Le silence qui s’installe après les coups et les menaces perpétue la violence domestique. Par peur du regard d’autrui et des conséquences de leurs confidences, des femmes s’abandonnent comme victimes aux côtés de leurs bourreaux. Un collectif réuni par ces épreuves s’engage à libérer les voix et évoque le traumatisme à travers l’art. Une vidéo et une exposition en ce sens sont annoncées pour le 19 septembre.
Pour pérenniser l’action, une plate-forme s’est structurée autour de l’écoute et du partage. Au sein de Goddess Society, ces femmes ne parlent plus d’elles comme victimes. Mais comme survivantes !

Il y a eu les menaces. La violence. Sa tête enfouie de force dans le lit. L’étouffement, un besoin d’air et de pitié. L’impuissance. L’homme avec qui elle vivait l’amour s’était transformé. Il n’était plus homme, il n’y avait plus d’amour. Il y avait de la haine, de la colère. Des mots violents. Des coups. Des mois après, Emmy Lim Hon hésite à évoquer le souvenir de cette nuit. « J’ai tout enfoui quelque part dans ma tête. Je n’ai pas envie de ressasser cela », confie-t-elle. Une cicatrice qu’elle a transformé, à l’image des puissants symboles tatoués sur son corps. La gorge nouée, elle replie les jambes sur sa chaise, sourit et s’élance. C’est ainsi que les déesses naissaient des cocons.

Ses yeux dans lesquels elle avait aimé se plonger étaient remplis de rage. Ils s’étaient vidés de toute humanité. Elle avait aimé l’aimer. Ce soir, il lui faisait mal. Il avait imprimé des bleus sur son corps. Il avait blessé son âme, fait saigner son coeur. Elle avait peur. Mais il fallait l’affronter. « F*ck you! », lui avait-elle lancé. La tatoueuse avait décidé de crier : « S’il fallait mourir j’étais prête à mourir ce soir-là. » Mais il fallait que cela s’arrête. Que se taise à jamais le silence pour qu’il ne recommence plus. Confronté, il s’en est allé pour la nuit. Que faire quand à 24 ans la violence conjugale s’installe dans le couple ? Comme tant d’autres femmes, Emmy Lim Hon se retrouva face à elle-même. Elle décida d’avancer.

Le récit de cette nuit cauchemardesque lui a permis de mobiliser d’autres femmes. « En en parlant, beaucoup d’entre elles m’ont avouée avoir été elles aussi victimes de violences domestiques, de viol ». La parole libérée a tissé les liens d’une « sisterhood” ; à travers laquelle l’une puise de l’autre pour s’aider à guérir. Une action devait résulter de cette prise de conscience collective. L’art est retenu comme médium pour en parler. Leur cri résonnera le 19 septembre.

L’ordre dans le désordre.

Aménagé depuis octobre dernier au nord de l’île, le studio d’Emmy Lim Hon ne porte aucun nom. « Je ne sais pas pourquoi », lâche-t-elle au sein de cet espace aux murs blancs et au sol noir, qui accueille des artefacts d’une multitude de cultures. Un ustensile d’un métal doré orné de svastika, un balie koko dont le tissage élaboré rappel un temps révolu, un miroir africain encastré dans une sculpture en bois.

Des bouteilles en verre décorent élégamment le bord d’une fenêtre. Alors que des coupes avec enn ti fon s’empilent sur une table dans une pièce adjacente. Non loin repose un tableau intriguant et chaotique de l’artiste Raymond Levantard (RYMD); « Nous sommes toutes un peu comme ça ici: ordonnées dans le désordre », plaisante Emmy Lim Hon.
En juin, une dizaine de femmes se sont rassemblées dans ce studio pour s’ouvrir sur les violences subies. « C’était une première réunion informelle », décrit l’artiste Annabelle Ah-Chong. « Nous ne nous connaissions pas toutes. Mais, très vite l’atmosphère est devenue particulièrement intense et intime. Certaines ont raconté avoir été tabassées, violées, avoir vécu des horreurs atroces. Nous avons réalisé que beaucoup de femmes gardent le silence par rapport aux violences qu’elles subissent ».

Cette réunion a été organisée suivant les confidences faites par Emmy Lim Hon à ses amies, dont Annabelle Ah-Chong. Cette dernière penche alors sur le concept d’une vidéo artistique pour évoquer la violence domestique. En juillet, une équipe de réalisation, de décorateurs et de vidéastes se mobilisent au studio. Unravel, l’histoire de cette femme qui survit aux violences domestiques, est enregistrée (voir hors-texte).

Du graphisme au tatouage.

Le fond noir qui a été utilisé lors tournage tient toujours à l’arrière de la salle. Au mur : des photographies de visages et de corps dénudés sur lesquels ont été projetés divers motifs. Une série capturée en Angleterre, où Emmy Lim Hon a réalisé des études en Graphic Design, qui « ne me plaisaient pas », avoue-t-elle.

En 2018, en quête d’un motif à se faire tatouer, la jeune étudiante découvre les symboles berbères. Ce peuple autochtone d’Afrique du Nord qui vit en communion avec la nature, comme démontré par d’anciennes peintures rupestres. « Je voulais un truc assez simple, to show strength », soutient Emmy Lim Hon. « Puis je suis tombée sur la photo d’une femme tribale avec des tatouages sur le visage. Je voulais être comme elle. Elle était tellement puissante. »

Au Shall Adore Tattoo, à Londres, la jeune étudiante a une révélation. Cette aiguille placée entre trois baguettes en bois et maniée par Francis Merlyn Doody insuffle en elle une nouvelle passion. « C’était un grand rituel et un échange d’énergie incroyable », se remémore-t-elle en caressant le tatouage gravé sur son bras.

L’expérience est telle qu’Emmy Lim Hon y retourne en quête d’un emploi. Elle y apprend la technique ancestrale du Hand Poke et se spécialise en symboles berbères. Cela notamment sous la férule de son premier tatoueur et de Sylvia Zed, son « mentor » et propriétaire du studio.

Goddess Society.

Ce fatidique soir-là, l’horloge avait déjà sonné douze coups quand Emmy Lim Hon se retrouva seule. Elle observa ses bleus, prit le téléphone et raconta le calvaire qu’elle venait de vivre. « You need to leave », lui ordonna Sylvia Zed. La jeune femme écouta son mentor et s’exécuta le lendemain.

Aujourd’hui, en repensant à cette soirée, Emmy Lim Hon concède que tenir tête à son bourreau relève d’un « privilège.” Car d’autres femmes subissent en silence, maquillent les ecchymoses, feignent une vie ordinaire. Et se terrent dans la solitude.
Pour les aider à se confier, la « sisterhood » s’est structurée en une plate-forme artistique. Goddess Society instille une approche de partage et d’écoute. Travaillant avec l’association Gender Links, le collectif souhaite soutenir et diriger les femmes victimes de violences domestiques, favorisant leur autonomisation. « Les femmes qui ont connu la violence parlent le même langage », explique Anushka Virahsawmy, directrice de l’ONG. Les réunir pour qu’elles se confient leur permet de « feel safe, feel secure », ajoute-t-elle.
« I want woman to be empowered and wish their true unravel », affirme Emmy Lim Hon. « Je suis une survivante et je veux qu’elles le soient aussi, et qu’elles deviennent la meilleure version d’elles-mêmes ». Le silence autour des violences n’a que trop duré pour cette jeune génération. Comme dit l’adage, la parole doit être vêtue comme une déesse et s’élever comme un oiseau.

 


L’art contre la violence domestique

Goddess Society tiendra une exposition sur la violence domestique du 20 au 29 septembre à La Galerie du Génie, au sein de l’Edith Cavell Court, à Port-Louis. Le public y aura accès de 9h à 17h. Le vernissage, lui, aura lieu le 19 septembre de 18h à 21h. Peinture, collage, photographie et illustrations évoqueront les violences subies par les femmes. Seront dévoilées les oeuvres de Nim Jundoosing, Chloé Ip, Daniel Pazdur et Max Anish Gowriah, entre autres. Des dispositions ont également été prises pour expliquer aux victimes de violences les aides et soutiens mis à disposition en collaboration avec Gender Links. Goddess Society disposera également d’une page web et peut être suivi sur les réseaux sociaux.


True Unravel

Unravel devrait être dévoilé lors de l’exposition. La vidéo artistique sur la violence domestique raconte l’histoire d’une femme, qui passe de statut de victime à celui de survivante. Deux jours de tournage « très intenses » ont été requis, explique Annabelle Ah-Chong, l’une des scénaristes. Parmi les acteurs, on retrouve Amanda Ramdhian, Annicka Spangenberg, Bhavna Sunkur, Humairaa Hosenally, Kelly Appadoo et Nadia Souchon. « La vidéo pourrait choquer », estime Emmy Lim Hon.


Gender Links : « A fresh way »

Gender Links salue « le mariage artistique » initié par « des jeunes » pour parler de violences domestiques. « C’est vraiment a fresh way d’évoquer le sujet à travers une forme artistique pour faire passer le message », observe Anushka Virahsawmy, directrice de l’ONG. Elle explique que Gender Links s’occupera « du côté plaidoyer, dialogue et de la communication des renseignements » remis aux visiteurs de l’expo.