L’invité de ce dimanche est le Dr Vasantrao Gajudhur, ex-directeur des services de Santé. Ce haut fonctionnaire s’est fait connaître au cours de la campagne de sensibilisation contre la propagation du coronavirus l’année dernière. Au cours de cette interview réalisée vendredi matin, le Dr Gujadhur partage son analyse de la situation sanitaire à Maurice toujours marquée par les conséquences du coronavirus.

Je sais que, malgré la retraite, vous continuez à vous intéresser à l’actualité médicale, plus particulièrement à celle du coronavirus. Quelle est la situation sanitaire à Maurice en ce début de 2021 ?

— Évidemment que je continue à m’intéresser à ce sujet à partir de toutes les sources et sites crédibles disponibles. Pour l’instant, Maurice est Covid-safe avec 546 cas importés confirmés à partir de la quarantaine et aucun cas local.

l Est-il possible qu’il y ait des cas locaux non déclarés ?

— Je ne le pense pas. Maurice est un petit pays avec une population bien informée sur ce sujet grâce aux campagnes d’information. Je pense que si quelqu’un ressent les symptômes du virus, il ira se faire tester et soigner dans les centres médicaux publics ou privés.

Au début de la pandémie, et face à l’attitude de certains Mauriciens, vous aviez déclaré qu’ils étaient des “cocovid”. Est-ce que, depuis, le Mauricien a pris conscience de l’ampleur et des dangers du virus, eski so coco finn ranpli inpé ?

— Revenons en arrière. Au début de l’épidémie en janvier de l’année dernière, les Mauriciens – qui sont assez résistants au changement — n’ont pas trop pris en compte les consignes de sécurité sanitaire. Il a fallu dire, répéter et marteler ces consignes avec des exemples sur ce qui se passait ailleurs pour conscientiser les Mauriciens et les faire adopter les gestes de protection indispensables. Mais du fait que depuis nous n’avons eu que peu de cas, il y a eu un certain relâchement et on croit que Covid-safe est synonyme de Covid-free. Le masque n’est pas toujours porté, les gestes barrières pas toujours respectés, comme les consignes. Dans les lieux publics, les centres commerciaux, les cinémas, les concerts, les consignes sanitaires ne sont pas toujours respectées. Je vous donne un exemple précis : je suis allé l’autre jour dans un supermarché où on a pris ma température avec un thermomètre qui n’était pas calibré, manié par un préposé qui, visiblement, ne savait pas l’utiliser. Il faut aller vérifier si les appareils fonctionnent, sont calibrés et si ceux chargés de les manier savent le faire. Sinon, ça ne sert strictement à rien ! Dans ce même ordre d’idées, est-ce que dans les écoles et collèges le port du masque est obligatoire ? Je crois qu’il est grand temps de relancer une grande campagne de sensibilisation avec l’évolution rapide de la pandémie dans le monde et que, je le répète, le zéro risque n’existe pas.

Êtes-vous aussi inquiet aujourd’hui que vous l’étiez au début de l’épidémie l’année dernière ?

— Il faut toujours rester en état d’alerte, surtout quand on voit comment le virus évolue. Il ne faut jamais baisser la garde. C’est grâce au respect des mesures que nous avons réussi à faire de Maurice un pays Covid-safe, mais il pourrait suffire d’un relâchement pour faire évoluer la situation négativement et même dramatiquement. Il faut en être conscient.

Avons-nous tiré les leçons de nos erreurs dans le gestion de la pandémie ?

— Je ne voudrais pas utiliser le mot erreur, mais le mot leçons. Nous sommes une petite île avec très peu de ressources à tous les niveaux, mais nous avons réussi à nous protéger de la Covid. Nous avons réussi parce que nous nous sommes préparés depuis janvier de l’année dernière et nous avons entrepris une immense campagne de sensibilisation nationale. Nous avons fait des émissions à la télévision, publié des pamphlets, donné des causeries, sommes descendus sur le terrain, avons fait imprimer des messages sur les billboards et les banderoles. Nous avons été l’un des premiers pays au monde à contrôler sanitairement les passagers arrivant sur leur territoire. Nous avons testé et sensibilisé, le gouvernement a fait voter les lois, pris des décisions pas faciles qui ont été critiquées et mal comprises à l’époque.

C’était un peu normal dans la mesure où nous nous sommes retrouvés dans une situation sans précédent…

— Nous avons fait de Maurice une île Covid-safe grâce à un travail collectif. Le gouvernement a fait sa part, les institutions ont joué leur rôle, mais sans le soutien de la population, nous n’aurions pas réussi. Vous avez parlé tout à l’heure des “cocovid”, mais ce n’était qu’une minorité, parce que la majorité de la population a écouté les messages et a compris qu’il fallait se confiner pour le bien de la collectivité. Qu’il fallait que chacun fasse un effort. Pour ceux qui ont une maison et une cour, le confinement était désagréable, mais pas très difficile. Imaginez ce que le confinement a été pour les Mauriciens qui vivent en appartement, dans des cités ou partagent des maisons avec leurs enfants qui veulent aller jouer dehors ! Le Mauricien a pris ses responsabilités et s’est confiné parce qu’il avait compris qu’il fallait passer par là pour trouver la lumière au bout du tunnel. Nous avons réussi à faire de Maurice une Covid-safe island grâce aux efforts des uns et des autres. Le question est de savoir si nous allons perdre tout ce que nous avons obtenu grâce à la discipline de tous ? Il faut dire et redire que pour continuer dans la même voie, il faut maintenir les gestes barrières et nous dire que la menace est toujours là et que ce sont nos actions des uns et des autres qui vont la faire reculer.

Une deuxième vague avec confinement est-elle envisageable à Maurice ?

— Je voudrais bien pouvoir vous répondre par la négative ! Voyez ce qui se passe en Angleterre, en France et dans d’autres pays où le relâchement de l’été est en train de mener à des situations catastrophiques, à l’imposition de nouveaux confinements, à des couvre-feux et une augmentation plus qu’inquiétante du nombre de morts et de malades. En Angleterre et en Afrique du Sud, les centres de santé sont débordés, il n’y a plus de place dans les hôpitaux, le personnel est épuisé, à la veille d’un burnout. Il faut donc continuer à nous protéger et nous faire vacciner, puisque c’est un des moyens de se protéger contre cette épidémie. Il faut arrêter la transmission du virus et pour le moment, la meilleure manière de le faire, en dehors du vaccin, c’est de pratiquer les mesures qui nous ont permis de ralentir considérablement l’avancée du virus à Maurice : le port du masque, la distanciation sociale, l’utilisation du sanitizer, le lavage régulier des mains avec de l’eau savonneuse et une bonne hygiène de vie.

Le grand sujet de débat qui occupe l’actualité mauricienne est le suivant : faut-il ouvrir les frontières pour faire repartir la machine économique — plus particulièrement le tourisme —, au risque d’avoir une deuxième vague de la pandémie avec confinement ?

— Le coronavirus est une pandémie sanitaire doublée d’une crise économique sans précédent que chaque pays a gérée selon des politiques différentes. Prenons des exemples dans la région. Au départ, La Réunion a mieux géré la pandémie que Maurice avec, en avril de l’année dernière, 400 cas et aucun décès. Mais entre-temps, La Réunion a ouvert ses frontières et aujourd’hui elle comptabilise 9 445 cas et 42 décès, et on envisage de prendre d’autres mesures pour les déplacements entre la France et La Réunion. Prenons les Seychelles qui, au départ, ont extrêmement bien géré la situation sanitaire. Mais depuis qu’elles ont ouvert leurs frontières avec une légère quarantaine, elles comptent 762 cas et 2 décès, et ont été obligées d’instaurer des mesures plus sévères. La question qui doit être posée est la suivante : est-ce qu’avec la crise économique et sanitaire qui frappe tous les pays les touristes vont revenir en masse si Maurice ouvre ses frontières ? S’il faut ouvrir les frontières, il faut le faire avec des conditions sanitaires strictes pour protéger les Mauriciens. Il faut ouvrir les frontières avec des conditions à respecter pour empêcher une deuxième vague qui obligerait à proclamer un deuxième confinement. 40% des cas de coronavirus sur le continent africain sont en Afrique du Sud, pays d’où nous viennent un nombre important de touristes. Dans ces circonstances, peut-on recommander l’ouverture des frontières ? C’est pour ces raisons qu’il faut un contrôle strict à l’arrivée à Maurice et que la quarantaine a été imposée, et elle a donné des résultats. Je profite de l’occasion pour saluer le travail de frontliners et redire qu’ils doivent être parmi les premiers à être vaccinés parce qu’ils se trouvent aux avant-postes du combat. La situation est compliquée et la décision à prendre très difficile. Il faut faire la balance entre les risques sanitaires et les impératifs économiques avec, dans tous les cas de figure, la prudence et la réflexion.

Le vaccin, présenté comme étant la solution miracle à la Covid, est disponible en plusieurs exemplaires. Mais est-ce que ces vaccins qui ont été mis au point très très rapidement en quelques mois sont vraiment efficaces ?

— Dans les circonstances actuelles, le vaccin est un espoir, pas une certitude pour mettre fin à la pandémie. C’est vrai que ces vaccins, qui prennent généralement des années pour être mis au point, ont été obtenus après quelques mois seulement grâce aux développements de la science moléculaire. Mais il ne faut pas oublier que nous sommes dans une situation d’urgence sans précédent. Des tests en laboratoire jusqu’à la phase trois ont été faits sur les vaccins et démontré leur efficacité selon certaines conditions. Le term of reference de ces vaccins était qu’ils devaient diminuer la sévérité des cas de coronavirus, mais ne concernait pas sa transmission. Maintenant que la phase quatre des tests des vaccins, leur administration au public, est lancée un peu partout dans le monde, nous allons savoir quelles sont leurs caractéristiques précises en termes de transmissibilité du virus. Nous devons prendre le temps d’étudier l’efficacité du vaccin, sa capacité à empêcher le virus de pénétrer dans le système du vacciné. Mais le temps joue contre nous.

Comme vous venez de le mentionner, il n’y a pas qu’un seul vaccin. Ont-ils tous le même degré d’efficacité ?

— Effectivement, il existe plusieurs vaccins avec différents niveaux d’efficacité, selon leurs fabricants. Pfeizer est à 95%, Moderna à 94%, AstraZeneca à 70%, le vaccin chinois à 60% et le vaccin russe entre 70 à 80%. Un vaccin sert à développer un anticorps pour protéger le système, mais il y a toujours un pourcentage de ce système qui n’est pas protégé. Ce n’est qu’après avoir été vacciné qu’on va déterminer quel est le pourcentage du système qui est non protégé. Il faut tenir en ligne de compte que les tests ont été faits sur des personnes à partir de 16, 18 ans, ce qui veut dire qu’on ne peut pas vacciner les plus jeunes. Mais à Maurice, nous avons une population de 1,3 million, dont plus de 30% sont âgés de moins de 16 ans, ce qui fait que seulement 70% des Mauriciens seront vaccinés, alors que pour atteindre l’immunité collective souhaitée, il faut, en tenant compte du développement des variants, arriver à 80% de la population. Par ailleurs, il ne faut oublier qu’il y a dans le monde 8 milliards d’individus et que pour vacciner 80% pour atteindre le seuil de l’immunité collective, ça va prendre du temps et nécessiter de gros moyens, surtout dans les régions éloignées et difficiles d’accès. Pour en revenir à Maurice, il ne suffit pas de dire qu’on va importer des vaccins, en les achetant ou en les recevant en cadeau pour mettre fin à la pandémie. Tout cela étant dit, il faut se faire vacciner, car c’est, jusqu’à maintenant, la seule manière de se protéger, même si ce n’est à 100%. Le vaccin est un espoir. Le problème c’est qu’il y a beaucoup de questions qui, valeur du jour, sont encore sans réponse.

Mais en dehors des vaccins, est-ce que les chercheurs n’ont pas mis au point d’autres systèmes ou protocoles pour lutter contre le virus ?

— Je viens de lire un dossier sur Benjamin Larimer, un chercheur à l’université d’Alabama à Birmingham en Angleterre. Comme je vous l’ai dit, l’objectif d’un vaccin est de développer des anticorps pour protéger le corps contre le virus. Ce chercheur a développé un appareil pour mesurer le niveau d’anticorps dans un corps humain après l’administration d’un vaccin afin de déterminer s’il a le nombre nécessaire pour résister au virus. Si ce n’est pas le cas, la quantité d’anticorps manquant pour atteindre l’immunité. C’est une recherche intéressante. Il y a également d’autres recherches en cours dans des laboratoires et des universités pour déterminer l’efficacité du vaccin et les mesures à prendre pour y remédier.

Mais en même temps que l’on développe des vaccins et des instruments pour tester leur efficacité, le virus est en train de muter, de développer des variants beaucoup plus dangereux…

— Par définition, un virus va muter avec différents variants plus faibles au point de disparaître ou devenir plus fort comme c’est le cas pour le corona. Il existe trois variants au corona actuellement : un brésilien, qu’on a également retrouvé au Japon, un sud-africain et un anglais. Les deux derniers sont en train de se développer, mais on dit que les vaccins dont nous avons parlé sont efficaces. Mais cependant, les variants britanniques et sud-africains sont déjà présents dans de nombreux pays

Vous avez parlé du temps et de l’argent. Est-ce que nous disposons des deux pour faire face à l’épidémie dans cette course au vaccin qui semble avoir aussi une dimension big business ?

— C’est vrai que les laboratoires ont poussé comme des champignons après la pluie et qu’il y a eu à l’origine 58 spécimens proposés et que les tests continuent sur certains. Le vaccin est une solution, mais pas LA solution au coronavirus, et au risque d’ennuyer vos lecteurs en me répétant, il faut continuer avec les gestes barrières pour nous protéger. Il faudrait agir le plus rapidement possible, mais comment le faire alors que nous devrions vacciner une majorité de 8 milliards d’individus dans un monde où tous les pays n’ont pas les mêmes moyens financiers pour acheter le vaccin qui, dans certains cas, coûte 3 dollars la dose!

Êtes-vous optimiste pour l’avenir économique de Maurice ?

— Cet avenir est lié à la situation sanitaire. The exit strategy c’est d’ouvrir graduellement les frontières en ayant pris les précautions sanitaires pour empêcher le virus d’entrer. Mais aucun pays au monde n’a pu, jusqu’à présent, appliquer avec efficacité cette stratégie. Nous n’avons pas encore de données sur l’efficacité des vaccins. Aucun d’entre eux n’est efficace à cent pour cent, ce qui ne nous met pas à l’abri. Il faut donc faire avec ce que nous avons et accepter que nous aurons à vivre longtemps encore avec la quarantaine et les mesures barrières en étant constamment en état d’alerte.

Si vous aviez la responsabilité de choisir le vaccin pour Maurice, lequel de ceux disponibles vous aurait paru le plus approprié ?

— On ne choisit pas un vaccin comme on achète un médicament contre le mal de tête. Qui plus est, un vaccin qui doit être administré à une grande partie d’une population. Plusieurs considérations doivent entrer en ligne de compte : son coût, son efficacité, son transport, sa conservation, son stockage et sa durée. Certains de ces vaccins doivent être conservés à -70°, ce que nous ne pouvons pas faire à Maurice. Il faut tenir en ligne de compte le fait que le vaccin choisi doit être facilement incorporé dans le système du département des vaccins du ministère de la Santé, où travaille un personnel hautement qualifié et avec de l’expérience professionnelle pour maintenir un élément primordial : la chaîne du froid.

Question personnelle, Dr Gujadhur : pourquoi avez-vous pris votre retraite en août dernier en plein milieu de la pandémie ?

— Tout simplement parce que le temps de la retraite était arrivé pour moi. Dans le système mauricien de la Santé, l’âge de la retraite est à 65 ans, mais avant il faut prendre tous les congés. J’en avais accumulé sept mois et il me fallait partir pour suivre la procédure.

lPourquoi est-ce que vous n’avez pas été nommé au high level commitee sur la pandémie, sujet que vous maîtrisez sur le bout des doigts avec une efficacité remarquable…

— J’avais pris ma retraite. Ensuite, il faut aussi penser aux jeunes et leur céder la place.

Mais on a fait appel à un médecin de La Réunion à la retraite, le Dr Gaud, pour siéger sur ce même comité…

— Écoutez, tout cela ne dépend pas de moi. Je n’ai rien demandé, je suis bien là où je suis et je continue à travailler sur le coronavirus et d’autres sujets de santé publique.

Vous avez acquis en quelques mois une popularité extraordinaire, surtout lors de vos interventions à la télévision. À tel point que certains ont dit que vous étiez devenu plus populaire que beaucoup, pour ne pas dire tous les politiciens mauriciens. Est-ce que cette popularité pourrait vous inciter à vous lancer dans la politique active ?

— Le temps répondra à cette question. Pour le moment ,je travaille sur la Covid et d’autres dossiers importants de la santé publique. Je partage mes connaissances et je donne un coup de main là où on me le demande, j’aide quand je le peux et cela me donne beaucoup de satisfaction.

Vous n’avez pas répondu à la question : est-ce que, oui ou non, vous pourriez un jour faire de la politique ?

— Je ne réponds ni oui ni non à cette question, car je ne sais pas de quoi demain sera fait. Surtout avec la pandémie.