Il avait lancé son restaurant en 1992 sans eau, sans électricité et sans téléphone. Bâti à l’origine sur une « case » de gardien, aujourd’hui le complexe Varangue-sur-Morne dispose d’un restaurant pour des centaines de couverts. José Hitié, fondateur et Managing Director de l’établissement, a accordé une interview au Mauricien dans laquelle cet ancien président du National Park Council et du comité stratégique Maurice île Durable affirme ne pas voir de campagne touristique autour de la réouverture de nos frontières. Et de lancer, en guise de boutade : « Liverpool est en train de perdre. Il faudrait commencer à miser sur Ronaldo ! »

Pour lui, l’État ne devrait pas supprimer le Government Wage Assistance Scheme de façon brutale, et ce, « afin de permettre aux opérateurs touristiques de respirer, car rien n’est joué d’avance avec le Covid-19 ». Il en est convaincu : le produit touristique mauricien doit être réinventé, « avec une attention particulière sur le mieux-vivre ». Comme pour joindre l’action à la parole, et malgré les effets dévastateurs de la pandémie, José Hitié ne cache pas son ambition concernant son futur projet, baptisé Eden Holistic Retreat.

Quelle est la situation qui prévaut à Varangue-sur-Morne en cette période de l’année ?

La situation n’est pas brillante. Depuis février de l’année dernière, soit avant même la fermeture des frontières, nous avons commencé à enregistrer des annulations de clients chinois ainsi que de clients de bateaux de croisière de renom comme le Queen Mary, etc.
Avec la fermeture des frontières, la route de Chamarel est devenue complètement déserte. Le pire, c’est que cela n’a pas changé depuis la levée des restrictions. Cela a été dur pour nous. Nous avons bien essayé d’ouvrir après le confinement pour la clientèle mauricienne, mais cela a très peu marché, y compris pour les fêtes de fin d’année.

Du coup, nous avions décidé de fermer nos portes le 10 janvier 2021. Mais voilà que nous avons de nouveau eu un confinement en mars dernier. Nous avons finalement rouvert nos portes le 2 juillet, et elles le sont toujours jusqu’à maintenant. Mais le business tourne au ralenti. D’abord parce qu’il n’y a pas de touristes et, ensuite, parce que les Mauriciens font attention à ne pas trop dépenser. En revanche, nous avons reçu beaucoup de couples et nous avons célébré des anniversaires. Il ne nous reste plus qu’à attendre de voir ce qui se passera à partir du 1er octobre.

Vous ne croyez pas que les Mauriciens ont peur de la réouverture des frontières, vu la prévalence du Covid-19 ?

Il y a de quoi ! Le pays a enregistré une moyenne de 200 à 300 cas de Covid-19 par jour durant le mois d’août, sans compter les décès survenus. Alors, oui, il est normal de s’interroger sur ce qui se passe chez nous. La question est maintenant de savoir si les Mauriciens prendront le risque de sortir et de croiser les touristes qui, eux, visiteront l’île à compter de cette date, du moins espérons-le ! Tout en précisant que je ne suis absolument pas contre le développement, il y a cependant des soucis. Je prends l’exemple sur cette partie de l’île.

Une initiative positive a été prise pour refaire le pont Saint-Denis, qui est souvent cassé ou impraticable avec les grosses averses, et qui relie Chamarel à Baie-du-Cap. Eh bien, maintenant, nous sommes en train de faire une route reliant Chamarel à Case-Noyale. Je ne veux pas critiquer, mais maintenant que les frontières vont rouvrir, cette route sera fermée à partir de septembre et ce, pour plusieurs mois.

Où est donc la logique ? On aurait pu faire ça quand il n’y avait pas de touristes. Comment les touristes viendront-ils dans la région maintenant ? Même mon père a dû changer ses habitudes pour se rendre à la messe en ce moment. Pour les habitants de Chamarel également, cela pose problème car ils sont assez enclavés. Maintenant, ils devront passer par Baie-du-Cap pour rejoindre Rivière-Noire.

L’autre problème, c’est les prix des produits, qui ont augmenté en raison de la dépréciation de la roupie, de la hausse du coût du fret et du prix des matières premières importées. Sans compter que les tour-opérateurs veulent toujours des bas prix. Mais nous, nous avons à respecter des normes de qualité et d’hygiène, et cela deviendra encore plus compliqué à l’avenir de maintenir la profitabilité.

Varangue-sur-Morne est en pleine nature. Pensez-vous que la promotion du tourisme vert est la solution pour se démarquer de l’image carte postale du pays ?

Le gros problème à Maurice, c’est qu’on croit toujours qu’il faut organiser de grandes réunions pour avoir de grandes idées et faire de grandes choses. Ce n’est pas cela qui compte. C’est plutôt la somme des petites choses qu’on fait. On parle souvent de la protection de l’environnement.

Savez-vous ce que j’ai appris la semaine dernière ? Lorsqu’un contracteur étranger a obtenu le contrat pour cette route, il a tout simplement fait appel aux gens de la région pour venir couper les arbres et les emporter. Il a dit aux gens : “Je ne vous paie pas.” Vous ne me payez pas ? Ce qui veut dire que le contracteur n’a même pas la notion de la valeur de l’arbre qui a été abattu. Il y avait eu de jolis Tecoma, des bois d’Ébène et des arbres indigènes qui ont été coupés à zéro frais.

Je pense que lorsqu’on refait une route, on doit faire un inventaire du nombre d’arbres qu’il y a. On aurait pu déplacer ces arbres-là ou aller chercher des artisans pour fabriquer quelque chose compte tenu de la valeur du Tecoma. Mon restaurant existe depuis 1992. Depuis 29 ans, le plancher de Varangue-sur-Morne est en bois de Tecoma. C’est toujours intact. On est en train d’abattre des arbres ici et là, et on est en train de rendre triviaux l’arbre et la forêt.

Comment accueillez-vous la réouverture de nos frontières à partir du 1er octobre ?
La première chose dont on aura tendance à parler, ce sont les statistiques des arrivées touristiques. Mais il n’y a pas que cela. Ce n’est pas le nombre qui compte. Il faut faire venir les gens venir ici pour apprécier l’île dans son ensemble. Même avant le Covid-19, nous avons toujours eu un problème avec ce qu’on appelle l’All Inclusive. Les hôtels connaissent une chose. Prendre les touristes, les emmener ici avec l’All Inclusive pour rendre leur produit compétitif. Mais au fait, c’est une grave erreur parce que les touristes ne visitent pas le pays. Ils ne connaissent pas l’environnement. L’All Inclusive tue le tourisme intérieur.

Maintenant, avec la réouverture des frontières, les gens vont venir dans l’île pour rester plus encore dans les hôtels pour deux raisons : la santé et le Super All Inclusive, c’est-à-dire, service à l’aéroport, facilités de spa, tout cela pour que le client n’aille pas chez les voisins. En voyant cela, les clients vont rester à l’hôtel. Encore une fois, je pense que le tourisme intérieur va souffrir. Cependant, il ne faut pas être négatif car à notre niveau, nous avons aussi reçu des réservations.

À mardi par exemple, nous avons reçu des réservations pour des Allemands qui viennent ici depuis des années. Cela est positif car Maurice est toujours bien placée et ils ont choisi de ne pas aller ailleurs et de venir comme d’habitude à notre restaurant. Nous avons reçu également des réservations pour novembre et pour décembre. Disons que l’ambiance dans le tourisme commence à devenir tiède. Jusqu’ici, elle était froide. Cela a tendance à être chaud. Pour le moment, c’est tiède. J’espère que d’ici à la fin de l’année, cela va devenir chaud.

Pensez-vous qu’il y a eu suffisamment d’efforts pour promouvoir le pays avant l’ouverture des frontières ?

Il faut continuer à placer la barre haut. Pas plus tard qu’au début de la semaine, nous avons inauguré un grand aquarium. Nous qualifions cela comme le grand aquarium de l’océan Indien. Je félicite cette initiative et c’est un joli investissement. Mais dans la même semaine, nous voyons que les Seychelles sont en train de mettre sur la carte du monde, à travers la presse internationale, des sanctuaires marins.

Que va faire un touriste, venir ici pour voir des poissons dans un aquarium ou aller voir ces sanctuaires marins ? Le choix est clair. Mais, au fait, qu’est-ce qu’on est en train de faire pour l’environnement marin à Maurice avant et après le Wakashio ? Il faut savoir où l’on nivelle. Par le bas ou le haut ? Il faut changer le Branding et notre stratégie de celle du marketing. J’ai eu une formation dans l’industrie sucrière après mon BSc Honors en Sugar Technology. J’ai quitté l’industrie sucrière après deux ans et cela a été ma plus grande décision. Aujourd’hui, l’industrie sucrière est devenue l’industrie cannière. Il faut accepter l’évolution.

Pour le tourisme également, il faudra penser loin. L’industrie du tourisme va changer de nom un jour. L’industrie touristique deviendra plus tard l’industrie du bien-être et du mieux-vivre. Je m’explique. Pour que cela devienne une réalité, il faut que les Mauriciens qui reçoivent les touristes sentent un bien-être et un mieux-vivre. Il en est de même pour les touristes. Cela veut dire que lorsqu’ils viennent ici, ils sont ici comme à Paris et ils viennent ici pour mieux vivre. Lorsque cet équilibre sera trouvé entre le mieux-vivre mauricien et le bien-être du touriste, on aura atteint la satisfaction totale. Cela ne va pas arriver du jour ou au lendemain. Il ne faut pas aborder le touriste comme quelqu’un à qui on doit vendre quelque chose avant qu’il parte.

Je dois dire, en passant, que s’il n’y avait pas le Government Wage Assistance Scheme, nous serions restés fermés. Il faut dire chapeau au gouvernement. Depuis presque 18 mois, le gouvernement nous donne une somme fixe. Aujourd’hui, je suis fier de dire qu’on a déjà eu le remboursement pour le mois d’août. Il y a eu quand même des mois où on a eu un remboursement trois semaines après. Heureusement, les banques commerciales aident pour cet Overdraft.

Vous êtes donc satisfait de l’aide du gouvernement…

Soyons clairs ! S’il n’y avait pas cette assistance gouvernementale, cela aurait été la mort de cette industrie. Il faut que les touristes qui viennent ici sentent le mieux-vivre, et nous en même temps. Il y a un équilibre et une fusion à trouver avec le temps. Mais tout n’est pas rose non plus. Je cite un exemple. On vient d’annoncer que trois ou quatre villages de l’île ont été sélectionnés pour participer à un concours sur le patrimoine. On est en train de suivre tout simplement.

En France, il y a ce qu’on appelle Village Classé. Je cite l’exemple de Segueret. On a cité le nom de ces villages qui sont concernés par ce concours. Est-ce les habitants de ces villages le savent ? Je me le demande. Le village classé se différencie des autres villages par son histoire, sa culture, son patrimoine, son savoir-vivre. Chamarel a tout pour être un village classé. Il a son peuple, son patrimoine, ses terres aux sept couleurs, son rhum, sa nourriture, etc. Il a une particularité qui lui rend différent. Allons apprendre des Français comment réaliser un village classé.

Ma grand-mère était toute fière lorsqu’elle allait prendre son prix Fleurir Maurice. Cela ne coûte rien. Il faut inciter les gens à planter des fleurs de façon à gagner quelque chose. Moi je suis content de voir le Premier ministre planter un arbre pour protéger l’environnement. À l’époque, lorsque j’étais au Rotary Club, il y avait ce qu’on appelle le concours des métiers d’arts qui donnait une valeur à l’artisanat. Il faut rehausser le niveau et arrêter de faire venir des produits artisanaux de l’Inde ou de Madagascar. Il faut valoriser l’artisanat local. Si on nivelle par le bas, on aura le nombre qu’on interprétera à sa guise. Mais si on nivelle par le haut, on crée, on invente et surtout, on implique les gens.

Pensez-vous qu’il faut continuer avec le Government Wage Assistance Scheme ?

Si on cesse le Government Wage Assistance Scheme, je me demande ce qui va se passer. Si à partir d’octobre prochain, les touristes viennent au pays et sortent tout l’ensemble, cette industrie va profiter. Moi j’ai entendu le ministre des Finances dire que le gouvernement est en train d’étudier la possibilité d’étendre cette assistance. D’une part, il ne faut pas mettre le pays en faillite en continuant d’accorder cette assistance. Peut-être faudrait-il chercher une formule d’assouplissement graduel vers zéro plutôt que de rompre cette assistance d’un seul coup. Je crois que c’est très facile d’avoir accès aux chiffres d’affaires. On peut demander à une compagnie quel a été son chiffre d’affaires du mois précédent et calculer l’assistance financière.

Que pensez-vous du nouveau protocole sanitaire invitant le personnel des restaurants à se faire vacciner ?

Je crois que c’est une bonne décision de rendre cela obligatoire. Chez nous, par exemple, nous avons encouragé le personnel depuis le début à se faire vacciner. Nous n’avons pas forcé les employés mais nous avons expliqué que le gouvernement est en train de faire de gros efforts pour avoir les vaccins, que le gouvernement nous aide à vous payer tous les mois grâce au Government Wage Assistance Scheme. Je crois que c’est la moindre des choses en retour de se faire vacciner. En sus de cela, vous n’avez rien à payer. Il faut se faire vacciner parce que je suis sûr que lorsque les frontières vont s’ouvrir, la première chose que le gouvernement va nous demander, c’est la vaccination.
La semaine dernière, la Mauritius Tourism Promotion Authority nous a fait une demande officielle et le ministre a annoncé cela, il y a quelques jours. Il fallait s’attendre que cela devienne une obligation. Mais moi, je crois que les Mauriciens dans leur ensemble doivent se dire à un certain moment qu’on a une obligation envers la société.

Pensez-vous qu’il faudra continuer à se fier aux marchés traditionnels ?

C’est une longue histoire. Changer de marché ne va arriver du jour ou au lendemain. Il faut que les choses changent à Maurice. Il n’y a qu’à voir les Européens, les Français plus particulièrement, les Allemands, les Italiens, etc. Ils sont en train de vivre depuis des années dans ce que j’appelle le bien-être. Ils visitent des musées. Voyez ce qui se passe en France avec le Covid. Combien de Parisiens n’ont jamais été en Bretagne ou en Normandie ? C’est un pays qui a un vaste territoire qu’il faut découvrir et ils le font naturellement parce qu’ils ne peuvent pas voyager.

Pour changer des marchés traditionnels, il faut d’abord changer ce qu’on offre. Si on continue à offrir aux touristes des plats comme dans un restaurant, on va s’étouffer. Le mieux-vivre chinois, ce n’est pas nécessairement manger un plat typiquement mauricien. Chaque pays dispose de son étiquette de mieux-vivre de culture en culture. Pour un Français, c’est visiter, c’est bien manger, voir un musée, etc. Mais ce n’est pas nécessairement le cas pour un touriste chinois et ou touriste indien.

Il faudra aussi revoir le prix des billets d’avion car avec le Covid, nous ne visons pas que la classe moyenne et la bourgeoisie. Il faut savoir qu’il peut y avoir parmi les touristes ceux ont perdu leur emploi ou ceux qui ont perdu des proches alors que l’île Maurice est très loin, soit à peu près dix heures de vols. Si on n’est pas compétitif dans l’aviation, on ne sera pas compétitif du tout pour le produit touristique.

L’idéal est que le Mauricien devienne touriste chez lui et que le Français en même temps soit touriste à Maurice. Il faut que cette fusion de bien s’accroche, se confonde, se marie, s’unisse avec le mieux pour que le tourisme durable subsiste. Il faudra mettre aussi plus d’accent sur le tourisme vert. J’ai déjà visité une île en Malaisie. J’ai visité l’hôtel Datai. Cet établissement hôtelier se vend comme un hôtel sept-étoiles. Je n’ai pas compris parce que je viens de Maurice et lorsqu’on parle d’hôtel cinq-étoiles, c’est déjà le top. L’hôtel se trouvait dans un parc national où chaque après-midi, il y a un guide qui vous emmène voir des oiseaux rares, des insectes, etc. Ici, à Varangue-sur-Morne, je suis très content de voir des cateaux verts qui volent ici sur la propriété. Ici, les clients accordent une attention particulière aux oiseaux. Il y a même des oiseaux qui viennent manger du piment vert sur la table des clients. Il y a cette fusion avec la nature, cette fusion est désormais naturelle chez nous. Il y a aussi le concept du Airbnb qu’il faut promouvoir. On s’occupe mieux des gens. Si le concept est bien calculé, cela peut aider cette fusion.

Dans notre menu, ici, nous essayons de mettre la touche locale comme la salade de palmiste, la daube de cerf qui est du terroir. On ne peut pas vendre des plats typiquement mauriciens car il ne faut pas que soit hyper épicé. Nous avons plutôt ici une gastronomie eurocréole. Nous sentons le bien-être et le mieux-vivre à Rodrigues car ce système de fusion est déjà présent là-bas.

Est-ce que vous sentez qu’il y a un retard dans le marketing pour la réouverture du pays ?
Je ne sais pas s’il y a du retard dans la campagne pour la réouverture de nos frontières car je ne sens rien et Liverpool est en train de perdre. Il faut maintenant mettre de l’argent dans les stades où Ronaldo va jouer. Non seulement je ne sens rien, je crois même qu’il y a un recul parce que le vecteur du tourisme, c’est le transport aérien. Mais la charrette n’a pas de roue alors qu’on va dépendre de Emirates, Corsair, Air France, pour emmener tous les touristes. Il fallait accorder la priorité à Air Mauritius pour la réouverture.

Est-ce que vous avez un projet d’expansion à l’avenir ?

Nous avons un projet avec d’autres investisseurs. Le projet est nommé Eden Holitisc retreat, basé sur la formule “bien-être, mieux vivre” où les Mauriciens peuvent trouver leur bien-être ici. Eden, c’est parce qu’il y a une source d’eau ici, qui s’appelle la source d’Eden. C’est un projet qui est toujours au stade de réflexion avec des promoteurs. Nous disposons aussi d’un hélipad ici. Cela rend service aux gens qui viennent manger et ceux qui veulent pratiquer l’“under sea walk” au Morne.