Maintenant que la partie arrière du Wakashio a été coulée, la côte sud affectée par la marée noire tente tant bien que mal d’affronter les jours d’après. Les habitants, les visiteurs et ceux qui gagnent leur vie sur la côte conservent en eux les dures images de cette huile flottante qui a souillé ce grand lagon qui s’étire sur plusieurs kilomètres. Un sentiment de colère et de tristesse animent les habitants qui se plaignent de la forte odeur de produits pétroliers qui leur cause déjà des soucis de santé et s’offusquent de la gestion de la situation de la part des autorités.

Ce samedi matin à Bois des Amourettes, l’ambiance est morose. Là où l’on aurait apprécié les senteurs de l’air salin, c’est l’odeur du mazoute qui se fait sentir malgré le masque. Alors que des personnes enlèvent des booms à l’aide d’une grue et de gros camions à côté de la jetée, le Wakashio est sur toutes les lèvres. Ailleurs, la police interrogent les frères Dardenne accusés de s’en être pris à un agent politique la veille lors de la comparution des deux ministres en Cour. Parallèlement, bien qu’ayant pris part à une manifestation illégale l’agent et ses complices n’étaient toujours pas inquiétés. Autant de facteurs qui alourdissent l’ambiance et qui font se répandre un sentiment de peur. Raison pour laquelle beaucoup d’habitants hésitent à nous accorder un entretien : “Pour éviter d’avoir des ennuis”, disent-ils. Percy Marday préfère braver l’interdit. Il affirme que sa famille et lui subissent les effets de cette odeur. “Mes enfants ne sont pas partis à l’école pendant quelques jours, ils sont victimes d’étourdissements, de malaise et de maux de têtes en continu.”

“Dada, nene pe brile”

Subash Guness, 69 ans, qui tient un snack dans sa cour vis-à-vis de la jetée, est, lui, très remonté. Il s’inquiéte pour la santé de sa famille. “L’estoma fer mal, kouma ouver laport gramatin loder la rantre. Mo bann ti zanfan dir mwa ‘dada, nene pe brile’. Lontan nou ti pe respir ler pir, aster ki ler pir ki nou pou respire ? Nou lagon inn fini polie”, dit-il. Il est également très en colère contre les autorités pour leur gestion de la situation. “Comment est-ce qu’un bateau de cette taille est passé inaperçu aux yeux des gardes côtes ? Pourquoi a-t-on laissé ce bateau là pendant deux semaines ?”, se demande-t-il. Il soutient qu’il mérite une compensation des autorités en raison de son travail qui ne marche plus comme avant. “La clientèle a diminué, les gens ne viennent plus visiter cet endroit comme ils le faisaient avant. Ils ne veulent pas respirer cet air. Le gouvernement doit nous compenser, il n’y a pas que les pêcheurs qui en sont affectés.”

À Rivière des Créoles, dont la plage avait été sévèrement touchée par la marée noire, la forte odeur du fioul agresse les narines. “L’odeur a diminué, mais à marée montante, elle s’exacerbe”, dit Satish Boodhoo. Ce dernier confie d’ailleurs éviter d’aller sur la plage qui se trouve à côté de sa maison. “Il y a des traces d’huile un peu partout, je préfère éviter.”

En effet, ces traces noires sont visibles de part et d’autre, l’herbe et les rochers en sont imprégnés. Un peu plus loin, des travaux vont bon train. Des hommes en combinaison s’adonnent à différentes tâches. Ici à Rivière des Créoles, il s’agit surtout de recouvrir l’huile échouée sur la plage de macadam et de les emporter ailleurs. Swastee Mundee, dont la maison est située à côté de la plage ne décolère pas. “Cette marée noire s’est répandue jusqu’ici, le récif se trouve juste à l’arrière de ma maison. L’odeur qui s’en dégageait n’était vraiment pas agréable, on a dû fermer les fenêtres et sommes restés à l’intérieur. On pouvait à peine respirer, j’avais des maux de têtes atroces, les enfants ne pouvaient pas se rendre à l’école, c’était un cauchemar pour tous les habitants du village.” Elle tient cependant à féliciter les volontaires qui sont venus aider. “Sans eux, la situation aurait empirer, les Mauriciens étaient vraiment solidaires.”

“Je continue à pêcher ici”

Le Waterfront de Mahebourg accueille, en ce samedi, son lot de visiteurs. Ici, comme un peu partout, une présence policière est notée. À l’autre bout, des travailleurs continuent d’enlever les nappes d’huile lourde qui jonchent l’embarcadère. Assis sur le muret du Waterfront, un pêcheur professionnel non reconnu par l’Etat reste perturbé. “Je ne sais pas comment je vais m’en sortir. Je suis pêcheur, mais je n’ai jamais obtenu de carte de pêche. Je suis presque sûr que je n’aurais pas de compensation. Du coup, je continue à pêcher ici, je n’ai pas d’autres choix, j’ai une famille à nourrir. Ils ont beau interdit d’acheter des poissons d’ici, mais je vous assure que les poissons en dehors du lagon sont comestibles. J’ai mes clients qui m’aident à ‘roul mo la kwizinn. Sinon, je dois me débrouiller autrement en parallèle, ‘mo al rod rod enn zourne mason, enn di netwayaz parsi parla.”

Un peu plus loin, Laura Armand , 40 ans, garde malade, habitante de Bambous Virieux y passe un petit moment accompagnée de sa fille. Habituée du Mahébourg Waterfront, elle venue avant d’aller faire ses courses au supermarché et d’aller acheter des légumes au bazar. Elle confie être venue constater “si les poissons sont revenus dans le lagon.”  Contente d’avoir aperçu quelques petits poissons elle affirme avoir eu “beaucoup de problèmes causés par la forte odeur de fioul durant les premiers jours du déversement. Comme je suis asthmatique, le soir j’avais des grattements à la gorge. J’avais été au dispensaire la semaine dernière et beaucoup de gens se plaignaient d’avoir mal à la gorge.”

Comme des milliers de bénévoles qui ont aidé à contenir l’huile lourde par les moyens du bord, Laura Armand est aussi venue donner un petit coup de main. “C’était important, en tant qu’habitante de la région de participer à cet élan de solidarité pour faire le maximum afin d’empêcher le fioul de polluer ce lieu magnifique. J’avais aidé les volontaires pour placer les flotteurs sur l’eau. Je crois que les autorités doivent poursuivre le nettoyage car je constate qu’il reste encore beaucoup d’huile près des côtes. Je souhaite aux pêcheurs beaucoup de courage durant cette épreuve. Je sais que ce n’est pas facile car mes frères sont pêcheurs et j’ai une soeur qui fait ce métier.”

Tristesse.

À Pointe Jérôme, vis-à-vis de l’Île aux Aigrettes, nous rencontrons Jean Coulon. Alors qu’il observe les manoeuvres des gardes côte et de leurs collaborateurs, ce propriétaire de bateaux, résident de Ville Noire, Mahebourg, se dit attristé par la situation qui prévaut dans le pays. “La situation telle qu’elle est en ce moment est vraiment grave. Beaucoup de personnes sont sans travail depuis le confinement et maintenant avec l’échouage du Wakashio, cela s’empire. Mais où allons-nous ?” Lui qui est venu apporter soin aide dès le début se dit attristé par ce qu’il a vu. “Dès le premier jour, je me suis rendu en mer en compagnie de ma fille et de mon fils pour voir l’ampleur des dégâts. Il y avait des poissons et des anguilles morts. Cette marée noire qui dégageait une odeur nauséabonde ; c’était catastrophique. J’ai personnellement mis mes deux bateaux à disposition des volontaires, et mon fils était également présent sur les lieux. Il se e rend en mer tous les jours.”

Par ailleurs, habituellement bondée en week-end, la plage de Blue-Bay est déserte depuis que les autorités l’ont décrétée zone interdite. Seule une poignée de personnes sont visibles aux alentours. Parmi elles, Alexandra Fleuridas, cette habitante de Curepipe est de passage en attendant que sa paire de lunettes soit prête chez un opticien mahebourgeois. “C’est triste! D’habitude c’est un endroit vivant avec beaucoup de monde, je venais ici très souvent. Mais j’éprouve aussi un sentiment de révolte, par rapport à la situation qui aurait pu être évitée.” Alors qu’elle nous parle, elle aide sa fille à déguster une glace achetée auprès du marchand garé sur le parking. Ce dernier confie que c’était seulement sa cinquième glace qde vendue depuis le matin. Le visage tracassé, il confie de pas savoir de quoi demain sera fait. “Il est 14h30, je suis là depuis 10h. Les clients sont très très rares.

Cela fait 23 ans que je travaille ici et je n’avais vu cette plage déserte. Les dimanches, les curieux venaient voir le bateau, mais il n’est plus là. Il n’y a plus grand monde désormais. Mon permis d’opération me limite à Blue-Bay. Je suis obligé de compenser ce manque de revenu par des petits boulots comme helper ou aide-maçon notamment. J’ai même dû mettre en congé forcé mon habituel helper. Est-ce-que le gouvernement sait que moi aussi je mérite une compensation ? Je suis directement touché. En tout cas, j’ai l’impression d’être invisible pour l’instant”, confie Baylall Joomun, 54 ans, habitant de Nouvelle France.

Les commençants mangent leur pain noir.

Comme lui, les autres commerçant des lieux ont du mal. “C’est une situation très critique”, estime Lina Ramdass, 45 ans, habitante de Ville Noire, Mahébourg, qui tient un petite commerce, Chez Big. En cette journée de samedi, pas un client pour acheter ses burgers, samousas et autres gateaux. “Normalement c’est durant les weekends que le business marche le mieux. Mais regardez, aujourd’hui il n’y a presque personne ici. Depuis que la plage a été fermée, on ne travaille plus, Ce business est notre unique gagne pain. Comment ferons nous pour vivre? C’est un family business et mon époux fait ce travail depuis 1992. Il n’a aucune qualification, il ne sait faire rien d’autre, comment on va faire pour payer nos dettes ? De plus, il y a aussi l’odeur qui est certes pas très forte ici, mais  au début, à Ville Noire c’était vraiment très désagréable”, déplore encore Lina, qui n’arrive pas à cacher sa colère. Elle dit aussi ne pas comprendre pourquoi les autorités ont bloqué l’accès à la plage. Selon elle il fallait juste empêcher les gens de se baigner et les laisser accéder à la plage pour les pique-niques : “Si les gens ne viennent pas à la plage, comment on va pouvoir vendre nos produits ? Les autorités doivent maintenant penser à nous aussi. On parle beaucoup de la situation des pêcheurs, mais il ne faut pas oublier les petits commerces comme nous qui sont tout aussi grandement affectés par cette situation.”

Danny Siong, qui y gère un snack, confie lui aussi que son business ne marche presque plus. “J’ai huit employés sous ma responsabilité.  J’ai dû mettre cinq d’entre eux en suspens parce qu’il n’y a pas de travail et que je ne suis pas en mesure de les payer. Je vis un véritable cauchemar et je suis dans le flou total quant à la suite des évènements.” Danny garde néanmoins une once d’espoir : “Je souhaite que les autorités viennent en aide aux bateliers et à ceux qui dépendent des activités touristiques car ils sont actuellement dans une impasse.”

Situation critique des bateliers.

La situation est également critique pour les gérants de bateaux qui proposent des visites du Parc Marin. Percy Marday, se sent paralysé face à la situation. “Je dépends de la mer pour nourrir ma famille. Aujourd’hui, je n’ai aucun autre rentrée d’argent. J’ai 48 ans, comment voulez-vous que je trouve un autre travail à mon âge ? Notre situation est difficile, car je suis le seul à travailler à la maison et nous sommes à sept et j’ai des enfants qui vont à l’école. J’ai un fils qui est skipper et qui ne travaille pas depuis le confinement. Jusqu’à maintenant, je n’ai vu aucune initiative prise de la part du ministère afin de nous aider. Personne n’est venue à notre rencontre, il n’y a même pas de médecins, l’ensemble des activités touristiques est complètement au arrêt et c’est un vrai désastre. Nous sommes actuellement dans le flou et nous souhaitons une réponse concrète du ministère sur la suite des évènements. Je suis asthmatique et ma tension ne cesse d’augmenter car je suis vraiment stressé face à tout cela, je ne sais plus comment faire afin de sortir de cet enfer.”

Vikash Tatayah, MWF

“Les effets sur l’environnement sont assez imprévisibles”

La nature prendra beaucoup de temps avant de se remettre de la catastrophe écologique provoquée par la marée noire selon les écologistes. Mais, ces derniers auront du mal à prévoir les effets à long terme en raison du peu d’études sur ce sujet. “Les effets sur l’environnement sont assez imprévisibles, il y a peu d’études disponibles sur les effets  d’une telle catastrophe sur l’environnement marin et terrestre. Il faudra faire une étude approfondie pour en avoir le cour net”, souligne Vikash Tatayah de la Mauritian Wildlife Foundation. “À titre d’exemple, on note que les branches des plantes telles que l’herbe bourrique et le bois matelot qui sont au bord de l’eau sur l’Île aux Aigrettes, sont entrain de s’assécher. Mais on ne peut pas dire avec certitude s’ils vont en mourir o”, dit-il. De même, il confie que seules d’autres études pourront déterminer à quel point les Wetlands de Pointe D’Esny ont été touchés.