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Un meurtre sauvage en 2011, puis dix ans de cavale « orchestrée »: le Français Karim Ouali, l’un des fugitifs les plus recherchés d’Europe, a été localisé à Hong Kong où les autorités restent sourdes aux demandes de la justice française, qui envisage désormais un procès par contumace.

« Infraction » reprochée: « homicide volontaire, coups et blessures graves ». Signes distinctifs: « motif tatoué sur le corps », « tatouage abstrait sur la jambe ». Depuis 2016, sa fiche figure dans la liste des « most wanted » de l’agence de police européenne Europol.

Dix ans que ce contrôleur aérien de 45 ans, fasciné par le « Joker », l’ennemi juré de Batman, demeure insaisissable, malgré un mandat d’arrêt international lancé contre lui pour l’assassinat, le 27 avril 2011, de Jean Meyer.

Ce jour-là, peu avant 08H00, ce chef de tour de 34 ans est retrouvé dans une mare de sang au 11e étage de la tour de l’aéroport franco-suisse de Bâle-Mulhouse, juste en-dessous de la salle de contrôle, tué d’une dizaine de coups de hachette.

– « Passivité » –

Rapidement soupçonné – des témoins l’ont vu quitter précipitamment les lieux -, Karim Ouali parvient à s’enfuir.

Le début d’une cavale soigneusement « orchestrée », rappelle Me Damien Legrand, l’avocat des proches de la victime: le billet d’avion au départ de Francfort le jour du meurtre, acheté à son nom et qu’il ne prendra jamais; le téléphone qui bornait expédié en Suisse; la voiture retrouvée près de Lyon avec l’arme du crime à l’intérieur et une clé USB contenant des clichés du fugitif grimé en Joker; les 20 à 25.000 euros d’économies pour alimenter sa fuite…

Insaisissable, mais pas invisible: il est localisé à Hong Kong, où, visiblement pas inquiété, il semble avoir « refait sa vie » et « aurait un enfant », explique Me Legrand. Il y a été interpellé en 2014 pour séjour illégal et placé sous contrôle judiciaire pendant deux ans.

Des informations cruciales, communiquées à la France seulement en 2018, soupire Edwige Roux-Morizot, la procureure de la République de Mulhouse (est), où est instruit le dossier.

La magistrate ne peut que constater « la passivité » des autorités hongkongaises et le « peu de réponses tangibles » apportées aux demandes formulées « sur commission rogatoire internationale » par la juge d’instruction.

– « Paranoïa » –

Mi-février, Ouali a de nouveau été repéré par les enquêteurs français dans l’ancienne colonie britannique, cette fois sur un site de rencontres, a révélé récemment le journal Le Parisien.

« On est dans l’incompréhension la plus totale face au refus des autorités (hongkongaises) d’aller plus loin », alors qu’on sait « à 100% où il est », s’agace Me Legrand.

Sollicitée par l’AFP, la police hongkongaise n’a pas répondu.

Une attitude qui résulterait du refus de Paris de ratifier des accords d’extradition avec le territoire semi-autonome chinois, avance le conseil, qui s’étonne que Hong Kong garde sur son sol un assassin présumé au profil psychologique inquiétant.

Élève brillant, diplômé de l’école nationale de l’aviation civile (Enac), Ouali était sujet à des « accès de paranoïa », convaincu que ses collègues le brimaient en raison de ses origines algériennes, relate Me Legrand.

Dépressif, il était en arrêt maladie le jour du crime et n’aurait donc jamais dû se trouver dans la tour. Mais il avait conservé ses badges d’accès, ce qui vaudra en 2019 à l’Etat une condamnation pour « faute ».

Si l’homme s’est évaporé, son logement de Saint-Louis (est) a parlé pour lui. Les enquêteurs y découvrent un univers inquiétant: un crucifix renversé, une statue de Bouddha avec à ses pieds des cartes de tarot, une photo du suspect en tenue militaire armé d’un fusil…

– Diable –

Surtout, ils mettent la main sur un étrange ouvrage, rédigé par Ouali et baptisé « Avataroh ». Plusieurs centaines de pages de prose délirante aux relents antisémites dans lesquelles il fait dialoguer son « avatar » avec le diable.

Le lendemain du meurtre, il adresse à ses collègues un courrier dans lequel il s’excuse « de ne pas pouvoir (le leur) remettre en main propre » car, « malheureusement, décapiter 36 personnes dans la même journée n’est pas possible ».

Me Legrand en est « persuadé »: Ouali nourrissait « un projet d’attentat ». S’il n’avait pas fortuitement rencontré Jean Meyer, il aurait pu avoir accès dans la salle de contrôle « aux zones de conduite (…) des avions en ligne ». Et provoquer une catastrophe aérienne.

Ouali a certes « laissé des écrits très troublants », mais aucune « menace précise », nuance Edwige Roux-Morizot.

La justice française « met tout en œuvre pour (que Karim Ouali) réponde de l’acte qu’il a lui-même revendiqué », martèle-t-elle, déterminée, faute d’extradition, à ce qu’un procès en son absence se tienne. « En 2022 sans doute (…) si les lignes ne bougent pas ».