Photo d'illustration

— En face d’eux, le vraquier offre une image lamentable

— Au restaurant ou à la maison, plus de poisson frais

Une semaine après la marrée noire qui a spolié la côte du sud-est de l’île, les habitants qui ont construit leur vie autour de la mer et du tourisme se voient contraints de composer avec une situation remplie d’incertitude et de questionnements. Ils appréhendent les répercussions économiques du drame et savent que pour l’instant personne ne peut prévoir quand leur lagon sera à nouveau leur mer nourricière… Dans un contexte économique déjà fragile, ils n’ont d’autre choix que d’attendre. 

Les habitants de Pointe d’Esny consolidant des booms pour protéger la plage

Le bleu camaïeu de la mer de Pointe d’Esny et Blue Bay est trompeur. Enveloppée par un superbe soleil qui fait ressortir ses magnifiques couleurs  et qui lui donne des allures de carte postale, cette partie du littoral est pourtant en souffrance. Plus personne ne pourra profiter, comme on le faisait encore il y a peu, des longues plages au sable fin de ces deux régions et encore moins nager dans leurs eaux turquoises. Fini les activités nautiques, les visites au parc marin. Fini la pêche… « Nou lamer inn vinn steril » se désole Jean Arcante, pêcheur résidant à Cité La chaux et âgé de 70 ans.

Mais pour combien de temps encore le public sera privé de la mer azurée de Blue Bay, interdite d’accès pour l’instant? « Ce bleu limpide de Blue-Bay, nous dit un spécialiste en océanographie, ne veut rien dire. » Il laisse comprendre que la présence de produits toxiques dans l’eau n’est pas improbable. Pour le moment, les analyses se concentrent sur la qualité de l’eau et les sédiments. Plus tard suivront les analyses sur les poissons… Mais selon notre interlocuteur, c’est une action météorologique,  à l’exemple d’un cyclone, qui serait bénéfique pour la mer spoliée. Avec les remous d’un cyclone, les sédiments et l’huile répandue seront remis en suspension et repoussés hors des lagons.

Après un tel dégât causé par l’hydrocarbure, la vie marine, nous indique l’organisation non-gouvernementale ECO-Sud, peut mettre 10 à 15 ans avant de redémarrer. Leurs racines enduites et noircies par le fioul l’attestent, les indispensables mangroves du sud-est ont été polluées. Les nettoyer, nous dit encore Sharonne Pudman, d’Eco-Sud, requiert du temps. Entre-temps, de Blue-Bay, à Pointe-d’Esny, en passant par Cité La Chaux, de Mahébourg à Vieux Grand Port, Ferney, Rivière des Créoles jusqu’à Bois des Amourettes, les villageois pour qui la mer est leur gagne-pain, le MV Wakashio a entraîné un véritable  chaos dans leur vie.

Sur la plage de Pointe d’Esny où les accès surveillés par la police sont interdits au public, un petit groupe de femmes et leur ami d’origine allemande s’affairent à consolider un boom. En face d’eux, le vraquier offre une image lamentable. « On ne sait pas quand il va se casser. Donc, on se prépare pour mettre les booms à n’importe quel moment dans l’eau pour nous protéger du fioul », dit l’une des femmes du groupe. Toutes sont propriétaires de résidences pieds dans l’eau à Pointe d’Esny. Une autre raconte : « Ma grand-mère a été témoin du naufrage du Dalbair (ndlr : en février 1902) , ici même. » Pour cette femme, l’histoire se répète. Mais cette fois-ci, dit-elle, elle n’a pas su quoi répondre à son petit-fils lorsque celui-ci lui a demandé s’il pourra nager bientôt.

Dans le groupe; si cette question est une préoccupation, il y a aussi un autre sujet qui fâche. « Maintenant que nous avons été victimes de cette pollution en face de chez nous, est-ce que nous serons toujours obligés de payer la taxe annuelle d’habitation qui s’élève à Rs 1 million à monter ? » se demande une de nos interlocutrices.

Blue-Bay, grise mine 

Plus loin, à Blue-Bay, le restaurant le Bougainville de Sati Jang affiche grise mine. Cette dernière, qui comptait sur la clientèle locale pour redémarrer les affaires en attendant le retour des touristes, s’avoue vulnérable devant la nouvelle situation. Le week-end dernier, deux de ses 50 tables étaient prises. Depuis, plus de clients et la caisse est à nouveau vide. « La plage étant interdite, il n’y a aucun intérêt pour le public et les pique-niqueurs de venir jusqu’à Blue-Bay », explique Sati Jang.

À vendredi dernier, l’animation est ailleurs, au front de mer de Mahébourg, là où le public pouvait encore s’y rendre et apercevoir l’épave du MV Wakashio et où les associations, ONG, etc., avaient dressé leurs tentes. Au front de mer et ses alentours, les marchands ambulants et quelques enseignes de restauration qui s’y trouvent ont un peu plus de chance que la restauratrice de Blue-Bay. Mais dans son snack, à quelques mètres de la gare de Mahébourg, Rwyn, lui, concède que pendant la semaine, la distribution de pain et d’aliments gratuits aux volontaires au front de mer et un peu plus loin lui a privé de ses bons clients, des skippers. « Tou le gramatin bann skiper pase pou aste dipin. Zot ne pli vini » explique Rwyn. Le jeune homme attendra encore longtemps avant le retour de ses fidèles clients, lesquels ne pourront pas reprendre la mer avant un certain temps.

À Blue-Bay, c’est chez Sati Jang que les cinq amis, Rajen Appannah, Daramraj Rama, Deonanan Bajnauth, Prem Simmandree et Ellayah Kamudu, tous des fonctionnaires à la retraite, ont atterri. Pas en tant que clients. « Elle nous a gentiment offert l’hospitalité en nous cédant une table. Nous croyions que nous pouvions déjeuner sur la plage. Mais  arrivés à Blue-Bay, nous avons appris que ce n’était pas possible », expliquent-ils. Originaires de Dagotière, le groupe d’amis a visité, comme pour un pèlerinage, toutes les régions polluées du littoral sud-est. Il y tenaient. « Les volontaires ont accompli un travail extraordinaire pour minimiser les dégâts », dit l’un d’eux.

Pendant ce temps, la gérante d’un snack sur le parking de la place, s’inquiète. En plus de vingt ans d’activité, c’est la première fois, dit-elle, qu’elle ramène des sandwiches et des gâteaux invendus chez elle, en fin de journée. « Je les offre quand c’est faisable, sinon, je ne peux faire autrement que de les jeter. Je suis obligée de prendre le risque d’ouvrir mon snack tous les jours. Tant que la plage restera fermée, je vais travailler à perte. J’en suis consciente. J’ai l’impression de régresser ! » confie la gérante, visiblement démunie.

Lorsque l’effervescence autour des différentes opérations de nettoyage et de mobilisation prendra fin, le village touristique de Mahébourg plongera davantage dans une réalité brutale. Même si les frontières rouvrent dans quelques semaines ou quelques mois, la mer sera toujours en convalescence. Les hôtels, villas en location, auberges et autres bungalows risqueront de rester vides pendant longtemps. « De mon côté, la mer est propre », dit le gérant de Coco Villas, comme pour se rassurer. Cependant, comme d’autres opérateurs touristiques, il sait que tant que la mer sera interdite à la baignade et à d’autres activités nautiques, ses appartements resteront vides. « Que puis-je faire, sinon attendre et voir comment se dérouleront les choses », dit-il.

« Nou lombri dan lamer »

D’autre part, avec la contamination des poissons, crustacés, coquillages et poulpes, les fruits de mer frais qui font la réputation du village ne seront pas de si tôt sur la carte des restaurants ou même dans la marmite des habitants. Louis Kersol de la Belle Créole a déjà envisagé une révision de son menu, sans l’incontournable kari korn et le populaire vinday ourit. Il y aura toujours l’option de s’en approvisionner ailleurs. Mais la légitime fierté de proposer et de consommer des prises du lagon n’y sera pas. Marie-Josée, Mahébourgeoise, ne conçoit pas l’idée de se rabattre sur des fruits de mer surgelés.  « J’attendrai le temps qu’il faudra ! Je peux me sacrifier. Mon voisin et des proches sont pêcheurs. Je n’ai connu que des produits frais. Il m’en reste dans le congélateur. Quand ce sera fini, je n’en consommerai plus »,  dit-elle d’une voix ferme et sans se départir de son sourire.

Et quid des pêcheurs, fournisseurs d’hôtels et de restaurants ? Quand on l’écoute, Jean Arcante, semble s’être résolu à l’idée d’avoir posé ses casiers pour la dernière fois de sa vie il y a environ un mois. C’était peu avant la catastrophe. Il y en avait plusieurs, dit-il. De l’argent perdu. « Enn roulo metalik kout Rs 3 300 », lâche Jean Arcante. Ce dernier fait partie des quelques 400 pêcheurs mobilisés pour le nettoyage du lagon. Quand il a vu « sa nap delo blan kot Wakashio » dit-il, il savait que les coraux avaient été endommagés et que cela n’augurait rien de bon pour l’avenir.

Si Jay Hurlall, pêcheur de 45 ans, pense pousser sa barque vers d’autres lagons, Jean Arcante n’en fera pas de même. « Je devrais trouver un moyen pour transporter ma pirogue, le moteur etc. Cela représente un coût », explique-t-il. Pas question non plus de se reconvertir. « Nou lombri dan lamer », dit un collègue de Jean Arcante, le visage rougi après une demi-journée à nettoyer le lagon. Eux détiennent une licence. Et sont sujet à une indemnisation. Ce qui est loin d’être le cas de ceux qui n’en disposent pas, mais qui plongent et pêchent pour vivre et faire vivre les leurs. « Qu’adviendront-ils? » se demandent les pêcheurs rencontrés, craignant une crise sociale post-Wakashio.

De leur côté, Nelson Vayavery et son père Gérard gèrent un bureau de location de scooters et voitures. Leurs clients sont des touristes. « Si on rouvre les frontières, qui viendra quand même en vacances à Mahébourg ? » demande Nelson, la gorge nouée. La réponse, il la connaît. Ses factures, depuis la fermeture des frontières, s’accumulent. Pour sortir de la mauvaise passe et éviter le pire, Gérard Vayavery, lui, a pensé à un alternatif : la distribution de poisson salé de Rodrigues… Comment vivre sans la mer pour une skipper tout en subvenant aux besoins de sa famille ? Virginie Orange, 38 ans, skipper, n’a pas non plus la réponse à cette question. Le moral en berne, la jeune femme, à l’instar de plusieurs opérateurs de la région rencontrés, regrette que l’État n’ait pas pensé à eux pendant cette catastrophe écologique.

À Bois des Amourettes, où la mer, nous a-t-on dit un jour, est le jardin de ceux dont les maisons touchent presque l’eau, le vent soulevait dans son sillage l’odeur du fioul. Même si c’était « bien moins fort qu’il y a une semaine », dit la famille Ramdonnee — dont les fenêtres s’ouvrent sur la mer et l’épave maudite —, l’odeur incommode toujours. Avec sa fille, la jeune mère de famille avait pour habitude de pêcher devant sa maison. Il leur faudra attendre encore longtemps avant que la mer ne redevienne le terrain de jeu des enfants du coin.