“Inventaire des sources sur l’esclavage et la traite négrière volume 2 (les correspondances du gouvernement français et la Compagnie des Indes du début de l’occupation française à Maurice)” est actuellement sous presse et sera dans les librairies, la National Library et les archives la semaine prochaine. Une publication des travaux de recherches du Centre of Research on Slavery and Indenture basé à l’université de Maurice, supervisé par Thomas Vernet et gérée par l’historienne Vijaya Teelock. Un travail de recherche qui fournit une mine d’informations sur la période française et l’esclavage et peut contribuer à plus grande intégration citoyenne. Vijaya Teelock fait le point sur les recherches menées. 

l “Inventaire des sources sur l’esclavage et la traite négrière volume 2” connaît une actualité avec la publication et l’accès au public à cet ouvrage sur la mémoire de l’esclavage à Maurice. Pouvez-vous placer ce travail de recherche dans son contexte ? 

— C’est un travail commencé en 2013 et ça a duré trois ans jusqu’à 2016. Il s’agit du travail de dépouillement des fonds des archives, ce qu’on appelle la collection C4 qui se trouve aux Archives nationales de France. Il y a une série microfilmée qui se trouve à Paris et les originaux sont à Aix. On a demandé à un étudiant en France de faire le dépouillement des microfilms. On a relevé surtout des extraits ayant trait à l’esclavage à Maurice durant la période française. Nous avons déjà travaillé sur le volume 1-66. Le travail s’est poursuivi sur les volumes 66  à 153, presque plus de 200 volumes. Le volume 1 de Inventaire des sources sur l’esclavage et la traite négrière a été lancé en 2011 et le volume 2 en 2019. Nous sommes en train d’imprimer des copies du volume 2. Le projet a été financé par l’Institut Français d’Afrique du Sud (IFAS) dont le directeur de l’époque était Thomas Vernet.

l Quelle est la contribution des chercheurs mauriciens et de l`université de Maurice à ce travail ?

— Le premier volume a été établi sous l’égide de la Commission Justice et Vérité (dont les rapports dorment mystérieusement quelque part, cent copies des six volumes, en dehors d`une version numérique sur le site du PMO à l’époque) et trois jeunes mauriciennes sont allées en France pour dépouiller les premiers 64 volumes. Après le travail a continué à l’université de Maurice et on a demandé à Thomas Vernet de superviser ce travail et de vérifier chaque mois les rapports des transcriptions. J’ai eu la tâche de gérer le projet au Centre of Research on Slavery and Indenture basé à l’université de Maurice qui a financé le volume 2 du projet. J’ai commencé la correction des transcriptions en 2016 on a créé un Slavery in Africa Network (SLAFNET)). Ce réseau finance des chercheurs mauriciens et en retour les chercheurs européens viennent à Maurice pour poursuivre leurs recherches sur l’esclavage. J’ai été à Aix pour voir les originaux répertoriés à Paris. J’ai relu et ajouté des choses et c’est de là qu’on a fait l’inventaire.

l Ces inventaires consistent en des correspondances essentiellement ?

— Oui. Ce sont les correspondances du gouvernement français et la Compagnie des Indes du début de l’occupation française à Maurice avec Cossigny et Labourdonnais et ça va jusqu’à Decaen et la fin de l’occupation française. Il y a les correspondances des gouverneurs, les rapports, des mémoires, des lettres des habitants de Maurice au gouverneur et au gouvernement français. La publication couvre toute la période française.

Est-ce que ces sources permettent de mieux comprendre l’esclavage à Maurice et dans l’océan Indien ?

— Absolument, puisque les documents concernent non seulement Maurice, mais aussi la Réunion, la colonisation des Seychelles, des Chagos. Tous les documents existent. Il y a de très belles cartes que les Mauriciens n’ont jamais vues. J’espère un jour publier ses cartes. Les cartes de Port-Louis sont très grandes. Ça montre les rapports sur les allocations des terres, des concessions, des recensements qu’on ne trouve pas dans les archives à Maurice.

l Ce travail fait suite aux recherches que vous avez entreprises dans les Archives de Maurice ? 

— En 2013/2014, l’université de Maurice a financé un inventaire des documents qui se trouvent aux Archives nationales. On pourra à présent faire le lien avec les documents qu’on a trouvés dans les archives de France et compléter les informations pour qu’on puisse écrire une histoire complète de la période française.

l Quel est l’intérêt aujourd’hui de ces genres d’études, programmes d’actions, de recherches sur l’esclavage ? C’est pour briser le silence autour de ce sujet que l’on dit un peu négligé ? 

— Il existe beaucoup d’études en France sur la traite négrière, mais pour une raison ou une autre l’île Maurice a été un peu négligée. On s’est surtout concentré sur les territoires d’outre-mer. Il existe un répertoire sur l’esclavage, mais la collection C4 qui est énorme a été ignorée. On a voulu combler cette lacune, d’autant plus que pour Maurice nous disposons de très peu de renseignements sur la période française et l’esclavage. Ces 153 documents nous permettent d’avoir une compréhension de la traite négrière, comment l’esclavage a commencé à l’île Maurice et aussi la société de l’époque, les mentalités.

l Ça permet d’analyser les dynamiques sociales et économiques de l’époque ?

— C’est l’émergence pas seulement de l’esclavage, mais de la structure de l’économie et la structure sociale de l’île Maurice. A Maurice, aujourd’hui, l’on a tendance à établir des catégories ethniquement — les blancs, les créoles, les indiens, etc. Mais à l’époque, on voit que la société n’était pas ainsi. Par exemple, parmi les esclaves, il y avait toute une hiérarchie que l’on voit clairement dans les archives. Il y avait aussi des esclaves indiens. Labourdonnais a fait venir des esclaves de l’Inde, du Mozambique et de Madagascar. On voit dans les documents, les salaires donnés aux esclaves indiens, mozambicains, malgaches. Il y avait un taux différent pour chacun. Il y avait aussi des travailleurs libres, des engagés français par exemple à l’Hôpital militaire. Au Moulin à Poudre, des esclaves et des travailleurs libres ont produit  la poudre à canon. C’est le seul moulin à poudre qui a existé dans les colonies françaises du 18e siècle. On a eu une meilleure compréhension de la traite, des différents prix pratiqués au fil des années et aussi la « valeur » de chaque esclave.

l Est-ce que cet inventaire permettra aux citoyens issus du monde de l’esclavage de comprendre cette histoire et favoriser leur intégration citoyenne ? 

— Je pense que les gens vont se rendre compte que parmi la population de l’époque que ce soit les esclaves, les Français, les Asiatiques il y a eu des mariages à différents niveaux. Par exemple, Decaen voulait diviser Port-Louis selon les nuances de couleur — les noirs appartenant au gouvernement vivaient dans un camp, les esclaves affranchis dans un autre, les Indiens dans un autre, les soldats et artisans français dans un autre. Il a voulu créer une hiérarchie sociale et ethnique qui n’a pas marché. Au fait, c’est une société en émergence. Contrairement à la période britannique où c`est le sucre qui domine tout, la période française voit l`émergence d`une colonie. Il y a toutes sortes de tentatives sur le plan économique. Est-ce qu`on cultive la canne à sucre, l’indigo ou le café ? Il y a des expérimentations au Jardin de Pamplemousses, différentes entreprises commerciales et agricoles.

l Est-ce que ces informations sur l’esclavage et la traite peuvent aider à mieux gérer les conflits sociaux ?

— Oui. Parce qu’une fois encore on est en train d’établir des catégories au sein de la société mauricienne (mettre les gens dans 4 ou 5 groupes), mais au fait on peut questionner ces catégories. Quand quelqu’un dit, je suis d’origine indienne ou africaine, mais en réalité, la plupart des gens sont mélangés. Quelqu’un qui dit je suis franco-mauricien a peut-être d’autres origines. Les descendants d’esclaves ne sont pas nécessairement africains, il peut y avoir dans leur ascendance quelqu’un d’origine européenne ou indienne. Biologiquement nous sommes beaucoup plus métissés que ce que l’on veut accepter et c’est ce que la Commission Justice et Vérité a voulu faire accepter aux Mauriciens. Il faut accepter les vérités même si elles ne correspondent pas aux perceptions que les gens ont d’eux-mêmes. Il faut aussi que tous les Mauriciens, chercheurs, aient accès aux  archives du MGI.