Bruno Raya, l’enfant de Plaisance, Rose-Hill, avait 23 ans quand Franco Georgin est venu au monde à Camp Zoulou, Roche Bois. Master Kool B vivait l’âge d’or de sa carrière au sein de sa formation. Dans son sillage, les Otentikk Street Brothers avaient réinventé le hip hop mauricien tout en libérant la fierté et la voix longtemps gardée sous silence des ghettos. 23 ans dans quelques jours, Bigg Frankii jouit auprès de sa génération du même succès. Devenu à son tour le porte-drapeau de ce mouvement, il a adapté la musique et le style à la réalité du jour. Le 13 février, Live N Direk Entertainment, de Bruno Raya, et Island Stage réunissent Big Frankii et les vedettes de la génération 2.0 pour un grand concert au 7 Cascades Restaurant and Lodges, Henrietta. Dans ce cadre, nous avons organisé une rencontre entre Bruno Raya et Big Frankii pour un dialogue entre les stars de deux générations.

Que pourrait bien donner un mix de Panik dan baz et de One in a million ? L’idée séduira sans doute les curieux avides de comprendre sur quel pas on danserait une mélodie qui porterait en elle les rythmes de deux générations couplés aux notes de la Ronda Alla Turca de Mozart. En tous cas, l’éventualité d’une collaboration entre Master Kool B et Big Frankii n’est pas une idée farfelue. Cette année, Bruno Raya atteint 46 ans, et Big Franki s’apprête à fêter ses 23 ans. Mais entre les deux, le courant passe puisque le langage est le même. “Nous avons déjà parlé d’une éventuelle collaboration. Pour y arriver il faut chercher la bonne formule”, explique Bruno Raya. C’est quelque part la conclusion d’une belle et longue conversation initiée par Scope dans nos locaux entre ces deux artistes qui représentent chacun son époque, sa génération. Derrière l’un et l’autre, des milliers de fans, des millions de views. Et une histoire qui continue, portant avec elle l’évolution de la musique mauricienne. C’est un peu de tout cela qui a constitué l’essentiel de cette conversation.

Kamouad ghetto.

Les deux chanteurs se sont croisés régulièrement dans le passé, mais c’est la première fois qu’ils ont l’occasion d’avoir un dialogue à cœur ouvert. Assis l’un à côté de l’autre, Bruno Raya et Big Frankii relatent aussi leurs parcours respectifs et les similitudes qui existent dans leurs histoires. Tous deux sont des enfants du ghetto qui ont débuté dans la rue avant de se retrouver sur des scènes à travers le pays et aussi à l’étranger. Soutenus par leurs parents et leur entourage, ils ont trouvé un sens à leur existence à travers la musique. C’est aussi elle qui les a sauvés. À Roche-Bois comme à Plaisance, les alternatives ne sont pas souvent données aux jeunes. Les amis tombés dans les fléaux, ils en comptent, hélas, beaucoup. Ils se le disent souvent, cela aurait pu être eux.

Franco Georgin n’était pas encore né lorsque Bruno Raya s’entoura de ses frères et de quelques amis pour former un groupe de danse rap, les Street Brothers. “Nous avions deux choix qui s’imposaient à nous à l’époque être la voix du peuple ou être les comiques du peuple en suivant la même voie que d’autres. Nous avons fait le bon choix”, explique Bruno Raya à Big Frankii. Street Brothers militait contre le système Babylone et marqua son temps avec des messages qui sont toujours d’actualité. Ragga kreol, son premier album sorti en 1992, fut une révélation et marqua le début d’un mouvement qui encouragea l’émergence de plusieurs formations à travers le pays. À cette période, les Sound Systems organisés par les OSB attiraient des milliers de jeunes. Jusqu’alors engagé auprès d’autres groupes, Blakkayo passa du fan club au micro, et les OSB sortirent leur deuxième album Expression Libere. C’était en 1995.“Mo ti touzour pa la”, en rigole Big Frankii.

D’autres albums suivirent aussi bien que des concerts avec des artistes internationaux venus, entre autres, pour les Festival Reggae Donn Sa, toujours organisé par Bruno Raya et ses partenaires. Aujourd’hui, ce rendez-vous musical est classé dans le monde comme l’un des cinq plus gros festivals sur le continent africain. Bigg Frankii se souvient avoir été présent comme spectateur à certaines des éditions : “C’était impressionnant”, dit-il.

De Franco à Frankii.

Big Frankii est de ces artistes à avoir émergé durant la période 2010 et 2020. Dans l’une des toutes premières interviews de presse qu’il nous accordées en 2018, il expliquait avoir eu le feeling musical tôt pour avoir évolué dans un environnement où la musique et la création musicale étaient omniprésentes. Son père est pianiste et est ingénieur du son, l’ex-Windblows Mario Immouche est un de ses oncles, Sky To be est son cousin et la liste s’allongerait encore de noms s’il fallait impérativement considérer tout ses proches qui sont dans le domaine. “C’est pourquoi la musique est quelque chose de très naturel chez nous. Nous en parlons constamment. Toutes les occasions sont bonnes pour en faire”, nous confiait-il alors. Franco estimait avoir commencé à chanter quand il avait huit ans. Sa mère insiste toujours à raconter qu’il était encore à la garderie quand il avait pris une ravanne pour chanter. “Je m’étais toujours dit que je ferais carrière dans la chanson.”

En 2014, tout a commencé de manière banale lorsqu’avec un téléphone portable des plus simples Franco se fit filmer grattant sa guitare et interprétant Watienk. Quelque temps après, sa version de Baliando recueillait plus de 10 000 views. Les chiffres grimpèrent de manière encore plus fulgurante lorsqu’assis en short sur un banc en bois et métal il chanta Lamour aux côtés de Sky to be sur une vidéo amateur filmée avec un téléphone. Le temps de compléter ses études et de trouver du travail, il mit une pause à ses projets et revient en 2017 lors d’un concert organisé pour les jeunes. Alors tout s’enchaîna pour faire de lui la star principale de sa génération.

Roul Matak v/s Saroyar bizness.

Gardant toujours un œil sur la paysage musical, Bruno Raya a vu émerger des jeunes comme Big Frankii. Mais, entre les deux générations, souligne-t-il, il y avait eu une rupture qui changea le cours de l’évolution de la musique locale. Quand le groupe OSB aussi bien que les autres marquèrent une pause de la scène vers 2010, “Cela a fait un trou dans l’histoire musicale. C’est de là qu’a jailli cette nouvelle génération qui tomba sous l’influence d’artistes américains, jamaïcains et africains qui proposaient une musique commerciale. Nous à l’époque, nous écoutions du KRS-One, Public Enemy et autres formations hip hop plus engagées.” Dans son histoire, OSB avait aussi été directement influencé par des personnalités comme Percy Yip Tong, Georges Corette, Marclaine Antoine, Natir, Kaya, entre autres.

Outre Picoti Picota, My One In A Million, Roul Matak,  Bigg Frankii s’est révéle au grand public aussi avec des titres comme Arozer Ar Poid. Dès 2018, le jeune homme connut une belle notoriété. “En même temps, c’est l’évolution et il faut l’accepter. 29 ans de cela, c’est aussi ce que j’ai fait. J’avais 17 ans. L’album ragga kreol connut un énorme succès à l’époque et se vendit à 35, 000 exemplaires en cassette. C’était un temps où les albums séga se vendaient à 10 000 et 15 000 exemplaires”, raconte Bruno Raya. Big Frankii est conscient des opportunités mises à la disposition de sa génération. “Quand vous aviez débuté, vous n’aviez pas les réseaux sociaux pour faire passer vos messages. Pourtant vous avez réussi à faire entendre votre musique ici et ailleurs.”

Des textes ou du rythme.

C’est dans une ambiance bon enfant que les deux chanteurs continuent à analyser le generation gap musical qui les sépare. “Ce qui me dérangeait au début dans ce que proposait Big Frankii et d’autres jeunes, c’était cette absence de texte au profit du rythme”, souligne Bruno Raya. De rajouter qu’il ne retrouvait pas en eux “la force de frappe que nous avions à l’époque.” Cependant, à un moment donné, “Big Frankii a commencé à comprendre que le texte est aussi important. Ce n’est pas pour le flatter, mais l’évolution dans ses textes est flagrante.”

Une réalité qu’il retrouve dans des titres comme Zenfan Lakaz Tol ou encore la chanson qu’il dédie à sa mère. “Ça me ravit car il faut que tu te rendes compte du public d’enfants qui te suit et pour qui tu es un exemple”, dit Bruno Rayo qui cite son fils. “Il écoute du Big Frankii et je me dois aussi de le faire pour connaître la teneur des sons qu’il écoute.” À ses cotés, Big Frankii affiche un grand sourire. Le jeune homme avoue se rendre compte aujourd’hui “qu’en 2017 je faisais des chansons où moi-même je ne comprenais pas ce que je voulais dire. Ti pe fer enn galimachia plito. Par exemple, j’ai composé Picoti Picota juste pour le fun. Quand j’ai vu que les jeunes adhérer à ce style et qu’ils n’en avaient que faire du texte, j’ai continué dans cette voie. Pendant un bon moment je ne sortais que des chansons comme celles-là”. En même temps, le membre des OSB réalise que désormais, “moins on en dit mieux ça passe.”

Perdurer dans le temps

Parlant de la carrière de Bruno Raya et des OSB, Big Frankii souhaiterait aussi perdurer dans le temps. “Je prends exemple sur vous, votre parcours. Cela m’inspire pour aller sur la même voie et passer les messages qu’il faut.” En 2018, Big Frankii s’essaya à un autre registre qui donna un de ses grands tubes One in a Million. “Cette chanson a fait grandir mon audience avec quelque 8 millions de vues. Elle m’a fait faire des tournées européennes.” Ce succès l’a aussi aidé à comprendre l’importance des textes. Il s’agit pour lui de trouver le bon équilibre. “Je ne mettrai pas de côté le style qui m’a fait connaître. Bann ti nisa la li dan mwa. Mais je compte équilibrer les deux.”

Bruno Raya lui explique que pour perdurer il faut savoir converser avec son auditoire et aider à la prise de conscience sur certains sujets. “De grands artistes comme Kaya sont sortis du quartier d’où tu viens. Il a dit et fait des choses qui durent à vie. Mais pour le faire, ça a commencé par le texte. Il peut être commercial, mais sans dépendre des influences américaines et jamaïcaines qui ne sont pas en phase avec notre réalité.” Parlant de la force du mouvement OSB il explique : “Nous avons su imposer des choses qui sont propres à nous au niveau du style, du langage et de la façon de faire.” Bruno Raya ajoute qu’avoir de la visibilité n’était pas facile. “Nos messages ne convenaient pas à la télé et il n’y avait pas de radio libre. Mais nous nous sommes imposés en prenant notre force du ghetto d’où nous sortons et en nous positionnant comme les porte-parole du peuple.”

Fidèle à nos valeurs et nos origines

Pour l’heure, Bruno Raya se concentre sur les événements programmés pour février et d’autres projets musicaux, alors que Bigg Frankii mijote une collaboration avec Tey qui sortira pour la Pâques. Des deux côtés, le travail continue. Dans tout cela, il est important, le disent-ils, d’avancer en restant fidèle à ses valeurs, à ses principes sans jamais oublier d’où l’on vient. Big Frankii en est conscient. C’est pourquoi le succès ne le détourne pas de ses origines. “Je serai toujours ce Franco qui vit dan Lakaz Tol, qui prend son bus et gagn mari nisa met dialog avek bann dimounn li zwenn lor sime.” Bruno Raya se retrouve dans ce qu’il dit. “Nous pouvons sortir de quartiers difficiles et avancer quand même. Le plus important c’est de ne pas oublier d’où nous venons. Je n’ai pas eu une vie facile non plus. Mon père était éleveur de cochons et ma mère était nenenn. La sueur de ma famille a coulé pour construire la maison à étage où nous vivons. Si demain si je viens à Camp Zoulou et que je vois que Big Franki a construit un château, je ne pourrai que m’en réjouir pour lui. Car le but est de transformer nos ghettos en châteaux. Et non pas le contraire !”