Dans un entretien accordé au Mauricien, Kalpana Devi Koonjoo-Shah, ministre de l’Égalité des genres et du Bien-être de la famille, évoque l’institution du comité technique institué par son ministère pour se pencher sur le problème “d’image-based abuse”, qui aura pour tâche d’élaborer un plan d’action pour faire face à ce problème. « Cette affaire de Telegram nous a montré le sommet de l’iceberg », confie-t-elle. Elle qualifie de « tragédie » la mort d’un bébé à l’accouchement au Sir Seewoosagur Ramgoolam National Hospital. « Une enquête est en cours. Il faut faire confiance aux institutions », observe-t-elle. Elle annonce que le bâtiment qui accueillera la Children’s Court a déjà été identifié.

La publication sur Telegram de ce qu’on appelle la « Child/revenge pornography » a fait grand bruit au Parlement et dans le public en général. Quel est votre constat concernant cette affaire ?
Ce terme “Child/revenge pornography” n’est pas exact et est plutôt limitatif. Le terme le plus approprié serait l’ “image-based abuse” car il concerne la mauvaise utilisation des réseaux sociaux pour abuser des femmes, des enfants en circulant des images, des photos et des vidéos obscènes, indécentes et intimes qui causent beaucoup de préjudices et d’humiliations. Cette affaire de Telegram nous a montré le sommet de l’iceberg. Ce problème s’est accentué avec le confinement.
Tous les enfants sont à la maison. Ils passent leur temps sur leurs portables, e-Pad et réseaux sociaux. Ce n’est pas un phénomène propre à Maurice mais un phénomène mondial qui prend une ampleur vraiment terrifiante qui inquiète tout le monde. C’est également un phénomène nouveau qui demande à être étudié de très près. Avec les outils informatiques et les réseaux sociaux qui sont dynamiques et populaires, il est difficile d’avoir un contrôle total sur tout cela. Nous avons déjà dans la loi des dispositions très sévères qui condamnent ce genre de délits.
Mais jusqu’ici, il y a eu des actions réactives qui viennent après les délits et les faits. Au niveau du gouvernement, nous voulons être proactifs dans notre action. C’est à cause de cela que mon ministère a institué un comité technique qui regroupe plusieurs ministères, la police, les représentants de la société civile. Nous avons eu une première réunion le 14 avril et avons étudié les attributions du comité. Nous nous rencontrerons à nouveau le 28 avril pour nous pencher sur les plans d’actions et les recommandations.
C’est un problème global et ce n’est pas uniquement le ministère des Genres et du Bien-être de la famille qui pourra résoudre ce problème d’un coup de baguette magique. Nous avons un comité technique de très haut niveau et très prometteur. La première réunion a montré qu’il y avait un besoin pour ce genre de comité.

Comment votre ministère compte s’attaquer à ce problème ?
Ce problème concerne tous les domaines qu’on puisse imaginer. Il y a le volet consacré à l’éducation en général et à l’éducation sexuelle. Il y a le confinement qui a tout accentué. Il faudra beaucoup de contrôle parental sur les outils utilisés par les enfants et beaucoup de sensibilisation. Il y a eu peut-être au départ une personne mal intentionnée qui a circulé ces images et a commis un délit. Il est fort possible qu’une autre personne, en voulant alerter l’opinion publique sur ce qui se passait, ait diffusé des images sur Facebook pour attirer l’attention du ministère, de la police. Mais ce faisant, elle a fait du tort à beaucoup de personnes.
Il y a bien sûr toute une éducation à faire pour informer les gens du risque qu’ils courent en circulant de telles images, aux jeunes qui se prêtent à de telles activités de l’impact que cela pourrait avoir sur leur vie, leur entourage, leurs familles. C’est pourquoi nous avons institué une équipe d’experts et de psychologues qui interviennent auprès des victimes en les encadrant.

Donc, votre ministère essaie de rencontrer le maximum de jeunes victimes…
Bien sûr. Il faut savoir que dès que nous avons été informés de cette nouvelle nous avons fait une déclaration à la police afin qu’une enquête judiciaire soit initiée. Le Brigade des Mineurs est entrée en scène. La priorité pour nous avait été de confirmer que des mineurs étaient concernés par ces photos et vidéos. Tout en gardant l’anonymat, nous allons à la rencontre de ces enfants et leur accordons tous le soutien nécessaire. Le ministère des TIC et l’Attorney General Office ont dû intervenir pour demander à Telegram d’enlever ces photos et ces vidéos.

Tenant compte du fait que « l’image-based abuse » est un problème national, ne pensez-vous pas que le comité technique aurait pu comprendre également des députés de la majorité et de l’opposition ?
Un comité pareil n’a rien à voir avec la politique, que ce soit la majorité au pouvoir ou l’opposition. L’important pour nous est de rassembler les personnes ayant une expertise appropriée et une qualification nécessaire afin d’avoir les meilleures recommandations possibles. Si les parlementaires du gouvernement ou de l’opposition veulent faire des recommandations concrètes, ils sont les bienvenus et ils peuvent le faire. Le comité devrait pouvoir venir avec des propositions qui seront mises en œuvre pour faire la différence.

Vous avez plus tôt mis le doigt sur un problème d’actualité, à savoir la famille en période de confinement. Certains la vivent très mal. Avez-vous un système d’écoute ou niveau de votre ministère pour cette catégorie de personnes ?
C’est vrai, certaines familles vivent le confinement très difficilement. Encore une fois, ce n’est pas un problème propre à Maurice. Cela a un impact vraiment sévère sur la psychologie d’une famille et sur la santé morale et mentale de la famille.
Au niveau du ministère, nous avons toute l’équipe de “family welfare division” qui va soutenir les familles qui vivent cette situation difficilement. Il y a la question de violence domestique qui entre en jeu, des enfants qui doivent faire leurs études online, les bébés qui ne peuvent aller à la crèche. Tout est énorme. Nous accordons notre soutien dans la mesure du possible et nous avons une hotline et demandons aux personnes concernées de téléphoner et lorsque nous recevons des appels à l’aide, nous envoyons une équipe technique pour conseiller et encadrer des personnes en difficultés.

Puisque les crèches tombent sous votre responsabilité, ne pensez-vous pas qu’il est temps de leur permettre d’opérer en tenant compte du fait que beaucoup de parents ont déjà repris leur travail ?
Vous avez raison. Nous avions déjà le protocole de l’année dernière, mais il faut réaliser que le confinement de cette année est différent. Il faudra vacciner tous ceux qui travaillent dans les crèches, sinon aucun parent n’enverra ses enfants dans les crèches. Il y a la sensibilisation au sujet des gestes barrières, des gestes sanitaires, du nettoyage, etc. Nous avons déjà élaboré un protocole en collaboration avec le ministère de la Santé. Nous préparons actuellement des vidéos de sensibilisation afin de montrer à tous ceux concernés avant d’ouvrir les crèches.
Comme cela a été le cas l’année dernière, l’ouverture des crèches se fera avant la réouverture des écoles primaires et secondaires. Aussitôt que les responsables et les employés des crèches auront été vaccinés, nous pourrons ouvrir les crèches. Il ne faudrait pas oublier que j’ai moi-même des enfants en bas âge et attends l’ouverture des crèches impatiemment.

Comment avez-vous vécu la mort de ce bébé à l’accouchement dans des conditions dramatiques à l’hôpital du Nord ?
C’est une tragédie. Je suis moi-même mère. Vous pouvez imaginer comment je ressens cette douleur. Je suis certaine que c’est le cas pour toutes les mamans. J’adresse toutes mes sympathies à la famille. Ce problème s’est produit dans des circonstances floues. Automatiquement, il y a une enquête de la police, une enquête a aussi été initiée au niveau du ministère de la Santé. Il faut laisser les institutions faire leur travail. A deux reprises, nous avons envoyé des officiers, et des membres du groupe de psychologues pour proposer nos services et les conseiller. La famille n’a pas accepté à ce stade mais nous continuerons à faire le suivi avec eux.

Comment la mise en œuvre du Children’s Bill se passe-t-elle ?
La Children’s Act a maintenant force de loi. Nous avons entamé toutes les consultations nécessaires avec le Probation Office, la police, le judiciaire. Il nous faudra instituer une Children’s Court. Il y a également le Child Offender Register. Malheureusement, nous sommes entrés en période de confinement.
Le gouvernement a d’ailleurs mis en place un comité ministériel présidé par la vice-Première ministre Leela Devi Dookhun. Ce comité comprend le ministre des Finances, l’Attorney General, le ministre du Service civil, le ministre des Infrastructures publiques et moi-même. Son objectif est d’accélérer la mise en œuvre de cette législation.
Je suis très reconnaissante envers tous ceux concernés par le travail considérable abattu par ce comité et devant le progrès réalisé. Nous avons déjà identifié l’édifice qui abritera la Children’s Court. Il y a beaucoup d’institutions qui sont concernées par cette législation. Il y a des cadres que nous aurons à former, des recrutements à faire. Beaucoup de gens attendent que ce texte de loi soit promulgué. Je partage leurs sentiments et suis impatiente de voir cette promulgation.

Un message aux familles qui poursuivent leur confinement…
Je leur demande de ne pas perdre courage. Au niveau du gouvernement, nous faisons tout notre possible pour vaincre le virus. Nous avons remporté le combat l’année dernière et nous le remporterons à nouveau. Nous avons deux avantages : nous avons appris nos leçons du dernier confinement, ensuite la campagne de vaccination est en bonne voie. Je sais que c’est dur d’être confiné. Nous travaillons d’arrache-pied afin de retrouver un degré de normalité.