« Il est prématuré de dire que l’épidémie est derrière nous. » Tel est l’avis du Dr Deoraj Caussy, épidémiologiste, qui partage son point de vue et ses prévisions au regard de la COVI-19 au niveau local, notamment depuis la reprise des classes la semaine dernière et le rapatriement de nombreux Mauriciens venant de divers pays. S’il estime qu’actuellement, « le risque de contamination est quasiment absent du fait qu’il n’y ait pas de cas autochtone dans le pays », avec la réouverture de nos frontières, dit-il, « le virus sera présent ». Il se dit d’avis que « le virus est en train de s’adapter pour une transmission à une échelle plus large à l’avenir ». La vigilance est ainsi de mise et doit être à trois niveaux: la protection des plus vulnérables, des soins médicaux immédiats et des soins de qualité. Il conseille de plus de poursuivre avec les mesures barrières.

Êtes-vous satisfait du respect des mesures barrières par les Mauriciens depuis le déconfinement ?
Pour la plupart des gens, c’est devenu une deuxième nature. Au début, quasiment tout le monde les suivait à la lettre, mais, au fil du temps, en l’absence du virus, beaucoup ont baissé leur niveau de protection. Par exemple, certains ne portent pas de masques quand il le faut. Il semble que ce n’est pas par conviction qu’ils le portent, mais pour éviter une amende. C’est peut-être dû aussi au fait qu’il n’y ait pas de cas dans le pays.

Est-il toujours important d’observer ces mesures barrières en dépit du fait qu’il n’y ait pas de cas à Maurice ?
Oui, on sait que les risques de contamination diminuent quand la population respecte ces mesures de protection comme le font des pays asiatiques qui ont déjà eu le SRAS, la grippe aviaire, etc. Ces gestes sont devenus, pour eux, une deuxième nature. Si l’on regarde le taux de mortalité en Thaïlande, c’est vraiment bas. Le port du masque nous protège contre une deuxième vague, mais aussi contre d’autres maladies. C’est une bonne mesure d’hygiène à observer.

En contrepartie, le port du masque ne comporte-t-il pas d’autres effets néfastes sur la santé ?
Évidemment. Quand on court par exemple, il ne faut pas porter de masque. Cela a ses inconvénients, mais on s’y habitue vite.

Que pensez-vous du port du masque par les scolaires ? N’est-ce pas difficile pour ceux qui se retrouvent dans une salle de classe avec une quarantaine d’élèves ?
Le but est de protéger la santé de chacun. Sans vouloir m’ingérer dans les décisions politiques, on pourrait peut-être sur le long terme accorder des pauses plus fréquentes aux élèves pour qu’ils puissent enlever leur masque tout en gardant la distanciation physique. En général, on dit que les enfants ne sont pas à risques face à la COVID-19, mais certains, ayant des complications de santé comme le diabète ou l’obésité, le sont. Il faut les protéger.

Diriez-vous que les risques de contamination ont augmenté avec la reprise des classes ?
Les chiffres du gouvernement ne démontrent pas cela. Nous n’avons aucun cas autochtone pour l’instant. Il y a deux types de cas : des cas autochtones, dans la communauté, parmi des personnes qui n’ont pas voyagé, mais qui ont été en contact avec des personnes contaminées. Ensuite, il y a les cas importés, avec les patients étant mis en quarantaine. Si ceux-ci transmettent le virus à la communauté, là on aura des cas autochtones. Mais, nous n’avons aucun cas de ce genre actuellement, et donc pas de risque de contamination dans la population. Sauf s’il y a une personne qui s’est enfuie d’un centre de quarantaine. Mais, le niveau de risques n’est pas constant. Cela change avec le temps.

Mais, avec le rapatriement des Mauriciens venant de divers pays, le risque de contamination dans la population n’est pas zéro non plus ?
Le risque est minime ou quasiment absent. Tous ceux qui sont rapatriés sont mis en quarantaine, car il y a des personnes qui sont asymptomatiques. Donc, si celles-ci ne sont pas mises en quarantaine, elles pourraient transmettre le virus dans la communauté. Mais, tel n’est pas le cas. On peut dire que, pour l’instant, le protocole est bien rôdé. Les autorités ont eu le temps d’ajuster et de peaufiner le protocole et je pense qu’ils ont aujourd’hui la bonne formule.

Est-il possible qu’on ne détecte pas le virus chez une personne au terme de deux semaines de quarantaine et que le virus se déclare après cette période ?
Il y a une possibilité. Il y a des cas atypiques, mais c’est rare.

Craignez-vous une deuxième vague avec la réouverture de nos frontières ?
Cela dépendra de trois facteurs : le virus, la population susceptible et l’environnement. Ces trois facteurs forment un triangle. L’un des trois pourrait changer la courbe et mener à une épidémie. Pour l’instant, le virus est absent. Mais, avec la réouverture des frontières, la mondialisation, le commerce et le voyage, il sera présent. Même si on ne rouvre nos frontières qu’à quelques pays, il n’y a aucune garantie, car les gens de ces pays voyagent. La plupart des pays à travers le monde ont accepté de vivre avec. Quand il y a des personnes susceptibles dans la population, le virus se propage. Selon les scientifiques, il faut que 60% de la population soient atteints au minimum pour mettre un terme à l’épidémie, mais ce n’est pas avéré dans la situation actuelle parce que, quand on a laissé le virus se propager comme en Suède, on a vu que cela n’a atteint que 5% de la population. Soit qu’il n’y avait pas un fort taux de virus présent, soit le virus ne se propage pas. À mon avis, le virus est en train de s’adapter pour une transmission à une échelle plus large à l’avenir.

C’est-à-dire ?
C’est-à-dire qu’il se transmet et il s’arrête en grande partie grâce aux mesures de protection. C’est typique des virus comme la grippe. Une année, elle n’affecte pas autant de personnes et l’année d’après elle en affecte beaucoup plus. Je suis sûr qu’il y aura d’autres contaminations. L’environnement est un autre facteur : la température, l’humidité, les rayons ultraviolets, etc. On sait que, dans les périodes froides, le virus a tendance à se répandre plus. Cela a été démontré que les rayons ultraviolets ont un effet néfaste sur le virus. Mais, en été, il y a beaucoup plus de personnes à l’extérieur. Donc, la contamination reste toujours élevée. Les mesures de protection, comme la désinfection des divers lieux et objets, restent obligatoires. En grande partie, la deuxième vague est contrôlable et dépend de nos mesures de protection. La seule façon de contrôler totalement le virus, c’est de ne pas ouvrir les frontières, mais tel n’est pas possible. Ce virus est assez mystérieux. C’est le cousin du SRAS qui a apparu comme il a disparu d’un coup.

Craignez-vous une deuxième vague qui soit plus sévère que la première ou sait-on maintenant comment se protéger ?
Il y a deux manières de réduire la fatalité : en protégeant les personnes vulnérables, en ayant un système de surveillance vraiment de pointe, et le transfert immédiat des patients au service de santé pour des soins de qualité. Tout cela aide à réduire le taux de fatalité.

La vigilance est donc de mise ?
La vigilance doit être à trois niveaux : protection des personnes vulnérables, soins médicaux immédiats et leur bonne qualité. La Thaïlande a décentralisé son service de santé, ce qui explique le très faible taux de mortalité.

À voir les cas qui se multiplient encore dans certains pays comme les États-Unis, quand le monde en finira-t-il avec ?
Pas avant deux à trois ans. Le virus contamine les gens, mais ne va pas à une grande vitesse. Il s’arrête à 5%. Nous voudrions que 60% des populations soient contaminés. En Angleterre, on a voulu faire cette expérience, mais quand on a vu que les plus vulnérables en mouraient, on a arrêté cela. Mais, ils ont recommencé à tenter l’expérience. Le virus s’adapte et prendra du temps à s’adapter. Il y a aussi une possibilité qu’il disparaisse, mais je ne crois pas qu’il disparaîtra d’un coup comme cela.

En attendant, on aura trouvé un vaccin…
On ne sait pas si, quand quelqu’un est contaminé, il est protégé à vie ou s’il peut le contracter une deuxième fois. Le vaccin doit être testé sur beaucoup de personnes avant parce que si des personnes meurent à cause du vaccin, ce serait beaucoup plus grave.

Quels conseils aux Mauriciens ?
Continuer à vivre avec les gestes barrières : le port du masque, utiliser les désinfectants, éviter les grandes foules. À mon avis, s’il y a une deuxième vague après la réouverture des frontières, on va peut-être introduire un confinement partiel ou selon les tranches d’âge ou selon les secteurs économiques. En Australie, on a fermé la frontière entre le Victoria et le New South Wales. Il faudra alors réduire le nombre de personnes dans les mariages et autres rassemblements publics. Mais, l’important, c’est de protéger les plus vulnérables, ce qui ne comprend pas que les personnes âgées, mais aussi des jeunes qui sont diabétiques ou obèses, ou qui ont d’autres complications de santé.

Des conseils pour le secteur touristique ?
Le développement économique et la santé sont interdépendants. L’économie impacte sur la santé et vice-versa. Le tourisme est un de nos piliers économiques. Il sera probablement affecté par plusieurs vagues de l’épidémie. Il est peut-être temps de promouvoir le tourisme local comme le font plusieurs pays. Il est précoce de se croiser les bras et de dire que l’épidémie est derrière nous. Le virus n’affecte pas tous les pays de manière synchronisée, en même temps ou avec un même taux. Cela prendra du temps pour que tous les pays soient à niveau égal. Entre-temps, on doit apprendre à vivre avec. De l’autre côté, il faut rappeler que tous les cas de Covid-19 ne sont pas graves. 80% des populations guérissent sans traitement. Il faut cibler ceux en dehors de ces 80% et les protéger. C’est le rôle de tout le monde, car en respectant les gestes barrières, on protège les plus vulnérables.