Kevin Teeroovengadum

Notre invité de ce dimanche est l’économiste mauricien Kevin Teeroovengadum. Après ses études universitaires en Grande-Bretagne, il a travaillé dans la capitale britannique avant de s’établir en Afrique du Sud où il est conseiller financier de plusieurs firmes. Kevin Teeroovengadum a aussi fait partie de l’équipe qui a lancé la banque Afrasia à Maurice et siège, en tant que directeur indépendant, sur plusieurs conseils d’administration. Dans cette interview, réalisée par téléphone vendredi matin, notre invité livre son analyse du modèle économique mauricien, dépassé selon lui, avant de répondre à des questions sur le discours du budget. En soulignant que le succès de cet exercice financier ne dépend pas de l’énoncé de ses mesures, mais de leur mise à exécution.

Du fait que vous vivez et travaillez surtout à l’étranger, quelle est votre appréciation du modèle de développement économique de Maurice et de sa gestion ?
– La dernière décennie a été pour moi the lost decade. Pendant ces dernières années, rien n’a été fait pour restructurer l’économie de Maurice, on n’a fait que dire qu’on allait le faire. Malheureusement, les quatre ou cinq ministres des Finances de Maurice ont plus été, durant cette période, sur le front politique que sur celui de l’économie, et Maurice a donc perdu une décennie.

Quels sont les qualités et les défauts du système/modèle économique mauricien ?
– Il faut tout d’abord dire que le modèle est dépassé, comme le prouve une rapide étude de la croissance. Il y a quinze ans, elle était aux alentours de 4,5% et avait chuté, l’année dernière, à 3,0%, ce qui signifie que cette croissance commençait à s’essouffler sérieusement à cause de la faiblesse de ses piliers : le sucre, le textile, l’hôtellerie et, depuis quelques années, les services financiers. Nous avons eu l’année dernière une croissance molle.

Est-ce que cette croissance « molle » n’a pas aussi été provoquée par la situation économique mondiale qui a également connu un ralentissement ?
– Effectivement, après la crise de 2008/2009, beaucoup de liquidités ont été injectées dans les pays européens développés où sont les principaux marchés mauriciens, pour soutenir leurs économies. Les pays émergents en Asie et en Afrique avaient des croissances au-dessus de 5%. Maurice, petit pays, bloqué dans sa politique de middle income segment depuis plus d’une décennie, n’a pas su faire ce qu’il fallait pour attirer suffisamment de foreign direct investment pour créer les nouveaux piliers économiques dont on parle depuis des années. Cela fait en effet des années que l’on parle de l’économie verte, de l’économie bleue, de l’économie circulaire, d’innovation technologique, mais on ne fait qu’en parler. La réalité c’est qu’en 2020, le PIB qui dérive des nouveaux piliers économiques dont on ne fait que parler est quasiment à zéro. Ce qui signifie qu’on n’a fait que parler au cours des dernières années !

Pourrait-on aller jusqu’à dire que l’économie mauricienne était en pilotage automatique pendant ces dernières années ?
– Je suis convaincu que sans gouvernement et sans ministre des Finances, Maurice aurait eu une croissance plus ou moins pareille et peut-être meilleure ! Depuis 2010, on a eu comme ministres des Finances Pravind Jugnauth, Xavier-Luc Duval, Vishnu Lutchmeenaraidoo, re Pravind Jugnauth et depuis quelques mois Renganaden Padayachy. Il semble que l’économie n’a pas été la priorité des priorités des différents gouvernements, plus intéressés à la survie des partis politiques et à leur réélection. Pendant ce temps, l’économie, sur pilotage automatique et sans remise en question fondamentale, a commencé à décliner, bien avant le coronavirus. Il n’y a pas eu de changement drastique au niveau de la direction économique du pays. Il n’y a pas eu un changement drastique au niveau de la gestion des ministères, des corps paraétatiques et des projets. Tous les ans, le rapport de l’Audit souligne que l’État gaspille de l’argent sans qu’il n’y ait le moindre changement dans son mode de gestion. Par ailleurs, tout comme le discours du budget, le discours-programme des nouveaux gouvernements est dans une grande partie une répétition du précédent. Surtout si c’est le même parti politique qui revient au pouvoir. Donc, il était prévu, avant la crise du coronavirus, que l’économie mauricienne allait continuer sur la même voie du ralentissement. L’année dernière, la croissance était de 3,1% et au vu des chiffres et des projections, il était évident qu’il aurait été impossible de mieux faire.

Vous connaissez le secteur bancaire mauricien. Peut-on dire, après l’affaire de NCM Healthcare, que les banques mauriciennes ont tendance à courir derrière les potentiels gros clients étrangers sans trop vérifier leurs garanties ?
– C’est effectivement un secteur que je connais bien. Avant 2005, les banques mauriciennes étaient spécialisées dans le marché local mauricien. Ce n’est que depuis environ dix ans que ces banques ont commencé à se lancer dans l’offshore. Ce qui m’hallucine, c’est que quand elles se sont lancées dans l’offshore, les banques ont pris les mêmes banquiers qui travaillaient dans le marché domestique local. They don’t upgrade their teams, n’ont pas fait appel à des banquiers internationaux pour venir travailler dans ce nouveau secteur pour Maurice. Je ne suis surpris que des banques ont fait de mauvais deals en raison d’un manque évident de connaissances. Ce n’est pas un banquier qui a l’habitude de faire des petits deals à Maurice qui va savoir comment négocier un énorme deal à Dubaï, à Mumbai ou à Nairobi. Il s’est passé la même chose en Islande entre 2000 et 2007, juste avant la crise financière mondiale, quand les petits banquiers islandais ont commencé à jouer dans la cour des grands. Ils se sont finalement cassé la gueule parce qu’ils n’avaient pas l’expertise nécessaire et on s’était moqués d’eux en disant que « fishermen became international investment bankers. » À Maurice, on aurait dû avoir recruté des banquiers costauds — dont des Mauriciens qui travaillent à l’international — pour venir aider au secteur de l’international investment banking. Ce sont des expertises qui ne sont pas disponibles à Maurice. Les banques mauriciennes qui veulent travailler dans l’offshore doivent faire appel à l’expertise internationale dont elles ne disposent pas.

Autre question d’actualité économique : est-ce que le krach financier d’Air Mauritius aurait pu avoir été évité ?
– Oui. Certes, il faut réaliser que la crise économique provoquée par la pandémie a fait s’écrouler beaucoup de compagnies aériennes de par le monde, dont SAA. Mais en même temps, et c’est malheureux, on sait depuis des années qu’Air Mauritius avait de gros soucis financiers et que tous les deux ans, à peu près, il y avait un bailed out de l’État pour lui permettre de continuer ses opérations. Quand les actions d’Air Mauritius ont été cotés en bourse, elles l’étaient à dix roupies, et vingt-cinq ans plus tard, elles valaient beaucoup moins. Ce qui signifie qu’il n’y a pas eu d’évolution financière positive pour la compagnie. On sait également que MK est mal géré, n’a pas de bonne gouvernance au niveau du conseil d’administration, pas de vision pour l’avenir et trop de mainmise politique dans sa gestion, au contraire des compagnies africaines qui marchent bien, malgré la crise, comme Ethiopian Airlines. Malheureusement, rien n’a été fait au cours des dernières années pour revoir le fonctionnement de la compagnie, ce qui aurait pu lui éviter le krach.

Maurice se retrouve sur la liste noire de l’Union européenne. C’est une sanction méritée pour non-respect des règles, comme le soutiennent certains, ou exagérée, comme le pensent d’autres ?
– Il faut d’abord préciser qu’il s’agit d’une menace de sanction, car Maurice n’est pas encore sur la liste noire de l’Union européenne. Elle est potentiellement sur une liste de pays qui pourrait être confirmée en octobre prochain. Depuis des années, on parle de nettoyage, de restructuration et montée en gamme des opérations dans le secteur du financial business. On en parle. La réalité c’est que la Commission européenne ne se contente plus de paroles, elle veut des actes, car action speaks louder than words. Il y a des engagements pris par Maurice pour respecter les accords signés avec la Commission européenne qui n’ont pas été respectés. Il ne suffit pas de dire qu’on va les respecter, il faut le faire !

Arrivons au budget national présenté jeudi dernier. Est-ce que les 60 milliards prêtés, donnés en tout remis par la Banque de Maurice au gouvernement était un exercice obligatoire provoqué par une situation exceptionnelle ?
– Les situations exceptionnelles demandent des mesures exceptionnelles. Cette mesure a été prise pour une raison simple : les caisses de l’État sont vides ! Depuis des années, on n’a pas restructuré l’économie, en ne faisant que s’appuyer sur des dettes et des déficits budgétaires et le gouvernement est obligé d’utiliser les dernières cartes dont il dispose.

Dans les premières réactions, on a qualifié ce budget de « catalogue de promesses », de « shopping list » ou d’un texte qui s’attaque aux détails, mais pas au fond du problème. Qu’en pensez-vous ?
– Si vous faites l’historique des budgets de la dernière décennie, et peut-être même avant, vous allez voir que chaque année tous les ministres des Finances se livrent au même exercice. Ils passent environ une heure et demie à répéter les mêmes choses et faire pratiquement les mêmes annonces. Les répétitions sont nombreuses dans ces budgets. En 2015, le ministre des Finances de l’époque avait mis l’accent sur l’investissement en Afrique dans une série de projets. Cinq ans plus tard, et deux ministres des Finances après, le même projet annoncé il y a cinq ans revient sur le tapis. Ce n’est qu’un exemple. Même au niveau des microprojets, on répète ce qu’on a déjà dit, mais pas encore mis en pratique. Il manque dans ce budget une vision de l’avenir ou si elle existe elle est floue ou je n’arrive pas à la voir ! Il n’y a pas un discours cohérent qui nous dit vers quel objectif on va mener Maurice d’ici cinq ans. J’aurais souhaité qu’au lieu de détailler les projets micros, le ministre des Finances vienne nous dire ce qu’il compte faire pour aider la population, mais aussi les entreprises. Puisqu’on a annoncé Rs 80 milliards pour la toute nouvelle Mauritius Investment Corporation — sans des informations sur ce qu’il va en faire —  et avec les 60 milliards dont vous avez parlé, je me dis qu’il y aura peut-être un deuxième budget pour faire face à la crise.

Quelles sont les mesures positives qui ont retenu votre attention dans ce budget ?
– Je dirai la relance de l’emploi par les grands travaux d’infrastructures ; la construction de logements — surtout pour les plus vulnérables ; le fait que l’accent soit mis sur l’agriculture — vers l’autosuffisance alimentaire — et la haute technologie. Tout cela est bien au niveau du discours, mais Maurice ne peut plus se permettre de faire des théories, comme elle l’a fait depuis des années, il faut qu’elle passe à l’action. Impérativement. On n’a pas besoin de bla-bla-bla, mais d’actions concrètes.

Quelles sont les mesures budgétaires négatives que vous avez relevées ?
– Je suis pour le burden sharing, mais pas au point de faire un saut aussi conséquent. Maurice a depuis quelques années une solidarity tax de 5% sur les Rs 3 millions taxées à 20%. Basculer de 20 à 40% sur ceux qui déclarent plus de Rs 3 millions, c’est détruire l’image de fiscalité légère que Maurice a construite depuis quinze ans. On aurait pu augmenté de 20 à 25% ou même avec une taxe progressive pour passer la crise. Mais là, on a le sentiment que la taxe de 40% sur les Rs 3 millions va durer ad vitam æternam. À ce taux, Maurice est pratiquement à égalité avec les grands pays européens. Je ne sais pas très bien comment on va désormais positionner Maurice sur le marché financier international. Est-ce qu’une étude a été faite avant sur les conséquences de cette mesure, est-ce que les investisseurs ont été consultés ?

Quelles sont les autres mesures négatives que vous avez relevées ?
– Le fait que Maurice se fie sur l’équipe de football de Liverpool pour relancer le tourisme ! Les ministres et leurs conseillers dans leurs bureaux sont en déconnexion totale avec les réalités du marché. Au lieu d’aller discuter avec les professionnels — les investisseurs étrangers, les tours opérateurs —, il y a un petit groupe qui a des idées, un peu insulaires, qu’il trouve brillants et le ministre les accepte. Dans le tourisme mauricien, le marché anglais ne représente que 10% et je ne peux pas croire que ces 10% sont composés des fans de cette équipe de football ! Ce ne sont pas les campagnes old fashion de la MTPA avec des posters sur des billboards ou le patronage d’équipes de football qui vont ramener les touristes à Maurice. Aujourd’hui, il faut investir dans le digital marketing, parce que tout le monde est connecté et va à la recherche des informations qui l’intéressent en ligne, c’est ce que semble ne pas savoir la MTPA et le ministère du Tourisme. On utilise les techniques, les tactiques et les stratégiques qui datent de vingt ans, les old marketing tools.

Dans la situation économique actuelle causée par la pandémie, le ministre aurait-il pu présenter un autre budget ?
– Non. Puisqu’en sus de la crise, les caisses de l’État étaient loin d’être remplies, que nous ne disposons pas de réserves énormes et que cela fait des années que nous héritons de déficits et que la dette de l’État est au-dessus de 65%. Effectivement, le ministre des Finances est en position de faiblesse et a fait ce qu’il pouvait, je n’en disconviens pas. Mais pour moi, dans la situation actuelle, ce n’est pas le discours qui est important, mais l’action. Comme je l’ai dit plusieurs fois, le temps n’est plus celui de l’annonce de mesures, mais celui de l’exécution. Il faut être efficient au niveau de l’exécution des projets et éviter ceux qui ne servent à rien mais qui engloutissent des millions et dont sont friands les divers gouvernements mauriciens. Je cite l’exemple de cette route de Pailles dont on a commencé la construction et qui ne mène nulle part ! Je cite les plus de Rs 4 milliards investies dans un stade à Côte d’Or qui n’est pas utilisé. Il faut veiller à ce que l’argent de l’État soit investi dans des projets viables, utiles au pays et aux Mauriciens, pas dans des opérations de politique politicienne. Au niveau des idées et de la vision pour l’avenir, pourquoi ne se fixer pour objectif de digitaliser Maurice d’ici à 2025 en incluant dans sa réalisation le secteur public, le secteur privé, mais aussi tous les Mauriciens ?

Est-ce qu’on résume bien votre pensée si on dit que pour vous, le budget 2020 manque d’imagination et d’innovation ?
– Tout à fait. Avant, on avait des ministres de Finances qui disaient on tire la croissance par la consommation. Celui qui est en place nous dit qu’on tire la croissance par la construction. Pour moi, la croissance et la construction font partie de ce que j’appelle the old paradigm. Le new paradigm est – et on le voit à travers le monde – tout ce qui concerne l’industrie 4.0 et 5.0, et tourne au niveau du digital. À Maurice, quand on parle de créer le fameux Technology Park à Côte d’Or, on pense toujours dans l’optique béton au lieu de se dire qu’on n’a pas besoin de parc situé à un endroit précis, mais d’inclure dans le projet les Mauriciens vivant aux quatre coins du pays en mettant à leur disposition un circuit internet performant pouvant faire de l’ensemble de Maurice — et de Rodrigues — un parc technologique !

L’objectif déclaré du ministre des Finances était de « modifier et réajuster notre modèle de développement économique. » Si on juge par le ton général de vos propos, il est loin d’avoir atteint cet objectif
– En commençant la lecture de son discours de budget, le ministre des Finances a parlé de « new normal » et de « economy of life ». Par la suite, il a lu une liste de mesures, dont beaucoup se trouvaient déjà dans les budgets précédents. En dehors de la promesse de construire 12 000 logements et de taxer ceux qui touchent plus de Rs 3 millions de 20 à 40%, je n’ai pas vu du concret pour ce qui du new normal. Il est évident aujourd’hui que la technologie influence tout dans notre vie, que ce soit au niveau de l’agriculture, de la recherche spatiale – avec un récent lancement de fusée par une compagnie privée -, au niveau de la santé, de la communication, de l’éducation, des transports. C’est ça le new normal, alors que le ministre, dans son budget, reste dans l’ancien paradigm. They talk about the new norms but they are still staying with the recipes of old paradigms. J’ai peur qu’à cause de cela Maurice laisse passer l’occasion de prendre sa place dans le train qui se dirige vers le vrai new normal world.