Photo Beata Albert

Shakti Callikan et Maya de Salle présentent Lerla – Lavi dan laboutik Vie Gran Por. Véritable immersion dans cet espace de rencontre où le passé et le présent cohabitent et où les souvenirs de trois générations sont gravés dans les murs. Avec cet audiodocumentaire, les initiatrices du projet My Moris continuent l’exploration et la présentation de l’Île Maurice profonde tout en valorisant la culture locale et ses gardiens. Une histoire racontée à travers des témoignages, des sons, du bruit, des silences pour sauver de l’oubli une part de nous.

C zistwar en laboutik sinwa. Une de ces boutiques qui accompagnent la vie des habitants des quartiers depuis des générations. Un de ces commerces de proximité d’où Tizan s’achetait des gato kanet ou (gato moutay selon la version qu’on a de l’histoire). Où Charlie s’approvisionnait en divin banan et où on entendait Roseda discute ar sinwa avek so ver larak dan so lame. La boutique que nous raconte My Moris dans son documentaire audio se trouve de l’autre côté du vieux pont à Vieux Grand Port. Une laboutik sinwa comme tellement d’autres, mais qui, le découvrons-nous sur le Podcast, à une histoire unique qui s’échelonne sur trois générations et dont le prologue a été écrit en Chine. Mais, l’histoire est bel et bien mauricienne. Écrit en lettres invisibles sur les murs de l’édifice c’est aussi un chapitre entier de l’histoire du pays qui est exposé. Il raconte notre passé, notre présent et accompagnera notre futur tandis que la boutique gérée par Jean et Nathalie Wong Tak Chong voir naître, grandir et s’en aller les enfants de la région.

Des bruits et du silence.

23 minutes et 17 secondes de voix, de sons, de bruits, de silence. Shakti Callikan et Maya de Salle proposent une belle immersion à travers Lavi dan laboutik Vie Gran Por, le premier tome de leur nouveau projet Lerla. On y entend le ronflement d’un moteur de réfrigérateur, le tintement d’une vieille horloge, les pièces de monnaie qui résonnent dans la caisse et contre le comptoir, les bruits de la rue, des savates qui traînent, le bruissement des sacs en plastique, le bip de la machine du Lotto. Autant de sons pour dépeindre l’ambiance particulière de ce lieu incontournable qui s’est retrouvé au cœur du village à son arrivée. Le grand-père de l’actuel gérant avait racheté la boutique quand elle était encore en tôle. En ce temps où les commandes venaient de Port-Louis par charrettes et de Mahébourg par pirogues, il fallait du courage et de la patience pour aller vers l’objectif de ce migrant qui était venu de Chine pour faire fortune à Maurice.

L’histoire d’un ton fluide. Sans édulcorant ni artifice. Aucune mise en scène, les sons ont été pris sur le vif et les témoignages laissaient paraître une émotion naturelle. Tout y est pour que le film soit présenté en trois dimensions. À une époque où les images prédominent, ce retour au son fait appel à l’imagination, explique Shakti Callikan. À chacun de plonger dans ses souvenirs pour reconstituer la scène et s’imaginer la boutique et ses occupants à sa manière.

Sprite glase, min Apollo, dizef, pomdamour

Dans les conversations enregistrées il y a du kreol, une citation chinoise, un brin de bhojpuri, une intonation anglaise. Ici, comme dans les autres boutiques de quartier, aussitôt la porte franchie l’on n’est plus client. L’on devient membre d’une grande famille qui se partage des souvenirs depuis des générations. Certes, l’affluence a diminué. On ne fait plus la queue sous les varangues des boutiques qui restent néanmoins des espaces de rencontre où chacun connaît un peu tout le monde. D’antan, les karne laboutik où étaient notées les denrées achetées à crédit permettaient à bien des familles de survivre.

Aujourd’hui, si la clientèle se tourne davantage vers les supermarchés on y revient quand même « pou enn depanaz. » Sprite glase, min Apollo, dizef, pomdamour, macaroni, pixidou, papie bristol ruz, ver, zon, diri basmati, zepis pou briani, zasar, vinday. Ladoo, rasgoola, gulapdiamoun, tart banan, maspain banan, zenoiz, sorbe socola. Matériel de plomberie, électrique. Par définition, explique Misier Komi : «Sa lapelation la boutik sinwa la vedir isi en tou. Ena zis tou. » Le gérant, le rappellent les réalisatrices, est ainsi à la fois boutiquier, conseiller en plomberie, en électricité, en cuisine tout en étant aussi un peu le psychologue de la région puisque c’est aussi vers lui que l’on se tourne pour être écouté.
Avec Lerla – Lavi dan laboutik Vie Gran Por , soutenu par Rises nu kiltir de la MCB, les initiatrices de My Moris poursuivent l’exploration du patrimoine mauricien à travers un autre format.

Initialement, ce projet avait été lancé en 2014 dans le but de faire découvrir les autres richesses de Maurice aux touristes et aux locaux à travers l’exploration des arrière-cours, des ateliers d’artisans, des cuisines traditionnelles, des villages et autres quartiers situés en dehors des circuits touristiques. Des balades en ligne et sur le terrain à la rencontre de ceux qui sont les gardiens de nos traditions et de la culture sous ses différentes formes. Sur la page mymoris.mu les internautes sont invités à découvrir les mille visages de Port-Louis, la cuisine traditionnelle, le bijoutier tamoul, la médecine chinoise et de nombreux autres trésors méconnus ou rendus invisibles dans notre quotidien.

La culture, l’histoire et le patrimoine.

Sur leur page le visiteur peut lire : « My Moris est une aventure née de notre passion commune pour la culture, l’histoire et le patrimoine de l’Ile Maurice. Oui, c’est vrai que nos plages de sable blanc, notre mer couleur turquoise et notre nature tropicale luxuriante sont absolument magnifiques, mais l’Ile Maurice c’est bien plus que cela… C’est aussi 14 langues parlées sur une petite île au milieu de l’océan, c’est l’idée insensée de fonder un pays à partir de rien, c’est aussi l’histoire sanglante des esclaves au temps de la Compagnie des Indes, ou l’esprit d’aventure des migrants qui ont quitté l’Inde et des régions lointaines en Chine pour commencer une nouvelle vie, la douceur du sucre certes mais aussi le goût amer du pénible travail dans les champs de cannes, c’est la présence invisible des ancêtres qui protègent ou jettent des sorts, et c’est aussi aujourd’hui une île pleine d’énergie qui évolue et se réinvente sans cesse. C’est tout cela et plus encore que nous voulons vous faire découvrir lors de votre visite. Nos activités de découvertes culturelles vous plongent dans l’histoire, les religions, les langues, l’artisanat, et les cuisines de notre pays. »

La diminution des visites à cause de la Covid-19 leur a été l’occasion de se repenser. D’où le documentaire audio lancé il y a peu. Une initiative préparée sur six mois et qui a commencé par leur formation aux techniques d’enregistrement. Ensuite les visites à Vieux Grand Port ont été régulières. Les prises ont été faites à plusieurs occasions. Le documentaire est finalement un grand puzzle de plusieurs enregistrements constitué selon un angle mûrement pensé. Maya de Salle et Shakti Callikan choisissent comme toujours de disparaître derrière les micros afin d’offrir tout l’espace aux intervenants et aux autres sons. Le mixage a été réalisé par Yohann Lim Fat et la musique de générique est de Daniella Bastien.

D’autres projets trépignent d’impatience pour sortir de l’imagination des deux entrepreneures, qui, à travers leurs initiatives, soutiennent aussi plusieurs autres personnes mises en lumière localement et sur la scène internationale grâce à elles. Sur la route, à la découverte des trésors du pays depuis quelque temps déjà Maya de Salle et Shakti Callikan restent convaincues et l’exploration est loin d’être terminée. Le prochain documentaire audio a déjà été pensé. Il nous conduira ailleurs.