« Il y a eu beaucoup de relâchement durant les semaines ayant précédé cette deuxième vague », observe le Dr Vasant Bunwaree, qui analyse le contexte de cette deuxième vague de Covid-19. « Je sentais un nouvel épisode venir » confie-t-il, soulignant que « le laxisme a été extrêmement sérieux ». A titre d’exemple, il dit ne pas comprendre comment on a pu « permettre au personnel navigant de s’auto-isoler » à domicile. « Je ne comprends pas comment ils ont pu rentrer chez eux sans quarantaine, alors qu’ils étaient plus exposés pour avoir été dans ces pays où la Covid-19 était plus répandue. » Même s’il semblerait que le virus soit moins dangereux cette fois en dépit d’une plus forte contamination, le médecin cardiologue souligne qu’il « n’est pas impossible qu’on ait un autre variant du variant qui devienne bien plus dangereux ». Ajoutant : « C’est un peu la hantise des spécialistes. Il faut rester vigilant ! » La vaccination, poursuit-il, « est notre seul espoir, mais il faut aller vite ». Il demande au gouvernement de bien gérer les doses de vaccin, car « on ne peut administrer un vaccin autre que celui administré en première dose ».

Quelle observation faites-vous de cette deuxième vague de Covid-19 à Maurice ? La situation est-elle alarmante ?
Sans vouloir faire peur à la population, je dois quand même avouer que la situation est très grave. Personnellement, moi – tout comme devaient l’être les experts – je savais que cela allait venir. Une petite anecdote : en décembre, on m’avait invité à Trois-Boutiques, près de l’aéroport, pour une rencontre avec des personnes âgées. Déjà, quelque chose me trottait dans la tête quand je voyais le laxisme au niveau de la population. On m’avait demandé de prendre la parole à cette occasion et j’ai parlé justement de la Covid-19 et du proche avenir. J’ai souligné le fait qu’il manquait de surveillance et j’ai demandé à l’assistance de garder une distance. Moi, je sentais un nouvel épisode venir. Il faut admettre qu’il y a eu beaucoup de relâchement dans les dernières semaines précédant cette deuxième vague. S’il est vrai qu’on a très bien géré la première vague, certains pensaient que la bataille était gagnée quand la bataille n’était pas du tout gagnée.

En tant qu’homme public, j’ai assisté à de nombreuses funérailles et prières, et chaque fois, je rentrais avec mon masque me couvrant le nez et la bouche. Mais presque personne n’en portait autour de moi. Il aurait fallu continuer avec les mesures barrières. Même lorsque la Covid-19 aura complètement disparu, il faut que certains des gestes barrières, comme le lavage régulier des mains, la désinfection des mains de temps en temps, deviennent des réflexes, car il y a d’autres microbes qui peuvent venir. Les deux seules choses pouvant lutter contre cette crise sanitaire sont la vaccination de presque toute la population et le confinement en cas de nécessité, sans compter les gestes barrières.

Il y a donc eu un relâchement au niveau de la vigilance…
On savait que les cas continuaient à augmenter dans le monde, des pays se reconfinant au niveau régional, et on a fait comme si on ne savait pas que cela pouvait revenir. D’autant qu’on a commencé à rouvrir légèrement l’espace aérien. Il y a aussi le fait qu’on a permis aux membres du personnel navigant de s’auto-isoler chez eux… Comment explique-t-on cela ?

Qu’aurait-il fallu faire pour ces personnes ?
Il leur aurait fallu observer les mêmes consignes que les autres, soit rester dans les centres de quarantaine pendant deux semaines. Je comprends qu’ils doivent reprendre l’avion, mais il aurait fallu adapter le programme à leur type de quarantaine obligatoire. Je ne comprends pas comment ils ont pu rentrer chez eux sans quarantaine alors qu’ils étaient plus exposés pour avoir été dans ces pays où la Covid- 19 était plus répandue.

Pensez-vous que la deuxième vague a pu émaner de là ?
Ce n’est pas impossible. Dans la recherche du patient zéro, il aurait fallu prendre cela en considération et voir où toutes ces personnes ont été pour faire un « Tracing » en arrière. Je suis de ceux qui pensent que la transmission peut se faire par des surfaces exposées. Une personne qui voyage de l’étranger a des valises, lesquelles ne sont pas toujours avec elles, mais passent par d’autres mains. Qui nous dit qu’il n’y a pas le virus dans une des mains d’étrangers manipulant ces valises ? La personne, dans un pays où le virus est très présent, peut avoir un moment de laxisme et tousser fort, déclenchant une bonne dose de charge virale sur la valise.

Quiconque vient toucher cette valise avec sa main déclenche alors une série de contaminations. Je ne dis pas que je connais tout, mais les personnes qui avaient la responsabilité au niveau de l’aéroport, des bureaux, de ceux qui nous gouvernent, la population, chacun devait prendre sa responsabilité. Quand on rassemble tout cela, on comprend mieux comment cette deuxième vague a pu éclater. Maintenant, la vitesse avec laquelle ce deuxième épisode a démarré, même si la situation semble un peu estompée, nous fait dire que la bataille n’est pas gagnée.

Mais même s’il se propage vite, l’on estime que le virus est moins virulent cette fois, la plupart des patients étant asymptomatiques ou jouissant de conditions de santé stables.
Heureusement ! C’est une vérité connue pas seulement à Maurice. Il est vrai que ces variants sont plus contagieux, mais moins dangereux, jusqu’à preuve du contraire, même si en Angleterre, on nous a fait comprendre que le nombre de décès a été un peu plus élevé. Peut-être ont-ils été pris au dépourvu au début de ce nouveau variant. Mais en général, on nous dit que c’est moins dangereux. Toutefois, dans certains pays, il y a un paradoxe, car le nombre de contagions diminue alors que les admissions en réanimation augmentent. Peut-être le critère d’admission a-t-il changé avec l’expérience. Peut-être aussi que pour sauver plus de gens, on admet plus de personnes en réanimation. Mais on semble être d’accord sur le fait que la contagion est plus rapide et que la gravité, elle, est moindre. Cela ne veut pas dire qu’on doive rester les bras croisés. Il n’est pas impossible qu’on ait un autre variant du variant qui devienne bien plus dangereux. C’est un peu la hantise des spécialistes. Il faut rester vigilants !

Le Dr Gujadhur a déclaré dans un entretien que le pays est en « cyclone classe 4 » et qu’il faudrait un lockdown total, avec un couvre-feu le soir. Partagez-vous son avis ?
Depuis qu’il a fait cette déclaration, quelques jours ont passé. Les données ont évolué. Par ailleurs, quand on parle de cyclone, on arrive à le voir, à comprendre sa force et sa direction. On a beaucoup d’informations. Ici, le virus est invisible. Il est plus puissant peut-être qu’un cyclone de classe 4. Sans pousser la population au laxisme, je ne suis pas de nature à l’effrayer. Il y a d’autres moyens de réveiller cette nécessité de se protéger. Mais le Dr Gujadhur est une personne très valable. Il était dans l’équipe au début. Je ne comprends pas pourquoi il n’en fait plus partie. Est-il parti à la retraite ? Si j’en avais la responsabilité, je lui aurais dit de rester pour le moment, tout comme les Drs Gaud et Joomaye sont des conseillers sur contrat. On aurait pu le prendre, car c’est un homme extrêmement valable, qui a beaucoup d’expérience. Il aurait pu mieux réaliser ce qu’il a en tête. C’est le pays qui est perdant.

Un « lockdown » total n’était-il pas nécessaire, comme le pensait le Dr Gujadhur ?
Il faut suivre l’évolution. Je pense que ce qu’on a fait est déjà pas mal, car quand on regarde les résultats, il semble que cela va dans le bon sens. C’est une décision qui se prend d’heure en heure, de minute en minute. Il faut voir l’autre aspect du « lockdown » aussi. Savez-vous combien de souffrance morale il y a, surtout dans la population estudiantine ? Il y a des choses catastrophiques qui couvent. Mais s’il faut le faire, il faut le faire. Néanmoins, il faut analyser tous les aspects. Le laxisme a été extrêmement sérieux. Apprenons à notre peuple à être prudent. Vous verrez, dès qu’il n’y aura plus de cas pendant une ou deux semaines, les gens commenceront à baisser la garde et à se rencontrer comme avant…

Le programme de vaccination se poursuivra avec ceux qui ont eu leur WAP d’abord, soit les « frontliners ». C’est une bonne approche ?
Moi, je les appelle les Second Liners, car les « Frontliners » (médecins, infirmiers, policiers, etc.) ont déjà été vaccinés. Les Second Liners, ceux qui ont le WAP, vont maintenant avoir leur vaccin. Je ne peux dire que c’est une bonne ou une mauvaise décision. C’est basé sur l’expérience de la grande pagaille dans les centres de vaccination qu’on a pris cette décision. Mais en même temps, qui ne savait pas que cela se produirait quand la majorité de la population n’a pas été vaccinée et veut le faire ? Il aurait fallu trouver une autre méthode. Je pense que la campagne de vaccination a été légèrement retardée par rapport à ce que cela devait être. Même maintenant, il ne faut pas compter sur les donations. Nous savons combien de personnes il y a dans ce pays, soit quelque 800 000 personnes à vacciner.

Devrait-on faire appel au personnel soignant du privé pour aller plus vite ?
Ils ont fait appel aux médecins du privé. Pourquoi ne pas faire appel à d’autres personnes ayant les compétences pour le faire sous surveillance médicale dans une clinique ? Ce n’est pas nécessairement le médecin qui doit le faire. Il faut rappeler que ces vaccins doivent être multipliés par deux, car il y a une deuxième dose après trois mois. La vaccination est notre seul espoir. Il faut aller vite. Je voudrais demander au gouvernement de laisser les laboratoires qui peuvent faire venir le vaccin le faire. Cela allégera la tâche du gouvernement.

Sait-on aujourd’hui quelle est la durée de protection de ces vaccins anti-Covid-19 ?
Personne ne sait exactement, mais les études continuent pour voir leur efficacité. Si on se base sur ce qu’on connaît de la virologie, de l’infectiologie, il semblerait qu’à partir de la deuxième vaccination, il faut compter 8 à 10 mois de protection. Il va donc falloir prévoir de vacciner après un an, comme pour la grippe.
Il y a un flou qui a été créé par le National Communication Committee sur la Covid-19 dimanche. Les gens qui ont été vaccinés par l’AstraZeneca comme moi doivent recevoir une deuxième dose après trois mois. Dans sa réponse, le ministre a laissé un doute, disant qu’il y a quelque trois vaccins qui arrivent, donnant l’impression que ces personnes peuvent avoir un autre vaccin en deuxième dose. Mais ce n’est pas possible. On ne peut donner un vaccin différent pour la deuxième dose.

Peut-on faire une seule dose d’AstraZeneca ?
Non. Cela mettrait la personne en danger et ce serait une perte d’argent. Il faut une deuxième dose pour être vraiment immunisé pour quelque huit mois. C’est une question de gestion. On doit savoir combien de personnes ont fait une première dose et auront besoin d’une deuxième dose du même vaccin dans trois mois. Si on dépasse ces trois mois, ce ne sera pas bon. Je demande aux autorités de prendre tout cela en considération et de ne pas venir dire plus tard qu’il y a une rupture de stock.

Que pensez-vous du Sinovac, qu’on est censé recevoir en donation de Chine ?
C’est un vaccin qui parait valable, mais qui n’a pas été validé encore. On le fera avec un peu plus de risques, mais en Chine, on l’a fait. Toutefois, en principe, on apprécie que l’OMS donne le « vet ».

Quels conseils donneriez-vous à la population pour que le pays s’en sorte comme la première fois ?
Les gestes barrières, même chez soi, doivent être ancrés en nous désormais. Sait-on porter le masque ? Plus de 50% de personnes ne portent pas le masque comme il le faut. Elles le portent soit sous le menton, soit sous le nez. Elles restent donc fragiles. Combien de personnes désinfectent-elles les poignées de porte, les interrupteurs de lumière, les télécommandes et autres objets qu’on touche souvent ? Des personnes dans votre propre famille peuvent en effet avoir touché des objets contaminés en dehors de la maison et les amener à la maison.

Je suis de ceux qui croient que le virus peut être présent non pas dans les fruits, mais dans les boîtes d’emballage, c’est possible. Continuez de garder les produits fraîchement achetés en quarantaine. Rincez les emballages de produits surgelés ! Trempez les légumes, comme les laitues et le cresson, dans du permanganate de potassium, disponible en pharmacie.