Fondatrice de la plateforme Freedomlicious Karol, Karola Zuël aborde le sexe sans tabou. Son livre illustré en kreol morisien, Sex’Plik San Tabou, se penche sur plusieurs sujets sensibles qui touchent à la sexualité. Elle relève certains manquements et les idées reçues sur le sexe. Elle a réalisé près de 37 vidéos traitant du flirt, de la sexualité, du ghosting, de l’identité sexuelle pour sensibiliser les jeunes. Pour elle, en plus d’être curieux, les jeunes pratiquent des activités sexuelles sans connaître les enjeux : grossesse précoce, infections, agression… Elle souhaite que son manuel suscite des échanges.

On vous surnomme Freedomlicious Karol. Pourquoi ce nom ?
Freedomlicious est un jeu de mot entre “freedom” et “delicious”. J’ai commencé à utiliser ce pseudonyme depuis quelques années avec un hashtag sur mes photos Instagram. J’ai réalisé que la liberté (freedom) n’avait pas de prix et que c’était délicieux (delicious) de la vivre dans son ensemble.

Freedomlicious est là aussi pour décrire la liberté d’expression sur plusieurs sujets tabous, voire sensibles, dont beaucoup n’osent pas parler mais prétendent comprendre ou soutenir. Au fil des mois, je me suis dit que ce serait bien de partager cette perception avec les autres dans un blog. Ce qui était supposé être un blog est devenu une chaîne YouTube parce que la jeunesse ne lit plus comme avant. Ils sont connectés et rapides.

La plateforme éducative Freedomlicious Karol lancée en 2019 sur les réseaux sociaux a mis au jour les manquements d’infos et les idées reçues sur l’éducation sexuelle. Quel a été votre constat ?
Dans un premier temps, je voulais vraiment parler des sujets qui fâchent comme la liberté d’expression, la peine capitale, le racisme. Par la suite, j’ai constaté le manque d’informations à travers des messages et des commentaires que je recevais sur l’éducation sexuelle, notamment quand j’ai commencé à parler des règles et des protections hygiéniques. J’ai continué sur cette lancée. Je reçois fréquemment des messages d’hommes et de femmes sur l’ovulation, la taille du sexe, etc.
Je fais souvent face aussi à des parents qui sont offusqués par ces explications directes et qui stipulent que les adolescents ne doivent pas en savoir plus parce que ce n’est pas de leur âge. Mais oui, nous sommes tous venus au monde dans des choux.

De là est née l’idée d’un livre illustré, « Sex’Plik San Tabou », abordant sans complexe l’éducation sexuelle et adressé aux ados à partir de 13 ans. Y a-t-il une urgence d’éduquer un jeune sur le sexe à un âge si précoce ?
Selon mon constat, oui ! Les jeunes sont exposés à de multiples produits sexualisés, des films, des séries, des chansons à un très jeune âge. Ils sont curieux de nature et souhaitent en savoir plus sans pour autant savoir où chercher l’information correcte. Un adolescent aura tendance à s’éduquer sur un site pornographique plutôt que de lire un article. En plus d’être curieux de nature, les jeunes pratiquent des activités sexuelles sans connaître l’intégralité des enjeux : grossesse précoce, infections sexuellement transmissibles, agression sexuelle…

Donc oui, les informer le plus tôt, c’est le mieux. Mais attention, s’éduquer ne veut pas dire pratiquer la chose. Puis il est aussi important de démystifier certaines choses comme les règles, que certaines personnes considèrent comme un sujet sale, et qu’il ne faut pas en parler à voix haute devant les hommes ou qu’il faut donner des noms de code pour que les petits ne comprennent pas de quoi il s’agit.

À travers Sex’Plik San Tabou, vous dénoncez aussi les non-dits de la société. Pensez-vous que les jeunes de 2021 vivent le sexe trop librement ou qu’il n’y a pas vraiment de structure adéquate pour leur permettre de mieux faire la différence entre flirt et rapport sexuel ?
Déjà, il y a une différence entre flirt et rapport sexuel. En général, le flirt est une pratique qui valorise l’autre et augmente l’estime de soi et de l’autre. D’un autre côté, il y a tout un travail à faire sur soi par rapport à la sexualité. Par exemple, l’identité sexuelle est une chose qui doit être abordée dès un jeune âge pour que l’adolescent ne se sente pas différent ou mis à part parce qu’il ou elle n’est pas selon ce que certains appellent « la norme », c’est-à-dire l’hétérosexualité. Je pense aussi que ces divers sujets doivent être abordés à la maison comme à l’école tout en respectant les croyances de tous.

Vous abordez ces sujets comme le flirt et la sexualité dans des vidéos destinées à susciter une prise de conscience chez les jeunes…
Le but de ces vidéos était dans un premier temps d’éduquer les futurs adultes. Petit à petit, j’ai réalisé que ces vidéos font plus qu’éduquer, elles aident à engager la conversation au sein d’une famille et des amis, à propager les informations correctes et ainsi à bannir peu à peu les idées reçues sur plusieurs sujets. Certaines personnes se sont senties moins seules face à diverses situations.

Par exemple, la vidéo sur l’endométriose a aidé beaucoup de femmes à expliquer leur situation à leurs parents ou leur conjoint. De ce fait, on comprend avant de juger autrui. Je conçois que ce n’est pas évident d’aborder la sexualité avec les enfants, surtout quand on n’est pas à l’aise. On peut alors se tromper de mots, tourner autour du pot mais il faut garder à l’esprit que la génération actuelle comprend vite, s’exprime vite et a besoin de réponses rapidement. Quoi de mieux que de répondre à une question qui semblait floue à travers une courte vidéo de trois à cinq minutes.

« Sex’Plik San Tabou » est une mini-encyclopédie en kreol morisien truffée d’illustrations osées pour aider le lecteur à parler de sexe sans tabou. Pourquoi avoir choisi cette formule ?
Sex’Plik San Tabou est un manuel à utiliser à la maison ou à l’école pour aborder les bases de l’éducation sexuelle. Comme nous le savons, les réseaux sociaux ne sont pas forcément fiables comme base de données (comme Instagram qui a récemment désactivé mon compte sans m’en informer). Et comme on le dit souvent, les paroles s’envolent mais les écrits restent. Je voudrais que ce manuel suscite des discussions et des échanges sans tabou entre les jeunes.

Vous abordez le sujet du sexe sur un ton pédagogique, ludique tout en incorporant l’humour. Cette nouvelle approche pédagogique a-t-elle fait ses preuves ?
Je dirais oui. Il faut captiver l’attention pour faire passer le message. C’est plus percutant pour un jeune de leur parler dans leur langage et en les faisant rire surtout. Après une dure journée à l’école ou au travail, les réseaux sociaux nous aident à décompresser et personne ne souhaite voir une bonne femme parler d’éducation sexuelle sur un air sérieux. J’allais moi-même scroll ! À noter qu’il faut faire de l’humour mais aussi savoir comment le faire, sinon ça finit en “bad buzz”.

Dénoncer les non-dits de la société, cela vous a-t-il valu des critiques de la part des parents ou des internautes ?
Depuis le tout début, oui. J’ai fait face à beaucoup de critiques et aussi à énormément d’encouragements. Les unes comme les autres me motivent pour continuer ce que je fais. Certains sont très ouverts d’esprit et d’autres préfèrent juger sans comprendre le but de l’initiative. J’ai aussi fait face à des menaces et eu plusieurs titres peu flatteurs parce que je suis une femme qui parle de sexe. C’est peu commun, je dirais. Ça dérange… Cela me fait penser aussi à la sortie de Sex’Plik San Tabou lorsque je vendais le livre en face-à-face, j’ai été témoin de diverses expressions : des parents gênés, des rires agacés, des exclamations de joie, des parents enthousiastes. Tout ça pour dire que je m’attendais à toutes ces réactions car nous vivons sur une île très conservatrice en public, mais aussi très libérale en privé. Je me permets de le dire car sur les réseaux sociaux, la majorité des réactions pour mes statuts se font en “inbox” au lieu de paraître la case pour les commentaires. Ces gens ont peur d’être jugés par un parent ou un ami qui risque de voir le commentaire.

L’éducation sexuelle englobe aussi les identités sexuelles. Comment protéger un jeune qui se fait harceler en ce sens ?
J’ai pour habitude de dire : « aret ziz se ki to pa konpran ». La meilleure des choses dans ce cas, c’est d’en parler ouvertement avec une personne de confiance, il ne faut en aucun cas intérioriser. Beaucoup se font harceler pour avoir osé être eux-mêmes. N’est-ce pas ce qu’on nous montre souvent à l’école ou dans certaines croyances ? Qu’il faut s’aimer, s’accepter et surtout aimer les autres…

La communauté LGBTQIA+ se bat quotidiennement pour se frayer un chemin dans la société mauricienne, pour se faire entendre et respecter. Ce qui est dommage, c’est qu’avec le “cyberbullying”, les choses empirent parce que beaucoup de jeunes font du “gaslighting”, encouragent les partages et les commentaires désobligeants envers les autres à travers de faux profils et qui nous ramènent dix pas en arrière dans cette lutte.

Parlez-nous du ghosting ?
Le ghosting prend de l’ampleur dans nos vies, parfois même sans nous en rendre compte qu’on le fait. C’est une pratique qui baisse l’estime de soi, qui fait perdre son temps et qui engendre parfois la dépression. On en vient à se demander : « est-ce de ma faute ? » ; « je ne suis peut-être pas assez bien ». Malheureusement, beaucoup de personnes préfèrent le faire au lieu de jouer carte sur table. Dans les deux cas, cela fait mal de se faire jeter. Mais pour plus de détails, vous pouvez voir la vidéo explicative sur ma chaîne YouTube.

Qu’en est-il des retombées sur les pratiques sexuelles précoces et sans protection ?
Bien souvent, la curiosité amène le jeune à expérimenter certaines activités qui ne sont pas de son âge sans prendre en considération qu’il suffit d’une seule relation sexuelle sans protection pour être enceinte ou avoir une IST. D’où le fait que je persiste à dire qu’il faut s’éduquer. Et s’éduquer ne veut pas dire mettre en pratique.

Dans votre livre, quel est le message principal que vous voulez véhiculer auprès des jeunes ?
Le message principal est de s’éduquer d’abord avant de se jeter à l’eau. Même si cela est interprété différemment auprès des jeunes, il faut quand même une préparation et être prêt émotionnellement et physiquement. Il ne s’agit pas uniquement de prendre du plaisir ou de faire comme dans les films.
L’éducation sexuelle englobe le fonctionnement de son corps et de l’autre, apprendre à connaître son corps et ses désirs, les enjeux d’une relation sexuelle : c’est-à-dire l’impact que cela aura sur son corps et sur son état esprit par la suite. C’est connaître aussi l’importance du consentement et ce qui est considéré comme une agression sexuelle (attouchements, harcèlements etc.).

Avec Karol, tout est dit dans un vocabulaire sans tabou. Finalement, qu’est-ce qui pourrait bien vous choquer ?
Ce qui me choque le plus, c’est d’agir positivement et être en phase avec certains propos sur les réseaux et être par la suite jugée par ces mêmes propos dans la vie réelle (lors d’une conversation avec des amis ou des collègues). C’est ce qui fait reculer la lutte pour le féminisme, par exemple. Dans ce monde qui va vite et qui évolue, je suis toujours dégoûtée par certains propos sexistes qui passent inaperçus.

Les écoles et collèges sont-ils partants pour organiser des sessions ou des ateliers sur la sexualité ? Comment la contribution scolaire peut-elle aider ?
Ce serait éventuellement une très bonne chose d’intégrer pleinement l’éducation sexuelle dans les établissements scolaires. Plusieurs enseignants ont utilisé Sex’Plik San Tabou dans leurs classes et hélas, cela a mal fini dans quelques cas, avec des parents en colère qui ne veulent pas pervertir l’esprit de leur adolescent parce que l’école est faite pour apprendre les mathématiques et pas comment faire des bébés.
Donc, c’est dommage que certains parents voient l’éducation sexuelle comme de la pornographie. Je comprends aussi que certains foyers soient conservateurs et très pieux (chose que je respecte), mais il faut comprendre aussi que beaucoup d’idées reçues viennent de rumeurs, superstitions des grands-parents et qui ne sont pas fondées.

Avec « Sex’Plik », comme un jeu de mots entre sexe et explications pour aborder tout ce qui prépare un jeune à la sexualité, votre message est-il bien perçu par la jeunesse. Des anecdotes ?
J’ai eu beaucoup de chance d’avoir des retours positifs de la part des jeunes qui sont friands de mes explications claires et directes. Je mets le maximum d’informations de façon concise afin de véhiculer ce qui doit être retenu principalement, et j’élabore par la suite avec des messages pour celles et ceux qui veulent en savoir plus. Je reçois quotidiennement des questions diverses et je fais personnellement le suivi si besoin est.
Il m’est même arrivé d’aider une jeune à comprendre son ovulation parce qu’elle voulait avoir un enfant et après quelques mois, je reçois un message d’elle me disant qu’elle était enceinte. Je ne vous cache pas ma joie de l’avoir aidée. On me demande souvent de l’aide pour mieux comprendre l’éjaculation précoce, la masturbation compulsive ou encore des informations sur les IST.

Un message pour les jeunes et leurs parents ?
Nous sommes dans une ère où la technologie a pris une grande place dans nos vies. Tout est accessible sur Internet. Alors que vous souhaitez parler de sexualité à vos enfants, ils ont déjà trouvé la réponse sur Internet. Mais est-ce que l’information sera adéquate ? La sexualité fera partie de notre vie à un moment ou à un autre, donc autant bien se préparer et s’informer à un jeune âge sans pour autant pratiquer des activités sexuelles. C’est formidable de connaître de beaux textes littéraires ou d’être un génie de l’informatique, mais l’éducation sexuelle est tout aussi importante afin de connaître le fonctionnement de son corps (anatomie, masturbation, règles, cycle prémenstruel), pour des relations amoureuses saines, avec consentement, c’est-à-dire, savoir demander, savoir dire oui et non, les différents types d’agressions sexuelles ou harcèlement sexuel. Il s’agit pour les parents de se préparer et préparer son enfant dans leur orientation sexuelle pour les amener à respecter l’autre qui a une attirance sexuelle différente.

Vos projets futurs…
J’ai été approché par plusieurs personnes pour des collaborations mais certaines sociétés hésitent à se lancer par peur ou par conviction que l’éducation sexuelle n’est pas aussi importante qu’on le pense. Dans l’immédiat, je vais continuer à éduquer à travers des posts/vidéos sur les réseaux sociaux, mais je suis partante pour des collaborations qui partagent la même vision que moi… sans tabou !