— « Dans le passé on a vu des alliances se faire avec la bénédiction ou sur l’instigation de l’Inde ou de la France. »

— « Je trouve inacceptable que des politiciens, qui plus est des leaders, puissent se permettre de dicter à un autre parti qui il doit prendre comme leader »

Notre invité de ce dimanche est Joseph Tsang Mang Kin, ex-fonctionnaire international, ancien député et ministre et ex-secrétaire général du PTr. Depuis qu’il a pris sa retraite, Joseph Tsang Mang Kin se consacre à la réflexion et à l’écriture, et compte publier dans les prochains mois plusieurs livres sur des sujets aussi variés que la Constitution, le problème du vol des terres, l’histoire des Chinois ou la franc-maçonnerie à Maurice. Dans l’interview qui suit, il nous livre son analyse de la situation politico-économique du pays et ses perspectives.

Est-ce que vous êtes aujourd’hui en retraite politique ou en retrait de la politique ?

— Je ne suis pas dans la politique active, sur le terrain, mais je suis par contre très engagé dans la réflexion sur les problèmes politiques de Maurice et des manières de s’en sortir. Il faut du recul, ne pas regarder que les événements d’aujourd’hui, mais avoir une perspective plus longue et plus large dans le temps pour le faire. Mon travail de réflexion ne me donne pas le temps de m’imbriquer dans la politique au quotidien. Mais par contre, j’interviens de temps en temps à des occasions précises sur les réseaux sociaux et je suis un observateur très attentif de la politique et de la société mauricienne.

Quel est votre regard que vous jetez sur la manière dont Maurice a géré la pandémie du Covid 19 ?

— Il faudrait tout d’abord tirer un grand coup de chapeau à tous ces médecins, infirmiers, employés du ministère de la Santé qui, depuis deux ans, se battent pour les Mauriciens. Ils sont épuisés, mais continuent à le faire et on ne leur dit pas assez merci parce qu’ils sont indispensables à notre vie et à notre santé. De manière générale, je crois que la pandémie a été bien gérée jusqu’à ce qu’on fasse entrer la politique dans le sanitaire. À un moment donné, on a permis à des étrangers de passer à travers les filets du contrôle sanitaire rigoureux et c’est à partir de là qu’il faut situer le début de l’explosion des cas de Covid.

Effectivement, nous enregistrons depuis ces dernières semaines plus d’une centaine de cas de Covid par jour. C’est plus qu’inquiétant…

— Vous avez raison de le souligner. Mais la seule consolation, si je puis dire, c’est que le nombre de cas de morbidité de cette pandémie à Maurice est très faible. Il est sous contrôle, ce qui permet d’envisager prochainement l’ouverture des frontières indispensable pour faire repartir la machine économique à travers le tourisme. Je reconnais que ce n’est pas une décision facile à prendre, car elle doit tenir compte de plusieurs paramètres. Mais le fait que la vaccination va nous permettre d’atteindre un taux d’immunité sanitaire nécessaire tout en gardant les mesures de protection plaide en faveur de la réouverture des frontières.

Au niveau économique, le pays tourne au ralenti depuis plus d’un an, certains secteurs sont au point mort, des emplois ont été perdus, des salaires réduits et les prix augmentent. En tant qu’observateur, que répondez-vous à la question : est-ce qu’il y a un avenir économique pour le pays ?

— C’est une question très sérieuse qui touche à un ensemble de secteurs. Il ne faut pas se contenter de ramener le problème à Maurice, mais de le placer dans une perspective globale, mondiale. Il concerne le type de société qu’il faut mettre en place pour répondre à cette question et, heureusement, je constate qu’il y a des groupes — politiques ou sociaux — qui réfléchissent sur ce qu’il faut faire, sur le type de société et d’institutions dont nous avons besoin. Il faudrait que ces réflexions soient discutées par une assemblée, débouchent sur des propositions nationales qui seront soumises aux Mauriciens pour ratification par le biais d’un référendum. Parce que, jusqu’à maintenant, ce sont les leaders des partis politiques qui prennent les décisions engageant l’avenir du pays sans consulter les Mauriciens. Il faut surtout que les jeunes, ceux qui auront à vivre dans le nouveau type de société, aient leur mot à dire dans son élaboration et sa mise en place.

Mais est-ce que nous ne vivons pas dans un système où les dirigeants politiques pensent qu’ils ont les réponses et les solutions à toutes les questions, et qu’ils n’ont pas besoin de consulter qui que ce soit pour prendre des décisions ?

— J’ai l’impression qu’il n’y a pas à Maurice assez d‘engagements sur la réflexion, et les grands coupables sont la classe politique, les institutions éducatives, le monde médiatique. Le concept d’un leader, guide et sauveur qui a toutes les réponses et prend toutes les décisions fait partie des sociétés archaïques où les gens n’étaient pas éduqués. Cette façon de voir est complètement dépassée et ne mène à nulle part. Les leaders doivent avoir un projet de société, discuter, trouver des consensus.

Est-ce que, sachant comment se pratique la politique à Maurice, vous n’êtes pas en train de rêver les yeux ouverts ?

— Si on ne rêve pas, on ne crée pas et on va se casser la gueule, ce qui est en train de nous arriver. Dans mon analyse, j’ai partagé la société mauricienne en trois parties, pas du point de vue communautaire, mais du point de vue des générations. Il y a d’abord ceux, comme moi, qui sont nés avant 1968 que j’appelle les colonisés, qui ont le réflexe de tout garder en l’état. Il y a ensuite ceux qui sont nés après l’indépendance et avant la République que j’appelle les dépendants, et ensuite tous ceux qui sont nés après 1992, les républicains, la jeunesse qui se moque des communautés et divisions entretenues du passé. C’est la jeunesse qui veut tout changer qui va sauver Maurice. J’ai eu l’occasion de rencontrer et de discuter avec des groupes et des associations de jeunes qui pensent que l’avenir du pays doit être construit avec tous ses citoyens, pas chacun de son côté…

Mais quand on regarde les résultats de élections, il est évident que ce sont ceux que vous appelez les « colonisés » et les « dépendants » qui choisissent les dirigeants du pays…

— Parce que beaucoup de jeunes — et des Mauriciens de toutes les générations — ne vont plus voter. Mais il y a aussi quelque chose de plus fondamental : les élections sont faites sur la base d’une Constitution datant de 1968, complètement dépassée par rapport à 2021. Je prends un exemple : les circonscriptions électorales ne sont pas égales en termes de nombre d’électeurs, ce qui nourrit, encourage le clientélisme communal. Il faudrait que Maurice soit divisée en soixante circonscriptions à un siège avec le même nombre d’électeurs pour mettre fin au climat malsain qui entoure les élections : les alliances, le financement par le secteur privé qui s’attend à des retours d’ascenseur, l’utilisation des fonds publics pour privilégier des travaux d’infrastructures dans telle ou telle circonscription.

Mais vous savez aussi bien que moi que, malgré les déclarations, aucun parti politique ne veut remettre en question la loi et le découpage électoral. C’est la base de leur pouvoir…

— Le système politique dont nous avons hérité nous a condamnés à voter les mêmes partis et les mêmes individus. Ceux qui sont au pouvoir pensent qu’il leur appartient et ne pensent qu’à s’y maintenir. Jusqu’à maintenant, on n’avait jamais vu la société civile descendre par dizaines de milliers dans les rues pour manifester son mécontentement. Vous allez me dire que c’était l’exception qui confirme la règle, mais attention ! L’histoire témoigne des mouvements de colère de masse, imprévisibles, souterrains, qui ont fait tomber les murs de Berlin, conduit au Printemps arabe et à des changements de régime en Afrique et ailleurs dans le monde. À Maurice, avec la marche citoyenne et les groupes de réflexion, quelque chose est en train de se mettre en marche. Il y a une pensée qui est en train de se construire et il faut lui prêter l’oreille pour ne pas être renversé par la dernière génération qui réclame un changement total de notre manière de faire. Ce n’est pas qu’à Maurice que cela se passe, mais dans le monde entier. J’ai une grande confiance dans le désir de changement des jeunes, qui se sentent exclus, dont l’avenir est incertain et qui sont en colère.

Quel est le regard que vous posez sur la politique mauricienne actuelle ?

— On n’a plus de véritables partis politiques à Maurice. Un parti a des membres qui le financent, un projet de société, recrute des membres qui sont formés à prendre, au fur et à mesure, des responsabilités. Avant à Maurice, on commençait une carrière politique au niveau du village et si l’on était bon, on passait à celui du conseil de district ou des municipalités avant d’accéder, après avoir fait ses preuves et acquis le bagage nécessaire, à la députation pour assumer des responsabilités. Aujourd’hui, on devient directement député et peut-être même ministre sans aucune culture politique — ou aucune culture tout court ! — sans n’avoir jamais lu la Constitution de Maurice et sans savoir comment fonctionnent les institutions. Et ce sont des gens sans culture politique et sans vision qui prennent des décisions qui engagent le pays et son avenir !

Que pensez-vous de cette opposition morcelée, divisée, qui n’arrive pas à faire de poids contre le gouvernement ?

— Ces partis n’arrivent pas à s’entendre parce qu’aucun d’entre eux n’a un projet de société. Ils ont tous des programmes pour essayer de remporter les élections, c’est tout. Ce qui intéresse les Mauriciens, ce n’est pourquoi l’opposition est contre le gouvernement, mais ce qu’elle propose à la place comme alternative pour sortir le pays de ses crises. Je note que le gouvernement se comporte de la même manière contre l’opposition, ne fait que la critiquer et je conclus que tout cela fait beaucoup d’agitation, mais ne mène à nulle part. Par ailleurs, la démarche de l’opposition parlementaire est ambiguë : d’un côté elle conteste les résultats des élections en cour, de l’autre elle accepte les résultats de ces mêmes élections puisqu’elle siège au Parlement ! Expliquez-moi la logique de cette démarche ! Sur ce sujet, j’aimerais ajouter qu’on a des raisons de penser que les choses ne se sont pas déroulées comme il le fallait aux dernières élections. Aux États-Unis, quand Donald Trump affirme que les élections ont été truquées, la cour examine la pétition dans les meilleurs délais, en quelques jours. Ici, près de deux ans après les pétitions électorales, l’affaire est toujours en cour !

Quelle est votre réaction au « koz-kozé » entre les ennemis politiques irréductibles que sont censés être Pravind Jugnauth et Navin Ramgoolam à l’ambassade de l’Inde dimanche dernier ?

— Il ne faut pas se leurrer et garder sa lucidité. Où ça s’est passé ce koz-kozé et qu’est-ce que ça veut dire ? Rien n’est innocent. Il faut placer tout ça dans un contexte international et se poser la question : qui veut quoi et qu’est-ce que les protagonistes et les organisateurs, ou ceux qui ont suggéré ce « dialogue » attendent ?

Vous êtes en train de dire que les leaders des partis politiques mauriciens pourraient être amenés à suivre des « suggestions » de pays amis ?

— Ce ne se serait pas une première à Maurice ! Dans le passé, on a vu des alliances se faire avec la bénédiction ou sur l’instigation de l’Inde ou de la France. Il faut voir plus loin, beaucoup plus loin qu’une alliance pour les municipales. Il faut voir l’océan Indien, l’Inde, la Chine, le Pakistan et même l’Afghanistan, l’Amérique et la Russie. Comme l’histoire a parfois tendance à se répéter, une alliance MSM-PTr, comme celle de 1983 — dans laquelle était également présent le PMSD — est du domaine du possible…

Vous avez été secrétaire général du PTr, qui passe par ce que ses adversaires appellent une crise de leadership. Faut-il, comme l’ont demandé Paul Bérenger et Xavier-Luc Duval, que Navin Ramgoolam cède la place de leader du PTr ?

— Tout d’abord, je trouve inacceptable que des politiciens, qui plus est des leaders, puissent se permettre de dicter à un autre parti qui il doit prendre comme leader. Pour moi, c’est au PTr de décider si Navin Ramgoolam doit continuer comme leader et mener l’opposition aux élections de 2024 ou s’il doit se retirer et céder la place à quelqu’un d’autre.

Vous êtes en train de me faire une réponse très diplomatique !

— Je suis en train de faire un constat des faits. Il ne faut pas un leader visionnaire, génial, un homme providentiel responsable de tout, mais des équipes d’hommes et de femmes travaillant de concert pour atteindre le même objectif, comme le conseil d’administration d’une entreprise. J’ajoute que tout parti a besoin d’un leader qui, dans les situations difficiles, doit être capable de prendre des décisions, être capable de trancher. C’est aux membres du PTr de déterminer qui est à même de mieux les diriger, pas aux leaders des autres partis ou aux commentateurs de la presse.

Quelles sont les institutions qui doivent être revues ou remplacées dans la société mauricienne de demain ?

— Il faudrait revoir le fonctionnement de la totalité de nos institutions. La Constitution, le code électoral, le fonctionnement des institutions, tout doit être revu. Un groupe, dont je fais partie, est en train de préparer une nouvelle Constitution qui sera bientôt publiée. Il n’est pas dit qu’elle sera acceptée, mais au moins elle suscitera, ce qui manque le plus à Maurice actuellement, une réflexion. Le non-fonctionnement ou le dysfonctionnement de nos institutions remonte à l’amendement numéro 2 de 1982 de la Constitution de Maurice par le gouvernement MMM-PSM mené par Jugnauth père, Bérenger et Boodhoo. Pour protéger les libertés individuelles et les droits des citoyens, les pères de la Constitution y avaient inséré une série de dispositions touchant à la protection des gardiens de nos droits et libertés comme le chef Juge, le DPP, le commissaire de police, etc. Le premier amendement du MMM-PSM a été de s’attaquer à la protection de ces postes en les réduisant à des mandats renouvelables. C’est pour cette raison que le gouvernement peut aujourd’hui nommer le commissaire de police sur une base mensuelle.

Mais est-ce que le premier amendement de la Constitution du gouvernement MMM-PSM ne consistait pas à interdire toute possibilité de renvoi des élections ? Est-ce que cet amendement n’a pas été voté par tous les membres du Parlement, dont les best losers du PTr ?

— Dans l’euphorie du moment, tous les députés ont voté l’amendement, même ceux du PTr. Ils étaient inexpérimentés, se sont concentrés sur les élections, pas sur les amendements qui ont suivi.

Ce n’est pas l’ex-militant travailliste marqué par la défaite historique de son parti, en 1982, qui est en train de s’exprimer ?

— Non, je m’exprime du point de vue de l’histoire et des faits avérés. Je viens de découvrir cet amendement, qui va faire l’objet d’un long article qui sera bientôt publié. Tous nos problèmes institutionnels découlent de l’amendement de 1982.

En tant qu’ex-parlementaire, avez-vous avez signé la pétition condamnant la manière de faire du Speaker de l’Assemblée législative ?

— Non. Parce que pour moi, ça ne mène à rien. On a même entendu un député, et des pas des moindres, avancer que le Speaker s’est comporté de façon ordurière parce qu’il a été provoqué par l’opposition ! Vous croyez qu’une pétition va le faire changer de comportement ou le pousser à la démission ? Ne rêvons pas ! Cela ajoute à ce manque de formation et de culture dont on peut avoir des exemples en direct à la télévision à chaque fois que le Parlement se réunit.

Avec votre expérience, peut-on dire que le communalisme est en train de régresser ou de s’amplifier ?

— Je suis de ceux qui croient que le communalisme régresse, mais qu’il y a les sursauts des générations d’avant qui à chaque élection essayent de le ranimer. Ils le font pour pouvoir se maintenir au pouvoir, pour continuer à diriger. Mais les forces de l’histoire n’ont rien à faire des stratégies des partis politiques, comme on l’a vu quand Bérenger et Ramgoolam ont cru pouvoir remporter les élections en faisant une alliance bancale en 2014. Il ne faut pas sous-estimer ceux que j’appelle les jeunes républicains, ils sont déterminés à faire le choix de la modernité, ils veulent le changement.

Que souhaitez-vous dire pour terminer cette interview ?

— Que Maurice devrait garder son indépendance vis-à-vis des grandes puissances. Nous sommes arrivés à une collision entre deux systèmes, deux philosophies et deux cultures : celle de l’Occident menée par les USA et celle de la Chine. Dans cette confrontation de civilisations, l’Amérique prétend que c’est la Chine qui a créé le Covid en laboratoire ou en utilisant des animaux. Je crois qu’il ne faut pas que la question posée, dont on ignore encore la réponse, soit utilisée comme un argument politique. Je souhaite que Maurice n’entre pas dans ce jeu politique qui pourrait nous conduite à aller contre nos intérêts.

On croirait entendre un ambassadeur de Chine !

— Pas du tout. Vous écoutez un Mauricien qui défend les intérêts de son pays. Je suis en train de dire que dans cette confrontation politique et commerciale entre la Chine et les USA, Maurice ne doit pas prendre parti et, faire comme l’Union africaine, en observant une position de neutralité absolue. Quand des Européens disent que la Chine est en train de coloniser l’Afrique, les Africains rétorquent : c’est vous qui nous avez colonisés, divisé nos peuples, partagé nos territoires, pris nos richesses. Il y a donc dans toutes ces questions du pour et du contre, et moi je dis simplement que Maurice ne devrait pas entrer dans ce jeu et prendre parti, mais continuer son combat pour récupérer sa souveraineté sur Diego et sur Agalega. Ne nous alignons pas sur une des parties en confrontation, mais sur l’Afrique, dont nous faisons partie et qui fait partie de notre avenir.