Il est primordial d’établir un équilibre entre l’aide aux entreprises et la protection des employés. C’est en tout cas ce qu’a souligné Kevin Ramkaloan, CEO de Business Mauritius, dans une interview accordée au Mauricien. Il fait également le point sur la situation économique et souligne l’importance des fondamentaux que sont la gouvernance, le partenariat, l’ouverture et l’esprit de développement inclusif.

Presque une année après l’apparition de la pandémie de COVID-19, quel bilan faites-vous de cette crise sanitaire sans précédent qui a affecté le pays ?
Cette crise sanitaire a été très bien gérée. Je me dois de saluer la réponse sanitaire admirable des Mauriciens et des autorités. Malgré les difficultés que cela a causées, la fermeture de nos frontières et une réouverture très prudente étaient la bonne décision. Avec le confinement rigoureux, la propagation a été contenue grâce au système de quarantaine qui a été mis en place dans un esprit de collaboration public/privé. Les moyens déployés pour répondre aux besoins sanitaires des Mauriciens ont été établis clairement.
Aujourd’hui, nous devons reconnaître que Maurice est un pays “COVID-free”. Les Mauriciens peuvent circuler librement et vivent presque normalement. Par contre, l’économie a souffert en 2020. Maurice, comme le souligne le “World Economic Outlook” du FMI publié il y a deux semaines, a connu une des contractions économiques les plus fortes en Afrique. La contraction se situe entre -14% et 15%. Ce qui était inévitable, tenant compte du fait que nous avons eu trois mois de confinement et l’arrêt des arrivées touristiques à partir de juillet.

L’incertitude qui a suivi le confinement a évidemment affecté l’entreprise et l’emploi. Une étude réalisée par Business Mauritius, avec l’aide de Statistics Mauritius et le PNUD à la fin de l’année dernière pour comprendre l’impact de la COVID sur les entreprises, fait ressortir que plus de 30% des répondants ont reconnu avoir enregistré une baisse de l’ordre de 50% de leurs chiffres d’affaires en 2020. Une grande partie des répondants estimaient qu’il faudrait attendre au moins la seconde moitié de 2021 pour que les affaires reprennent à un niveau plus ou moins acceptable.
La nouvelle réalité a poussé de nombreux business à chercher des moyens de réduire leurs coûts et à s’adapter aux challenges posés par la crise afin d’assurer le maintien de leurs opérations. Pas moins de 42% des répondants de notre étude avaient déjà introduit des mesures pour réduire leurs coûts d’opération et avaient lancé de nouveaux modèles de fonctionnement tels que le travail à la maison, la flexibilité horaire ou autre.
Environ 33% des entreprises ont également préparé pro activement un “Business Continuity Plan”. Dans tout cela, nos équipes accompagnent les entreprises à travers des formations et nos services techniques.

Quelle a été la contribution de Business Mauritius pour remettre le pays sur pied durant cette période difficile ?
Je voudrais rappeler que Business Mauritius a, dans un esprit de solidarité, créé un COVID-19 Solidarity Committee, dont la responsabilité est de travailler d’une part avec les entreprises membres de BM et, d’autre part, avec des Ong afin de trouver des solutions pour les familles qui vivent en situation de précarité et qui manquaient de moyens pendant cette période d’épidémie.
De son côté, l’Etat a pris sous sa responsabilité les familles se trouvant sur la liste de SRM. BM a aussi été très présent en ce qui concerne la mise en place de systèmes afin de permettre le fonctionnement des services essentiels à travers une collaboration public-privé. Nous pensons à la mise en place du Work Access Permit. Les partenaires de BM et les membres de la communauté des affaires ont également apporté leur contribution à travers la manufacture de masques et l’ouverture des supermarchés.
Au-delà de la collaboration, quelques fois plus aisée qu’à d’autres moments, avec l’Etat, nous sommes aussi une force de propositions et d’accompagnement aussi bien pour nos membres que pour la communauté des affaires dans son ensemble. Nous sommes convaincus que c’est la collaboration entre les différents partenaires sociaux, à savoir les autorités du pays, la communauté des affaires et la société civile qui permet l’avancement du pays et de relever les défis qui se présentent à nous. C’est dans cet esprit que nous avons travaillé depuis le début de la pandémie, quelle que soit la problématique à laquelle nous faisions face.

Est-ce que les mesures prises par le gouvernement ont été suffisantes ?
Comme je le disais plus tôt, le Wage Assistance Scheme et les autres politiques macroéconomiques adoptées en urgence à la suite du confinement, incluant l’aide aux travailleurs indépendants, ont apporté un répit à beaucoup d’entreprises. Le secteur des affaires mauricien fait preuve d’une extraordinaire résilience, d’une solidarité hors du commun et d’une imagination fertile pour tenir le choc.
Notre étude effectuée l’année démontre que nos membres les ont accueillies favorablement, notamment le WAS et le SEAS ainsi que les plans mis en place pour permettre aux petites, moyennes et grandes entreprises d’obtenir des facilités de prêts : des prêts de la DB pour les tout petits jusqu’aux facilités de la MIC pour les grosses entreprises.
Je voudrais toutefois souligner la difficulté d’établir un équilibre entre l’aide aux entreprises et la protection des employés.
Nous comprenons que l’amendement apporté à la Workers’ Right Act par le gouvernement l’année dernière a pour but d’aider à sauvegarder les emplois. Business Mauritius et ses membres ont vraiment joué le jeu lorsqu’il s’agissait de préserver les emplois jusqu’à la fin de 2020. On a atteint nos limites. Maintenant, l’amendement à la Workers’ Right Act a été étendu jusqu’à juin, il faudra prendre en compte l’importance de l’agilité des entreprises.

Que comprenez-vous par cela ?
Il y a une différence entre la sauvegarde de l’emploi et la sauvegarde des entreprises. Une série d’initiatives a été introduite pour sauver les entreprises. L’idée d’aider à la survie des entreprises est la bienvenue. Il faut sauver les entreprises afin de sauver l’emploi. Mais en même temps, une certaine flexibilité est nécessaire car l’entreprise se retrouve à un certain moment devant un choix difficile. Soit, elle s’engage dans un niveau d’endettement insoutenable, soit elle va en administration volontaire.
Il vaut mieux préserver un certain nombre d’emplois au lieu de laisser les entreprises aller vers l’administration volontaire. En même temps, il y a un seuil d’endettement que les entreprises peuvent soutenir. Les entreprises ont fait énormément d’efforts pour réduire tous les coûts de fonctionnement. Un travail énorme a été abattu afin d’éviter l’administration volontaire.
Malheureusement, les efforts consentis par les entreprises pour éviter les charges additionnelles afin de préserver l’emploi ne sont pas bien compris. Dans le contexte économique mauricien, il est important de permettre aux entreprises d’être toujours agiles et flexibles. C’est à ce prix qu’elles pourront assurer la préservation de l’emploi.

Certains observateurs estiment que l’année 2021 sera plus difficile que 2020 sur le plan économique. Qu’en pensez-vous ?
Nous sommes en train de sortir d’une crise en sachant qu’il y a d’autres lames de fond qui s’annoncent. Il s’agit de faire face à la COVID, non pas uniquement temporellement, mais en se disant qu’il faudra bâtir mieux pour le futur. C’est tout un travail qui doit prendre en compte le développement durable, le développement inclusif. Il faut mettre en place le chantier pour le long terme mais qui attaquera les défis qui sont également le long terme.
Quant à la projection pour 2020, je me réfère encore une fois au “World Economic Outlook” du FMI, qui prévoit une croissance globale de 5,5%. Ce qui est mieux que les prévisions faites en octobre 2020. Le FMI estime donc que la situation sera meilleure que prévu. Dans nos marchés principaux, nous voyons que les Etats-Unis, l’Inde et la Chine, mais aussi le Japon, connaissent une croissance meilleure que celle qui était prévue l’année dernière.
Par contre, le contexte reste très difficile pour la Grande-Bretagne et l’Afrique du Sud avec l’émergence des variants de la COVID. Ce qui nous amène aux risques auxquels Maurice sera confrontée. À n’importe quel moment, un pays peut être placé en confinement. Il faudrait également tenir compte de l’approvisionnement des vaccins et leur déploiement qu’il faudra suivre.
À Maurice, en 2020, tous nos secteurs étaient en contraction, sauf le secteur financier et le secteur BPO-Tic. En 2021, le premier “game changer”, ce sont les vaccins. Concernant le tourisme, la question est de savoir si la demande existe. Selon les opérateurs locaux, la demande existe. Les opérateurs dans les principaux marchés ont vu que pendant la période de fin d’année, les Mauriciens ont pu circuler librement alors qu’ils connaissent des restrictions dans leurs propres pays. Cet appétit pour venir passer des vacances à Maurice existe. Il faudra régler le problème de connectivité. Nous suivons ce qui se passe au niveau d’Air Mauritius, mais nous comprenons aussi que plusieurs compagnies aériennes sont intéressées à desservir le pays.
Dans l’hypothèse où nous aurions atteint une immunité collective vers septembre, nous aurons quatre mois de tourisme pour cette année alors que l’année dernière nous n’avions eu que trois mois d’activités touristiques. On peut imaginer qu’il y aura une reprise plus tôt si on est “COVID free” et si on joue la carte de la promotion correctement. On peut aspirer à une reprise dans le tourisme sur laquelle se penche l’AHRIM.
En fin de compte, lorsqu’on regarde la tendance pour 2021 après la contraction de l’année dernière, toutes les prévisions indiquent une croissance économique entre 6,5 et 7,9% pour Maurice. La direction est donc positive. Il faut aussi comprendre que nous ne retrouverons pas le niveau de 2019 avant deux à trois ans. Pour cela, il est important de développer des secteurs énergétiques auxquels énormément d’investissements sont rattachés. Cela comporte une partie de solaire, de biomasse, etc. Il faudra également prendre en considération l’économie circulaire qui offre une grande perspective de croissance durable. Certains projets ont déjà été enclenchés mais qui, je l’espère, pourront prouver leur finalité, notamment dans le secteur agricole. Ensuite, il y a des projets dans le secteur de la santé et de l’éducation.
Maintenant avec la zone de libre-échange continental en Afrique, l’accord de libre-échange avec la Chine et la signature prochaine du CECPA avec l’Inde, Maurice est en train de se positionner pour devenir une plateforme entre l’Asie, l’Europe et l’Afrique. Tout permettra d’accélérer la croissance, notamment dans le commerce des biens et des services.

Pour vous donc, le vaccin est un “game changer…
Tout à fait. Nous savons que l’Etat s’est positionné autant que possible auprès des laboratoires qui produisent ces vaccins et du Covax mis en place par l’OMS. Nous attendons avec espoir les résultats de la campagne de vaccination, qui devrait être le facteur critique du succès d’une éventuelle reprise.
Si on arrive à vacciner massivement et à avoir une immunité collective, on pourra se permettre d’ouvrir complètement nos frontières, particulièrement pour ceux qui ont été déjà vaccinés. Les capitaines de l’industrie se sont déjà fait vacciner. On espère voir ce programme de vaccination continuer à s’étendre. Il faudra aussi voir la capacité de vacciner de Maurice. Nous avons la chance d’avoir dans le privé plusieurs cliniques et hôpitaux qui peuvent être inclus dans cet effort de vaccination nationale. Les vaccins permettent de réduire sensiblement le risque d’être contaminé.
Tout en soulignant que le vaccin est indispensable pour la relance de l’industrie touristique, je voudrais souligner que d’autres secteurs sont également concernés dont le “global business” et le secteur de l’immobilier. Nos membres opérant dans le secteur des services financiers et l’immobilier nous ont fait comprendre que le voyage est important pour la concrétisation des projets d’investissement. On peut faire une partie du travail en ligne, mais comme vous le savez, on n’achète pas une villa avant de l’avoir visitée. Certaines transactions dans le secteur financier nécessitent cet échange relationnel.

En matière de “downsize risk” dans le secteur financier, le classement de Maurice sur la liste grise du FATF et la liste noire de l’Union européenne constitue une épée de Damoclès…
Le secteur financier tient en dépit de notre classement sur la liste grise du FATF et la liste noire de l’Union européenne. Mais il est extrêmement important que sortions aussi bien de la liste grise que de la liste noire avant la fin de l’année. Il y a un réel progrès qui a été effectué.
Le ministère des Services financiers, avec l’aide du secteur privé, abat un travail considérable. Ce que nous espérons, c’est qu’à l’occasion de la prochaine réunion du FATF en juin, on aura complété toutes les procédures pour sortir de la liste à partir du mois d’octobre de cette année.

Alors que les préparatifs en vue de la présentation du budget 2021-22 ont commencé, quelles devraient être les priorités des autorités gouvernementales ?
Il faut reconnître la difficulté dans laquelle on se trouve. Il s’agit de sortir de la crise tout en préparant ce « construire mieux » dans un contexte où l’espace fiscal est limité. Nous avons bien compris que l’année dernière, le transfert de la Banque centrale à l’Etat était un “one off” et ne va pas se répéter.
Vu le niveau d’endettement qui tourne autour de 83% du PIB, il faudra trouver un plan pour retourner dans une “sustainable dept path” à long terme. L’espace reste limité, surtout que les entreprises mauriciennes ne sont plus à même d’avoir une fiscalité plus haute et que la solidarité mauricienne est déjà là. Une taxe de 40% pour ceux touchant plus que Rs 3 millions par an est quand même assez élevé. Il faut réaliser des changements de fond. Il y a d’abord tout ce qui est lié au “sustainability” en tenant compte du changement climatique et l’adaptation climatique.
Il faudra penser à la culture d’innovation. Cela passe par des changements à long terme, d’abord par notre système d’éducation et la formation technique continue. On s’attend à des changements de fond dans notre système éducatif du Grade 10 au Grade 13. Cela pendra beaucoup d’années, il faudra des institutions fortes autour de l’éducation et la formation.
Dans l’immédiat, la priorité est que l’accent doit être mis sur le marché du travail en tenant en considération tout ce qui a trait à la productivité, aux “skilling” et “reskilling”. Il faudra intégrer les jeunes qui, depuis 2020, attendent d’être recrutés dans les entreprises. Il faudra les inclure dans l’économie productive. Cela passe par l’amélioration des lois du travail actuelles.
Par ailleurs, il est urgent de rendre l’environnement des affaires à Maurice non seulement plus résilient mais aussi plus transparent, avec des institutions renforcées et une collaboration public-privé encore plus soutenue dans la lutte contre la corruption. Deux projets sont financés par l’UE, à savoir le “Regulatory impact assessment” et la “Regulatory review”.
Pour nous, il faudra accélérer l’“e-procurement” et s’assurer que c’est une obligation. Il y a des efforts en ce sens. Le financement des partis politiques a aussi été un cheval de bataille de Business Mauritius, pendant les campagnes électorales et les mandatures. On ne peut pas parler de gouvernance sans parler de financement des partis politiques. Tout en appréciant tout le travail fait par le judiciaire, nous sommes également en faveur d’un “faster justice”.

Quid de la lutte contre la corruption ?
Le renforcement des institutions a certes commencé, mais devrait se poursuivre avec le recrutement de personnes-clés à certains postes. Ce serait un pas de plus dans la lutte contre la corruption. Il faudrait aussi rapidement institutionnaliser la Plateforme publique-privée contre la corruption (PPAC) et le Groupe de travail privé sur la lutte contre la corruption. Il y a déjà un comité permanent qui siège, mais il faudra plus pour atteindre notre but. Il est aussi très important d’améliorer la souplesse des lois du travail. Par exemple, avoir la possibilité d’employer des saisonniers.

Où en est-on avec la CSG ?
L’affaire est en cour et le processus légal se poursuit. Le travail continue également en dehors des tribunaux : nous faisons partie d’un comité de travail sur les bénéfices de la CSG, entre autres. Nous sommes en faveur d’un meilleur système de pension. Un “targeting” est nécessaire. Nous sommes d’accord que ceux qui en ont besoin devraient avoir Rs 4 500 mais le “targeting” est essentiel.

Est-ce que Business Mauritius est satisfait du dialogue entre le gouvernement et le secteur privé ?
Au niveau de Business Mauritius, nous estimons que le dialogue est là. Nous souhaitons toutefois un dialogue structuré avec un “road-map” pour la mise en œuvre des projets.

L’avenir…
Nous restons convaincus que le pays a les atouts et des opportunités extraordinaires. Nous avons des atouts concernant le cadre de vie dans un monde en pleine expansion, une situation de santé enviable, une qualité de vie, un secteur des affaires dynamiques, un système bancaire qui dispose de liquidités pour le financement des projets à venir.
L’avenir comporte également beaucoup d’incertitudes par rapport au changement climatique et au développement inclusif et durable. Il faudra encore plus de résilience pour pallier les chocs qui existent aujourd’hui. Cette vision ne deviendra réalité que si nous nous appuyons sur les fondamentaux que sont la gouvernance, le partenariat, l’ouverture, et l’esprit de développement inclusif.