Le Mauritius Research and Innovation Council (MRIC) s’est doté depuis peu d’un nouvel agenda. L’institution voit grand et veut être le moteur pour la création et le développement de nouveaux secteurs économiques. Le but est d’assurer la croissance continuelle de notre économie. Dans cet élan, un appel est aussi lancé au secteur privé à participer dans cette nouvelle aventure. C’est ce que partage le nouveau président du conseil d’administration de cette institution, le Dr Kaviraj Sharma Sukon, dans cet entretien.

En tant que nouveau président du MRIC, êtes-vous satisfait du niveau actuel de la recherche à Maurice ?

Si l’on parle de la recherche académique, je dirai oui. Nous avons beaucoup d’académiciens qui pratiquent la recherche. Mais nous ne pouvons jamais être satisfaits. Je suis satisfait avec les recherches académiques, mais s’agissant des recherches qui font progresser l’économie, je pense qu’il faut qu’on fasse davantage. Le MRIC est désormais appelé à se focaliser sur le plan national. Si par exemple, une personne veut investir dans l’économie bleue, il faut qu’il y ait de la recherche, en ayant des chercheurs qui viennent dire ce qu’on peut ou ne peut pas faire. À partir de leur jugement, le gouvernement et le secteur privé peuvent investir. Mais le plus important, c’est la préparation qui nous permettra de savoir ce que nous pouvons faire et ce que nous ne devons pas faire. Ce qui est aussi important, c’est l’application des meilleures pratiques internationales. C’est ce que nous voulons apporter à Maurice pour que le gouvernement et le secteur privé sachent qui a de l’expertise dans ce domaine au monde. C’est l’orientation que nous voulons donner au MRIC, sinon nous risquons de tourner autour des mêmes choses qui se font.

Croyez-vous que les projets de recherche entrepris et financés en ce moment ont un réel impact sur le développement socio-économique de Maurice ?

Je pense que l’impact n’est pas mauvais. Sauf que, je crains que cela n’ait pas abouti à la création de nouveaux secteurs. Mais les recherches aident, d’une grande manière, les académiciens à former les étudiants qui quittent l’université. Le fait qu’ils soient engagés dans la recherche, ce qu’ils enseignent reflète également ce qu’ils font dans le domaine de la recherche.

Nous pouvons constater que nous avons eu très peu de brevets (voire aucun) au cours de la dernière décennie. Selon vous, quels sont les facteurs qui font obstacle à la recherche et à l’innovation à Maurice ?

Définitivement. La procédure est déjà compliquée. C’est l’un des premiers obstacles. Mais le MRIC a déjà enclenché un travail à ce sujet. C’est déjà une première. Il faut aussi se rendre à l’évidence que, très souvent, les gens font des choses, mais ne savent pas qu’elles peuvent être brevetées. Si une personne constate que ce qu’il a réalisé peut être breveté, par exemple, une phrase qu’elle écrit, elle ne sait pas où aller. Le MRIC devient ainsi une “one-stop-shop” vers qui cette personne peut se tourner. On va aider la personne. Nous pouvons aussi subventionner cela.

Quelle est votre analyse des programmes en place au MRIC ? Pensez-vous qu’ils sont toujours pertinents par rapport à la vision actuelle ?

Nous travaillons avec le secteur privé pour les programmes. C’est déjà une bonne chose. Mais je constate qu’il y a trop d’académiciens. Je n’ai rien contre eux étant donné que je suis déjà un académicien. Mais je pense que le MRIC doit pouvoir faire venir des experts étrangers ou mauriciens pour venir nous aider. Si nous reprenons l’exemple de l’économie bleue que nous souhaitons développer, nous pouvons apprendre des autres pays. Les Seychelles ont bien démarré dans ce domaine. Nous pouvons mettre à profit les accords que nous avons avec ce pays en faisant venir leurs experts et nous aider. Nous pouvons aussi nous tourner vers les pays scandinaves. Ils ont eu du succès dans ce domaine. Leurs experts peuvent venir vers nous et nous aider. Ce secteur présente de grandes opportunités. Nous avons autant de bateaux taïwanais sur nos eaux. Je veux que quelqu’un vienne me dire pourquoi pas les Mauriciens ? Si les Taïwanais peuvent le faire, pourquoi ne pas donner des opportunités aux Mauriciens ? Si nous avons un problème, nous allons voir comment le résoudre. Si on veut se tourner vers l’économie bleue, nous devons nous poser des questions très simples. Nous devons nous questionner sur l’état de ce secteur. Quels sont les acteurs qui en bénéficient et quels sont les problèmes ? Nous devons savoir pourquoi les Mauriciens n’investissent pas. Comment doit-on motiver les gens pour qu’ils investissent dans le secteur et quels en sont les bénéfices ? C’est là le rôle du MRIC. De l’autre côté, nous pouvons aussi considérer la recherche sur le microclimat. Et en termes de productivité agricole, nous pouvons apprendre des Israéliens. Ils sont très bons à cultiver dans de petites superficies, dont la production est grande. Ils ont démarré l’aquaculture dans le désert. Nous pouvons apprendre d’eux et voir ce que nous pouvons appliquer à Maurice. S’il faut qu’on s’adapte, nous allons voir comment le faire. L’orientation sera plutôt sur les projets nationaux et moins sur des projets des académiciens qui réalisent de petites enquêtes de gauche à droite. On laissera ce travail à la Higher Education Commission. Nous voulons des projets concrets. Par ailleurs, nous disons souvent que Maurice est un pont entre l’Afrique et l’Asie. Allez dans un magasin, à Botswana, et voyez combien d’articles mauriciens sont vendus. On voudrait bien savoir quels sont les obstacles au commerce. Si nos produits ne respectent pas les normes, qu’on vienne nous le dire ! Nous avons signé tant d’accords, mais nous ne bénéficions réellement pas d’eux.

Quels sont les principaux plans d’action à mettre en place pour assurer que la recherche et l’innovation ont un impact à Maurice et que l’argent public soit judicieusement utilisé ?

Nous avons le devoir pour qu’ils s’alignent avec la vision de faire de Maurice un pays à revenu élevé. Le MRIC doit être le moteur dans le développement de nouveaux secteurs. Je ne dis pas que les recherches des académiciens n’ont pas d’impact. Cet impact se voit dans leurs cours. Ils donneront les informations mises à jour et l’étudiant, une fois ses études terminées, saura ce qui se passe dans le secteur. Mais l’impact que nous voulons est sur l’économie. C’est au niveau national. Nous avons travaillé avec la TEC pour harmoniser les plans que le MRIC a pour les académiciens. Nous allons nous concentrer sur les projets nationaux.

Comment allez-vous réellement mesurer l’impact ou le degré d’innovation d’un projet avant de décider d’accorder un financement ?

Nous donnerons préférence aux projets qui ont un impact national. Par exemple, comment aider les PME à exporter ou faire partir les Taïwanais sur nos eaux ? Ce sont des projets qui auront une préférence par rapport aux études sur un sujet quelconque. Je ne dis pas que ces études n’ont pas leur importance. Mais leur impact est moins important qu’un projet qui a une influence au niveau national.

Certains chercheurs et entreprises ont fait remarquer que les délais de traitement des demandes sont très longs, en particulier lorsque des entreprises privées sont impliquées. Dans certains cas, après plus d’un an, les demandeurs n’ont même pas de réponse. Que comptez-vous faire pour éviter de tels délais ?

Nous allons voir ce problème. Nous établirons bientôt une base de données qui inclura les experts nationaux et internationaux pour analyser les projets. Nous voulons avoir un mécanisme transparent pour que les gens sachent les raisons pour lesquelles leurs projets ont passé ou ont été rejetés. C’est toujours un manque de spécialiste pour évaluer les projets et juger leur impact. De ce fait, nous allons réduire le temps pour le traitement d’un projet. Nous pouvons avoir recours aux services des experts étrangers lorsqu’un expert mauricien n’est pas libre. Ainsi, nous ne perdrons pas de temps.

Quelle est votre vision pour le MRIC pour l’avenir ?

Le MRIC doit être le moteur pour la création et le développement de nouveaux secteurs économiques à Maurice. C’est lui qui a l’habileté de venir dire quels sont les nouveaux secteurs porteurs. C’est un défi passionnant. Le MRIC doit présenter des projets concrets pour le pays. Si nous considérons le Singapour, nous constaterons que ce pays investit des milliards de dollars dans la recherche. Auparavant, on se focalisait plutôt sur les académiciens, mais ce n’est pas le rôle du MRIC. Donner un peu d’argent aux académiciens pour qu’ils viennent avec leurs théories n’est pas l’objectif. J’invite le secteur privé, car nous voulons travailler avec eux. Ils sont des investisseurs et ont le flair du business. Au lieu de se cantonner dans leurs business traditionnels, qu’ils viennent vers nous dans cette aventure et voir ce qu’ils peuvent faire. C’est avec eux que nous pouvons créer de nouveaux secteurs.