoi le devoir de mémoire est important pour un pays ? Quelle est son importance pour Maurice en particulier ?

Nous comptons marquer chaque 23 août, qui est la Journée internationale de l’abolition de la traite négrière et son abolition, et nous avons identifié des champs de recherche. Le devoir de mémoire est un acte contre l’oubli. Quand on exerce un devoir de mémoire, on accomplit son devoir d’homme et de femme qui s’inscrit dans le progrès de l’humanité car c’est une reconnaissance pour ceux qui nous ont précédés. Au niveau de l’État, ce devoir de mémoire est un engagement national. C’est pourquoi le 1er février et le 2 novembre sont deux commémorations pour une conscience historique nationale mauricienne.
Il est fort dommage que l’enseignement de l’histoire dans notre système éducatif arrive timidement à développer une conscience historique. Demander un peu autour de vous ce que retiennent les personnes de l’histoire du pays quand ils ont quitté l’école primaire ou même le secondaire. L’école leur a donné une idée réductrice de l’histoire, tels quelques dates et des noms. C’est pourquoi le devoir de mémoire ne doit pas s’arrêter qu’aux dates. Nous devons répertorier des lieux et itinéraires de mémoire dans notre pays.
L’un des objectifs du musée est aussi de développer toute la dimension éducative. Sauf quand je dis cela, ce n’est pas pour faire du musée un lieu où les écoliers viendront trouver les réponses scolaires ou pour apprendre le programme Environmental Studies. Ce serait plutôt amener nos jeunes à développer leur curiosité, leur sens critique, à réfléchir. Et c’est ainsi que nous éviterons à notre pays et épargnerons les générations futures des discours plats comme « Père de ceci, père de cela ». Le vrai père de la nation, c’est ce travailleur dans les champs de canne, le docker dans le port ou les femmes qui ont travaillé dans les salines à la sueur de leur front.
Le devoir de mémoire, c’est un devoir à tous ceux qu’on a rendus invisibles dans l’historiographie officielle. C’est en éduquant nos enfants dans cet esprit que nous arriverons à faire grandir notre pays. L’enseignement de l’histoire libère l’esprit et nous vaccine contre la nécessité de toujours faire courbette dans la vie. Avoir un sens de l’histoire nous amène à voir que tout est relatif et temporaire. L’histoire est une roue qui tourne. La philosophie orientale nous enseigne que le temps est cyclique alors que l’Europe conçoit le temps comme linéaire. Il y a du vrai dans les deux. C’est à nous prendre le meilleur des deux dans notre philosophie de la vie. La notion de deep history, faisant partie de la big history, nous permet de placer notre histoire dans l’histoire de l’humanité.

Quand le musée pourra-t-il être ouvert au public ?

Les membres du conseil d’administration y travaillent d’arrache-pied. Nous nous sommes fixé comme année butoir l’an 2023 pour que le musée soit pleinement opérationnel avec ses différentes facettes. Entre-temps nous avons mis sur pied plusieurs comités de travail. Nous avons eu plusieurs ateliers de travail sur le concept du musée. La recherche est un aspect important de ce musée.
Je préside le sous-comité Research & Events. Nous avons la chance d’avoir la Dr Stéphanie Tamby, spécialiste de la question de la compensation après l’abolition de l’esclavage. Elle supervise les projets de recherche avec d’autres chercheurs. Bien évidemment, la Dr Vijaya Teelock et le père Romaine en sont aussi membres. Le bâtiment et son utilisation sont aussi importants. C’est Jean-François Chaumière qui préside le sous-comité Infrastructure. Ce bâtiment a tout son symbole. Donc, comme vous voyez, cela bouge.

Est-ce que les préparatifs pour l’organisation du 1er février ont déjà commencé ?

Comme annoncé lors de notre commémoration de la Journée du 23 août, l’année prochaine, nous allons ouvrir deux chantiers de recherche majeure : le bicentenaire de l’exécution de Ratsitatane et le tricentenaire de la colonisation française en faisant sortir de l’anonymat les esclaves des archives coloniales. Nous sommes en train de constituer une équipe de chercheurs.

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