La Journée internationale de la Femme, célébrée le 8 mars de chaque année, est une occasion à mettre en avant le combat de la femme pour qu’elle trouve une place égale à l’homme dans la société. Or, cette lutte est dure, et la gagner n’est pas une tâche facile. La femme a certes fait des progrès dans la société, mais les inégalités sont toujours très présentes à différents niveaux. Madhavi Ramdin, responsable d’ACCA Mauritius, livre ses impressions dans cet entretien.

Vous êtes responsable d’ACCA Mauritius depuis un certain nombre d’années. Comment vivez-vous cela au quotidien en tant que femme ?

J’opère dans un milieu professionnel où les hommes occupent une place prépondérante. Le poste que j’occupe au sein d’ACCA Mauritius comprend des responsabilités professionnelles lourdes, nécessitant souvent une force de caractère pour s’imposer, sans pour autant avoir un comportement qui peut être perçu comme agressif. Il faut aussi parfois faire preuve de psychologie.

En tant que professionnelle, considérez-vous que nous manquons de femmes dans les postes à responsabilités ?

Certainement. Bien que beaucoup de femmes ont brisé le plafond de verre à Maurice, il existe toujours un grand manque de femmes dans les postes à responsabilités ainsi qu’une importante disparité entre les hommes et les femmes à de tels postes.

L’inclusion et la parité ne doivent pas se faire en pénalisant certains pour faire de la place aux femmes, ou en favorisant injustement des femmes, en se basant uniquement sur leur genre. Il faut que ces principes d’inclusion et de parité soient traduits dans les faits par la disponibilité des mêmes opportunités pour tous et toutes et par la sélection aux postes de responsabilité de la personne adéquate, quel que soit son genre. Bref, “put the right person at the right place”.

Malheureusement, pour y arriver, il faudra renverser de vieilles habitudes et cela prendra sans doute du temps. Faut-il quand même passer par de la discrimination positive ? Je pense que le débat reste ouvert. En attendant, nous perdons peut-être la possibilité de profiter des compétences et de l’expertise de femmes porteuses de forte valeur ajoutée, alors que le pays doit affronter des défis économiques et sociaux très importants depuis plusieurs années et que ces difficultés ont été exacerbées par la crise de la COVID-19.

Avons-nous suffisamment de femmes dans le domaine de la comptabilité à Maurice ?

Il faudrait surtout souhaiter qu’il y ait le nombre et la qualité de comptables dont ont besoin le pays, l’économie et la société – que ces comptables soient des hommes ou des femmes. Or, pour cela, quelles que soient les statistiques actuelles et passées, il faut une égalité des chances entre hommes et femmes afin que la compétence couplée à une honnêteté sans faille représente le critère principal de sélection.

Ainsi, on évite le risque de gaspiller des ressources humaines à tous les niveaux, alors que notre pays a une économie qui fait une large place aux services. On peut voir à Maurice une présence assez notable des femmes au sein de la profession comptable. Je ne peux toutefois me prononcer, chiffres précis à l’appui, sur l’ensemble de la profession et en tenant compte de la totalité des fonctions et statuts concernant cette présence féminine. Nous avons par contre le nombre de ceux et celles qui ont le statut d’expert-comptable – de diverses filières, dont l’ACCA – et ces experts-comptables sont officiellement enregistrés auprès de leur corps professionnel et auprès de l’organisme de supervision national, le Mauritius Institute of Professional Accountants (MIPA).

En ce qu’il s’agit de l’ACCA, nous voyons une tendance claire; soit une augmentation du nombre d’experts-comptables femmes accréditées. Nos membres experts-comptables ont ce statut après avoir réussi à tous les examens de l’ACCA et passé l’évaluation de compétences de l’ACCA pendant au moins trois ans tout en respectant les règles d’éthique de l’ACCA. En mars 2011, 44% des membres ACCA dans le monde étaient des femmes. Aujourd’hui, elles représentent 47%. À Maurice, ce taux était de 32% en mars 2011 pour passer à 43% en mars 2020. Il y avait ainsi 1 413 membres ACCA hommes et 671 femmes en 2011, et 2 100 hommes et 1 587 femmes en 2020. Vous noterez aussi que notre CEO mondial est une femme, Helen Brand.

Selon des études, les femmes feraient toujours mieux que les hommes, mais elles peinent pourtant à accéder à des postes importants. Pensez-vous qu’elles n’aient pas de chance égale dès le départ ?

La réponse n’est pas simple, car il y a diverses raisons – économiques, sociales et politiques. Certaines ont des racines très profondes. Ce qui est certain, sur la base des résultats de recherches, c’est que les filles sont victimes de discrimination, particulièrement au niveau de l’accès à l’école.

C’est aussi pour cela que les Objectifs de développement durable des Nations Unies sont importants. L’objectif No 5 a trait à la parité hommes/femmes et à “l’empowerment” de toutes les femmes et les filles. Cet objectif implique des mesures et des réalisations concrètes pour mettre fin à une telle discrimination.

L’objectif No 4 est également pertinent, car il concerne, à l’échelle mondiale, l’accès à une éducation de qualité, inclusive et équitable ainsi que la possibilité pour tous de continuer à se former tout au long de la vie. L’un des objectifs est que d’ici l’année 2030, tous les garçons et les filles aient accès à une éducation gratuite et de qualité, en toute équité, dans les cycles primaire et secondaire.

L’ACCA a aussi réalisé ses propres études ou collaboré à d’autres. Par exemple, l’ACCA et l’Economic & Social Research Council (ESRC) britannique ont co-sponsorisé une étude menant à une rapport intitulé “The slow path to the top: The careers of women in finance and accounting”. Cette étude a indiqué que les femmes travaillant dans la finance et la comptabilité prennent en moyenne sept ans de plus que leurs collègues hommes pour arriver à des postes à haute responsabilité.

D’après cette recherche, les hommes et les femmes ont une progression de carrière comparable au début de leur parcours dans ces domaines, mais les femmes connaissent un net ralentissement de cette progression quand elles arrivent au niveau de “middle management”. Les raisons sont principalement le manque de soutien de leurs pairs ou de mentors et moins d’opportunités de démontrer ses capacités sur des dossiers importants. C’est à ce niveau de hiérarchie que les femmes connaissent ce ralentissement de leur évolution, qui correspond à sept ans de retard en moyenne en comparaison des hommes.

Croyez-vous que les femmes ont la place qu’elles méritent dans notre société ?

On peut prendre pour référence à nouveau les Objectifs de développement durable des Nations Unies et particulièrement cet objectif No 5 dont je parlais plus tôt. Ces Objectifs existent, car il y a une réalité qui demande à être changée, et l’objectif No 5 est une référence à une inégalité forte et indiscutable. Il y a eu du progrès dans la parité hommes/femmes. Mais il y a encore du chemin à faire avant que les femmes et les filles puissent exprimer tout leur potentiel sans avoir à subir des contraintes sociales et économiques, entre autres.

L’ACCA a heureusement un bilan plus que rassurant en ce qui concerne la parité. Mondialement, notre organisation compte aujourd’hui sur la totalité de ses membres et étudiants, 53% d’hommes et 47% de femmes. À Maurice, nous avons 43% de femmes membres (expertes comptables) et plus d’étudiantes que d’étudiants (56% de femmes). L’ACCA a en fait toujours prôné et pratiqué l’inclusion.

Ethel Ayres Purdie a été la première femme membre de l’ACCA, dès 1909 – donc cinq ans seulement après la fondation de l’ACCA. Elle fut la toute première femme à être admise dans une organisation professionnelle d’experts-comptables au Royaume-Uni. La première femme présidente de l’ACCA, Vera Di Palma, l’a été en 1980, et Anthea Rose a été la première Chief Executive de l’ACCA, en 1993.

Malgré le renforcement des lois, nous constatons toujours autant de violences et autres délits envers les femmes. Quelle est votre perception ? Comment expliquer ce phénomène ?

C’est une situation intolérable et qu’il faut dénoncer. Elle trouve ses racines dans une multitude d’éléments sociaux, économiques et politiques, avec des variantes selon les pays, mais sans doute aussi des constantes qu’on peut retrouver dans divers territoires. Les sociologues et les psychologues sont sans doute les mieux placés pour expliquer ces dérives et je n’ai malheureusement pas leurs compétences pour apporter un éclairage sur les raisons. Mais ma perception est que le problème est bien réel et que malheureusement, ce qu’on appelle le « développement économique », ne s’est pas accompagné d’un nécessaire développement social et culturel et d’une prise de conscience et d’action, qui pourraient sans doute aider à réduire la gravité de cette situation. Derrière les statistiques sur le PIB et les taux d’investissement, il y a des humains.

« L’inclusion et la parité ne doivent pas se faire en pénalisant certains pour faire de la place aux femmes, ou en favorisant injustement des femmes, en se basant uniquement sur leur genre »

« Les filles sont victimes de discrimination, particulièrement au sujet de l’accès à l’école »

« Il y a encore du chemin à faire avant que les femmes et les filles puissent exprimer tout leur potentiel sans avoir à subir des contraintes sociales et économiques, entre autres »

« Derrière les statistiques sur le PIB et les taux d’investissement, il y a des humains »