Jocelyn Kwok, directeur de l’AHRIM

Dans cet entretien, Jocelyn Kwok, Chief Executive Officer (CEO) de l’Association des Hôteliers et Restaurateurs de l’île Maurice (AHRIM), revient sur la situation de l’industrie, à genoux depuis l’année dernière en raison de la pandémie 2020. L’exercice de vaccination, qui a démarré avec les frontliners et qui se poursuivra au final dans le public également, devrait permettre selon lui d’assouplir la politique actuelle de quarantaine obligatoire et restrictive de 14 jours. Il reste convaincu qu’il s’agira d’un assouplissement qui attirera les étrangers et qu’il sera possible de communiquer des dates de réouverture progressive au réseau de vente et repositionner Maurice comme destination phare de l’océan Indien.

Après une année 2020 catastrophique due à la pandémie de Covid-19, quelle est la situation dans l’industrie depuis la reprise des vols commerciaux sur Maurice en octobre ?

L’année 2020 avait relativement bien commencé pour notre tourisme. Pour les deux premiers mois, nous avions 4,7% de touristes de plus qu’en 2019. Puis, brusquement, tout s’est arrêté. Nous nous sommes retrouvés dans une situation inédite, une crise sans pareil, avec la mise à l’arrêt du voyage et du tourisme. Et avec le lockdown, pas la moindre activité commerciale pendant presque quatre mois. Par la suite, seuls les hôtels utilisés comme centres de quarantaine ont perçu un loyer de l’État, basé sur les coûts engagés et sans recherche de profit. Si la politique sanitaire nationale, très rigoureuse et inflexible, a bien protégé la population, elle n’a pas permis une réouverture des frontières compatible avec le tourisme.

Il y a tout de même la quarantaine payante qui est venue contribuer pour que les hôtels survivent quelque part…

En octobre, une première phase de réouverture a été engagée. La quarantaine est devenue payante : les autorités ont fixé des tarifs pour les hôtels 3 et 4 étoiles, et laissé libres les 5 étoiles de poser leurs propres tarifications. Les vols sur Maurice sont devenus plus réguliers et les autorités ont élargi les champs d’intervention des opérateurs privés pour mener à bien la quarantaine obligatoire. La quarantaine a définitivement permis à certains hôtels de respirer. Mais ils n’étaient qu’une trentaine à assurer ce service sanitaire essentiel. Coupé de tout réseau commercial à l’international, ses frontières fermées, Maurice a disparu de la carte du tourisme mondial pendant ces neuf mois. Nous avons accueilli certes quelques touristes sur l’ensemble des trois derniers mois de 2020, environ 3 400. Et 3 400 pour un trimestre entier est tristement inférieur à 4 500, soit le nombre de touristes que la destination accueillait par jour au dernier trimestre de 2019. C’est dire l’ampleur de l’impact.

Les opérateurs ont pu garder la tête hors de l’eau avec les différentes aides de l’État, dont celle de la Mauritius Investment Corporation (MIC)…

Effectivement, les opérateurs du secteur ont pu bénéficier du soutien exceptionnel de l’État, avec notamment le Government Wage Assistance Scheme (GWAS), puis les annulations de loyers et de frais de licences et, enfin, les prises de participation de la MIC afin d’alléger les problématiques de trésorerie et de fonds de roulement. Les interventions de la MIC sont une aide qui soulage les hôteliers dans l’immédiat, mais restent aussi une aide qu’ils devront rembourser plus tard. Bien entendu, l’ensemble de ces mesures ne peut durer une éternité. Le GWAS est un poids significatif pour l’État. Et dans la mesure où ce soutien s’accompagne d’un engagement des opérateurs à ne pas licencier — une mesure qui a fait l’objet d’une législation temporaire —, il reste un poids très lourd pour les hôteliers. Nous avons démarré la réflexion, avec toutes les parties concernées, sur des formules qui préserveront l’emploi et le niveau de vie sans hypothéquer les ressources de l’État et sans plonger les employeurs dans des difficultés insurmontables plus tard. Le plan national de soutien à l’emploi a évité la crise sociale ; un plan de relance est maintenant nécessaire pour éviter la crise économique.

Parallèlement, les hôteliers ont également pu compter sur la clientèle mauricienne à qui profite cette fermeture des frontières. Mais ce n’est pas sans dégâts à ce que l’on dit…

Le marché local a toujours été présent dans les hôtels, avec environ 5% de part de clientèle. Le contexte actuel offre certainement davantage de possibilités intéressantes, mais la structure des prix est différente et les durées de séjour limitées, les réservations de la clientèle locale ne se faisant que le week-end et les jours fériés. Environ 50% des hôtels se sont ouverts à la clientèle locale. Les opérations marketing vers ce public ont eu globalement des résultats favorables, avec dans certains cas des hôtels remplis à 75% pendant la saison des vacances. Les Mauriciens ont pu prendre avantage de ces offres et les hôtels n’ont pas lésiné sur les efforts pour rendre leurs vacances agréables. Il y a aussi eu, malheureusement, comme cela se passe partout ailleurs, quelques écarts de conduite de la part de quelques clients, mais ces incidents restent minimes. Ils ne doivent pas entacher qui que ce soit si ce n’est les personnes responsables de ces écarts de conduite.

Un an après, alors que les opérateurs comptaient sur la haute saison pour remonter, les marchés porteurs — que ce soit La France, la Grande-Bretagne, l’Italie, l’Afrique du Sud — font face à une deuxième vague et il y a eu l’apparition de variants. Ce qui a plombé l’espoir d’une réouverture en début d’année. Quelles sont aujourd’hui les perspectives ? Surtout quand on voit que les destinations concurrentes dans la région ont elles déjà rouvert leurs frontières…

Toutes les économies à forte vocation touristique sont confrontées au même dilemme : concilier santé publique et activité économique. Dans l’océan Indien, nos deux destinations concurrentes ont pris des voies différentes. L’une a fait le pari de l’ouverture totale et choisi de gérer la contamination locale. Résultat : son tourisme est florissant, malgré des chiffres de cas positifs qui impressionnent et qui peuvent faire peur. Cette destination se retrouve en tête de liste dans les circuits de vente et de distribution. L’autre a choisi d’ouvrir avec des protocoles plus souples que les nôtres. Elle a ajusté sa politique sanitaire au fil de l’évolution de la situation du virus. Aujourd’hui, elle adopte des mesures drastiques pour contenir la contamination locale. Elle a attiré dans un premier temps une bonne clientèle touristique, mais ses chiffres sont aujourd’hui très fortement à la baisse. Plutôt que de débattre de la pertinence du choix que Maurice a fait, il est plus intéressant de regarder devant, de retenir d’une part ce qui a marché ou pas chez nos concurrents, d’autre part, de capitaliser sur les atouts qui nous permettent, aujourd’hui, de rebondir. Le premier atout est l’excellence de notre cadre de contrôle sanitaire qui est cité en référence et qui nous a valu de garder, avec constance, l’étiquette « COVID-Safe ». À l’heure où, ailleurs, des pays peinent à imposer la discipline, notre population a montré sa capacité à suivre les règles, et nos services, à faire respecter les protocoles. Ce n’est pas rien.

Le démarrage de la campagne de vaccination devrait sans doute changer la donne quant à la réouverture des frontières que l’on annonce pour bientôt, non ?

Notre deuxième atout est la campagne de vaccination que le gouvernement a pu vite enclencher. Elle inspirera la confiance et permettra au pays de se rouvrir au tourisme. Elle devrait permettre d’assouplir la politique actuelle de quarantaine obligatoire et restrictive de 14 jours, un assouplissement qui attirera les étrangers. Ensemble, avec les autorités, nous devons tout faire maintenant pour capitaliser sur ces atouts et rattraper le retard commercial causé par une communication limitée. Et redevenir visibles au plus vite.

Même si les vaccins font leurs preuves, n’est-il pas trop tard pour attirer la clientèle ? Les touristes sont-ils vraiment intéressés à venir à Maurice ? À quand une réelle reprise ?

Ce flou nous a gardés éloignés de nos marchés, laissant ceux qui vendent Maurice interpréter comme ils voulaient notre choix de garder les frontières fermées. Mais avec un plan de vaccination échelonné sur des périodes définies, comme celui que préparent les autorités, nous pensons qu’il sera possible de communiquer des dates de réouverture progressive à notre réseau de vente et nous repositionner comme destination phare de l’océan Indien. Nous voulons voir les premières lueurs de lumière au bout du tunnel. Et croire en nos chances : les atouts que je viens de citer ; la demande pour la destination Maurice qui reste très forte ; notre large gamme d’hébergements et d’activités qui demeurent un avantage par rapport à nos concurrents, et aussi une certaine impatience du public voyageur à reprendre une vie normale, si l’on en croit les difficultés des pays européens à reconfiner…