Thibault et Martin de Navacelle. Fils du Français jacques de Navacelle - ex directeur de la Barclays et de la Mauritius Union Assurance - et de la Mauricienne Sybillle Dupont, Thibault et Martin de Navacelle ont fait une partie de leurs études secondaires à Maurice où ils effectuent des séjours régulièrement. Depuis quelques années, les deux frères, qui ont une double nationalité, se sont installé à Maurice où le premier est consultant pour les entreprises et le second dans le ''software''

La direction de la plus haute instance du sport local, le Comité olympique mauricien (COM), fait ces jours-ci l’objet d’une série de critiques. Un groupe d’anciens ministres, d’ex-dirigeants et d’athlètes mauriciens remettent en cause la gestion de cette instance qui représente Maurice au Comité international olympique (CIO). Le président du COM est en place depuis trois mandats et en brigue un quatrième dans le cadre d’élections annoncées, contestées et renvoyées en quelques jours. À ceux qui disent qu’il faut assainir le sport mauricien — plus précisément au niveau de ceux qui le dirigent — viennent s’ajouter deux nouvelles voix. Il s’agit de celles de Thibault et Martin de Navacelle, petits-neveux de Pierre de Coubertin, rénovateur des Jeux Olympiques modernes et fondateur du Comité international olympique, qu’il présida de 1896 à 1925. Dans l’interview réalisée jeudi dernier, Thibault et Martin de Navacelle expliquent leur engagement.

Comment vous retrouvez-vous partie prenante de cette polémique concernant la gestion du Comité olympique mauricien qui occupe la une de l’actualité mauricienne – et pas uniquement sportive – ces derniers jours ?

Thibault : Notre père était et est un passionné de Pierre de Coubertin, son oncle. Il a créé le Comité international Pierre de Coubertin et nous a transmis ses valeurs dès notre plus jeune âge. Ce que nous voulons faire aujourd’hui, c’est de partager ces valeurs qui nous ont été inculquées et essayer de faire avancer le sport à Maurice en nous appuyant sur les valeurs de l’olympisme.

Martin : Il faut savoir que nous avons vécu dans la maison de Pierre de Coubertin pendant toute notre enfance. On peut même dire que nous avons baigné dans l’olympisme depuis toujours. Notre grand-oncle a siégé au Comité international olympique pendant une grande période de sa vie. Notre père vit aujourd’hui dans la maison de Coubertin et il est très impliqué dans la préparation des JO à Paris pour 2024.

Est-ce que comité de Coubertin est reconnu, affilié au Comité olympique international ?

— Ce comité est reconnu par le CIO, dont il ne fait pas partie. C’est un comité international qui travaille parallèlement au CIO et est surtout focalisé sur l’organisation des activités pour les jeunes. L’enjeu est de sponsoriser des activités pour les écoles à travers des dons de bibliothèque avec des ouvrages sur les sports et les valeurs olympiques. Tous les quatre ans, comme les JO, le comité organise une manifestation internationale où chaque pays est représenté par deux jeunes sélectionnés à partir d’épreuves sportives, culturelles et artistiques. Ces manifestations sont généralement organisées en Europe et à la dernière, qui a eu lieu en Estonie, Maurice était représentée. Nous faisons partie de ce comité local.

Le fait d’être les petits neveux de Pierre de Coubertin vous donne-t-il automatiquement le droit d’entrer dans une polémique mauricienne sur le sport ?

— Mais nous sommes des Mauriciens par notre mère. Nous sommes aussi des sportifs qui, nous le pensons, doivent pouvoir avoir leur mot à dire dans le débat actuel. Notre père avait mis en place le comité Pierre de Coubertin à Maurice, qui a pour but d’aider à promouvoir le sport chez les jeunes en se fondant sur les valeurs de l’olympisme originel. Il faut savoir qu’à la base, l’olympisme était des jeux qui mettaient en compétition des athlètes et non des pays. C’étaient des jeux qui étaient sportifs, mais comportaient aussi un volet culturel et artistique, dont l’objectif était de faire les gens se rencontrer et se connaître pour qu’ils ne se fassent pas la guerre. C’est pour cette raison que le symbole du drapeau olympique est sur un fond blanc qui représente la paix avec dessus cinq anneaux dont on retrouve une des couleurs sur chaque drapeau des pays du monde. Le comité de Coubertin revient à l’origine de l’olympisme en travaillant surtout au niveau des collégiens pour favoriser les rencontres et créer une émulation positive.

Le mouvement olympique international est devenu une grosse organisation brassant des milliards, qui peut parfois donner l’impression de plus promouvoir le profit financier que l’on peut tirer du sport, devenu terrain d’affrontement entre pays, que de promouvoir l’esprit olympique originel comme le voulait Pierre de Coubertin…

— C’est une évolution inévitable avec la transformation et la médiatisation des événements sportifs. Une grosse machine s’est mise en place pour promouvoir et contrôler les JO. Dans toute organisation, il y a des possibilités et des nécessités d’amélioration. Au départ, les JO c’étaient une grande fête, une rencontre. Aujourd’hui, il y a effectivement énormément d’argent et d’enjeux dans les JO, mais je crois quand même, quand on assiste à des JO, même à la télévision, on sent transparaître cet esprit de partage et de fraternité. Mais c’est vrai qu’il y a également beaucoup de critiques dans la presse concernant l’organisation des JO.

Comment êtes-vous entrés dans cette polémique qui secoue officiellement le monde sportif mauricien ?

On n’était absolument pas concernés par les activités du COM, mais quand il y a quelques semaines on a commencé à lire les articles de presse et à entendre toutes ces histoires, nous nous sommes dit qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas. Cela nous touche puisque, nous avons été élevés dans les valeurs de l’olympisme : l’honnêteté, l’intégrité, le respect de l’autre, le développement à travers le sport et que tout cela ne transparaît pas dans cette affaire. Le rôle d’un comité national olympique est de repérer, de développer et d’entraîner des athlètes pour représenter son pays aux JO. Or, les histoires qu’on raconte vont dans l’autre sens. Comment peut-on avoir une fédération de canoë-kayak alors qu’il n’existe pas de rivière pour pratiquer ce sport à Maurice ? On nous a raconté qu’une championne de judo n’a pas été sélectionnée par sa fédération pour un concours international. Cette championne n’a pas été sélectionnée parce que la fédération ne disposait que d’une seule invitation qui est allée à un… non sportif ! On nous a aussi raconté qu’à une autre manifestation sportive féminine, toute la délégation officielle mauricienne était… masculine. Aux JO d’Athènes, lors du défilé d’ouverture, il y avait plus d’officiels que d’athlètes. Une vingtaine de personnes pour une demi-douzaine d’athlètes : il y a manifestement un gros problème. Savoir qu’il y a souvent moins d’athlètes que d’officiels dans les délégations qui représentent Maurice aux manifestations sportives internationales est, pour dire le moins, quelque chose de bizarre. Le COM n’est pas un club pour partir en vacances aux Jeux Olympiques, c’est un peu l’image que toute cette affaire donne. C’est là qu’on s’est dit qu’il fallait qu’on step in puisque nous avons une vraie légitimité sportive et puisque nous sommes en relation avec les instances olympiques internationales.

Mais la direction du COM est en poste depuis plusieurs mandats et elle est reconnue par le CIO !

— Dans la charte du Comité international olympique, il est interdit par les statuts d’être membre au-delà de soixante-dix ans. Il est également précisé qu’un président ne peut pas faire plus de deux mandats. Cependant, il faut aussi souligner que le CIO n’entre pas dans la gestion au jour le jour des comités nationaux. Son rôle est de donner un cadre dans lequel le comité national peut évoluer. Depuis des années, le CIO pousse pour que les deux points mentionnés soient inscrits dans tous les statuts des comités nationaux mondiaux.

Ce qui veut dire que ces deux points ne sont pas respectés dans d’autres pays aussi?

— C’est le cas et ce n’est pas dans l’esprit olympique qui dit qu’il faut savoir céder la place aux autres, surtout aux jeunes. Mais si jamais, comme on l’a entendu dire, personne ne se présente contre le président en titre aux élections…

Et surtout si le président en titre s’organise pour qu’il n’ait pas de challenger aux élections…

— C’est ce que nous avons entendu dire aussi. Et il y a beaucoup d’autres choses qui sont dites autour de cette affaire qui suscitent des questions auxquelles on n’a pas toutes les réponses. Les critiques contre le COM ne datent pas d’hier, mais là elles sont précises, des exemples sont cités. Dans un comité olympique dont la tâche principale est de promouvoir l’esprit olympique, ce qui s’est passé au sein de la délégation mauricienne aux Jeux du Commonwealth à Brisbane est inacceptable. Un comité olympique doit donner l’exemple et avoir une bonne image, ce n’est pas l’impression que donne le COM. Le CIO intervient surtout quand un comité national veut changer les statuts qui le gouvernement. C’est ce qui s’est passé quand le COM a voulu changer de statut en ce qui concerne, par exemple, la nomination des athlètes, ce qui a été refusé. Le CIO a renvoyé au COM ses propositions qui devaient être validées ce vendredi lors de son assemblée générale extraordinaire. Une fois validés, ces statuts doivent être renvoyés au CIO pour une nouvelle validation. C’est la raison majeure pourquoi les élections du COM ont été repoussées en attendant la validation.

Nous sommes à une année des prochains JO et les équipes pour représenter Maurice ne sont toujours pas constituées et en train de s’entraîner pour améliorer leurs performances ? Au lieu de ça, les dirigeants s’affrontent au sujet de la date des prochaines élections du COM !

— Vous avez raison de souligner ce point fondamental. Nous voulons proposer quelque chose de plus adapté, de plus efficace et de plus transparent que ce qui existe actuellement : que les fédérations soient libres de proposer leurs sportifs pour que l’on se retrouve avec de grandes équipes et que l’on aille aux JO avec plus d’athlètes, plus préparés, plus motivés afin qu’on puisse ramener plus de médailles à Maurice. Nous voulons que ce soient les athlètes qui aillent aux JO et pas des officiels en vacances accompagnés parfois de leurs épouses. On veut que le sport se développe, ne soit plus une chasse gardée, à travers des fonds qui peuvent être obtenus du CIO pour des projets sportifs bien pensés. Il y a aussi des fonds qui peuvent être obtenus des fédérations et des organisations internationales, à condition qu’ils aient pour but de développer le sport au niveau national. On peut imaginer des projets pour développer la natation à Maurice qui est une île et qui dispose, depuis peu, d’un super complexe sportif avec piscine. Pourquoi ne l’a-t-on pas fait avec des JO qui, vous venez de le rappeler justement, sont dans un an ?

Le CIO ne s’inquiète-t-il pas du fait que l’image d’un des comités nationaux qu’il reconnaît est éclaboussée, ce qui rejaillit automatiquement sur le mouvement olympique international ?

— C’est difficile et c’est compliqué pour le CIO qui a 200 comités nationaux à travers le monde de tout gérer. C’est ce qui nous a été expliqué en tout cas. Le CIO ne peut pas entrer dans la gestion interne, le day-to-day business. Son rôle est de s’assurer que les statuts olympiques locaux soient conformes aux statuts internationaux.

Si on regarde ce qui se passe avec le COM, on ne peut pas dire que ce soit le cas !

— C’est la vraie question. Il faut que chacun prenne ses responsabilités à tous les niveaux du sport mauricien. Il n’est pas possible qu’aux prochains JO de Tokyo on ait plus d’officiels que de sportifs dans la délégation mauricienne.

Le CIO n’est tout de même pas aveugle, sourd et muet ! Il doit savoir ce qui se passe à Maurice depuis quelques jours à travers la presse. Et il ne réagit pas ?

— Nous pouvons dire qu’il suit la situation avec beaucoup d’attention. Mais tant qu’il n’y a pas de condamnation légale d’un CNO, qu’il n’y a pas plainte, il ne peut rien faire. Il existe une instance où l’on peut déposer plainte, argumenter avec des exemples précis, contre le fonctionnement d’un comité national et des explications sont alors demandées et en cas de besoin, des sanctions prises. Cette instance a une adresse sur le site officiel du CIO. À notre connaissance, aucune plainte n’a encore été déposée contre le COM, mais cela ne veut pas dire que cela n’arrivera jamais.

Financièrement, est-ce que le CIO peut contrôler les dépenses d’un CNO ?

— Sur certains projets spécifiques financés par le CIO, oui. Mais il ne peut intervenir sur les comptes d’un CNO. Ce qui permet à certains d’avancer que c’est sans doute pour cette raison que les audits sur le COM n’ont jamais été publiés !

l Est-ce que vous avez eu des contacts avec les dirigeants du COM ?

— Indirectement jusqu’à maintenant. Mais nous avons un rendez-vous avec le président dans les prochains jours et nous sommes à la disposition des fédérations si elles veulent entamer un dialogue avec nous. Il y a déjà le comité Pierre de Coubertin qui est une organisation internationale. Nous disposons de réseaux avec les organisations internationales qui peuvent aider et soutenir les projets dans plusieurs domaines. Notre famille est représentée officiellement aux JO…

Comme le président du COM mauricien avec ses proches et ses amis…

— Ce n’est pas le même niveau. Nous avons un rôle de préservation de la mémoire de Pierre de Coubertin à travers la valorisation des idéaux olympiques. C’est à ce titre que nous sommes officiellement invités aux JO. Cela étant, c’est normal qu’un président de comité olympique national soit présent aux JO, mais il faut surtout qu’il s’organise pour que les meilleurs athlètes du pays participent aux jeux, pas les officiels. Nous voulons apporter notre expérience et nos contacts pour aider au développer du sport mauricien, pas pour prendre la place de qui que ce soit. Nous sommes en train de travailler sur un projet concret à présenter aux fédérations pour que le sport se développe à Maurice de manière beaucoup plus saine.

Avec la même équipe à la direction du COM ?

— Nous ne sommes pas dans une bataille qu’il faut remporter. Il faut qu’on avance ensemble et qu’on trouve des solutions pour développer le sport national. Il faut que les présidents des fédérations comprennent qu’il est dans leur avantage de modifier le fonctionnement actuel des structures puisque ce sont eux qui élisent les membres du COM. Ce sont surtout ces présidents et ces membres de fédérations qu’il faut motiver.

Vous avez sans doute entendu comme nous que parmi les fédérations qui votent, il y en aurait pas mal qui seraient fictives, créées de toutes pièces pour que la direction en place continue à se faire élire, mandat après mandat…

— C’est aux athlètes et aux membres de fédérations de décider s’ils veulent continuer comme avant ou faire en sorte que le sport mauricien sorte gagnant et puisse se développer dans les meilleures conditions possibles. D’autant qu’il existe un fort potentiel sportif à Maurice et à Rodrigues. On a quand même des footballeurs qui ont été engagés dans des équipes européennes, des tennismen qui ont joué en Europe et même à Roland-Garros, des nageurs, des boxeurs, des haltérophiles, des cyclistes et d’autres sportifs qui se distinguent dans les compétitions internationales. Avec ce potentiel, nous ne comprenons pas pourquoi Maurice n’arrive pas à sortir plusieurs douzaines de sportifs de haut niveau pouvant aller défendre les couleurs du pays aux JO. Nous n’avons personnellement rien à gagner, sinon la capacité de pouvoir aider à mieux promouvoir le sport dans les valeurs prônées par notre arrière-grand-oncle. Nous souhaitons que le sport se développe à Maurice, que le COM et les fédérations assument leurs responsabilités dans le développement du sport ici. Nous voulons aider à mettre, à remettre le sport mauricien sur les bons rails. Il n’y a aucun avantage à gagner sinon le plaisir d’amener des jeunes à s’émuler en partageant, en respectant les valeurs de l’olympisme.

Avec ce que sont devenus les JO, une grosse machine financière, un terrain de combat entre pays — où la triche se pratique —, est-ce qu’il n’est pas utopique de penser que les jeunes peuvent se laisser gagner par les valeurs de l’olympisme ?

— Nous parlons plus de l’esprit de l’olympisme que des JO, de l’impact que cet esprit peut avoir sur le sport et les sportifs à Maurice. C’est notre manière à nous de propager l’esprit olympique. Nous nous présentons avec un projet qui veut, à son niveau, contribuer à ce qu’il y ait plus d’athlètes mauriciens qui participent aux JO avec de bons résultats. Nous croyons que c’est ce que souhaitent tous les sportifs du pays et, de manière plus large, tous les Mauriciens.

Que souhaitez-vous dire pour conclure cette interview ?

— D’abord espérer que ce que nous avons dit sur le retour à l’esprit olympique de départ soit entendu, encouragé et appliqué. Pour terminer, nous voudrions citer une anecdote concernant la baron Pierre de Coubertin qui rencontre un évêque et qui lui pose la question suivante : Est-ce qu’on peut dire que l’essentiel est de participer ? Et Pierre de Coubertin de répondre : Non, on devrait dire: l’essentiel n’est pas d’avoir vaincu, mais de s’être bien battu.