L’écriture l’a aidée à se dire. Le voile, son choix très personnel, à s’affirmer et s’identifier. Entre ses trois petits chéris, Saad, Sabah et Shans, son époux professionnel de la médecine, sa passion dévorante pour le livre, avec lequel elle entretient une relation enflammée, cette femme à l’allure classique fait voler en éclats tous les clichés, conjuguant ses journées aux sons des mélodies rock engagées de Imagine Dragons, de la cornemuse ou des bodhrán qui imprègnent la musique irlandaise et ses recherches sur ses centres d’intérêt et pour aller au plus profond du spiritualisme de l’islam. Saffiyah Edoo est une jeune mauricienne engagée. L’observatrice sociale déclenche à la fois passion et réflexion par ses écrits, publiés depuis plusieurs années maintenant par notre confrère Le Mauricien, et via les comptes de l’auteure sur les réseaux sociaux. Elle se raconte…

« La parole libère ! » Cette jeune mauricienne en est avant tout et surtout convaincue. Et d’ailleurs, elle fustige souvent, par le biais de ses écrits, justement, cette hypocrisie sociétale qui caractérise (beaucoup) notre pays. « Je ne comprends pas !, confie Saffiyah Edoo. Ici, à Maurice, il y a une foule de structures qui font défaut. À croire que la parole est… tabou ! » Pour mieux se faire comprendre, elle évoque une expérience personnelle plutôt douloureuse : « Quand Shans, mon benjamin est né, nous étions en Irlande. J’ai fait une « post-partum depression ». Et ce qui m’a sortie de là, c’est la prise en charge rapide et efficace du système de santé irlandais : on m’a immédiatement et adéquatement encadrée, avec un suivi soigné, pour que je remonte cette pente. Je leur en suis à jamais reconnaissante : si j’ai pu surmonter cette épreuve et comprendre, ainsi, l’importance de la parole dans le vécu et comment on en grandit, c’est grâce à cette structure. » Elle élabore : « L’importance d’avoir de tels espaces d’écoute, de partage, de dialogue, à divers moments de notre vie, que ce soit dans le service de la santé, ou au travail, mais également, pourquoi pas, dans les mosquées, c’est la base même, et l’essence du fonctionnement de la société ! Je ne comprends pas pourquoi à Maurice on n’accorde pas d’importance à cela… Pire, c’est souvent ignoré. »

Crever l’abcès.

La femme, élément qui préoccupe également énormément notre invitée, « se retrouve si injustement cloîtrée dans une foule de clichés et d’interdits ; enfermée dans son quotidien, que ce soit à la maison, au travail, ou par sa religion : elle est asphyxiée par tellement d’éléments qui répriment son épanouissement, la réverbération de sa beauté, qu’elle soit intérieure ou physique… », retient l’observatrice sociale. Des espaces de dialogue « aideraient pourtant à crever ces abcès ! », soutient-elle.

Si, pour S. Edoo, le port du voile fait désormais partie intégrante de sa personalité, elle reconnait que, « pour certains, c’est un élément intrus, ou réducteur, et c’est pire ! Comme quoi, on ne peut pas choisir de porter le voile, réfléchir et tenir un discours raisonné, argumenter et défendre ses convictions : ça ne va pas de pair ! Et il y a toujours ces étiquettes : soit on est dévergongée, soit on est soumise. Pas le droit de juste… être ! »

Si elle le prend plutôt bien, notre interlocutrice admet que « c’est regrettable quand même, quand des êtres humains pensent ainsi… Mais j’ai puisé de ces expériences négatives une force pour avancer, et m’améliorer. »

Brassage mondiale.

Saffiyah Edoo porte le voile, ni par pression, ni par automatisme religieux. Chez elle, les influences orientales et occidentales se marient naturellement. Les barrières s’estompent pour laisser libre cours à « l’envie de vivre les passions qui nous sont offertes. Pourquoi s’enfermer dans des clichés, s’exclure des plaisirs quand on peut s’épanouir, ressentir toute la beauté de la vie autour de soi ? Profitons de la vie, de ce qu’elle nous offre, pour nous améliorer, grandir et la rendre meilleure à tous ceux qui nous entourent ! »

Obsédée.

Saffiyah Edoo s’imprègne, de ses jeunes années de rose-hilienne à l’ancienne professionnelle de la com, de la culture du globe et se révèle une véritable citoyenne du monde : des écrits d’un auteur africain aux sons du pop rock US, de la musique typique irlandaise aux principes de l’Islam… Ce savant brassage fait d’elle l’humain au grand cœur de ceux qui la connaissent. La femme voilée à la conversation facile, mais surtout engagée ; qui n’a ni honte ni peur de voir des vérités mises à nu. D’être cette citoyenne à la réflexion permanente et à l’envie, presque bornée, obsédante, de toujours changer autour d’elle ce qui nécessite de l’être. « Le questionnement permanent autour de l’action civique individuelle, relève-t-elle, est d’ailleurs un élément qui me touche beaucoup. Parce qu’on ne doit, à mon sens, jamais cesser de vouloir toujours faire mieux. »

Quête identitaire.

De l’Irlande, ce pays où elle a passé plus de neuf ans de sa vie, où elle a fondé son couple, où ses fils, Saad (15 ans) et Shans (8 ans) et sa fille, Sabah (10 ans) sont nés, représente un pivot inébranlable dans son parcours. « Quand je me suis retrouvée là-bas, avec mon mari, en 2003, c’était une expérience formidable, unique. Une quête identitaire. » Le fait d’être totalement anonyme, « dans un pays où je n’avais aucun repère, me poussa à me construire. Et j’ai la chance d’avoir un époux qui, comme mes parents, ne me prive pas de la liberté de mes choix, de ma pensée et de ma parole. »

Saffiyah Edoo démarre sa relation passionnelle avec l’écriture justement pendant qu’elle se trouve en Irlande. « C’était dans le sillage du meurtre, ici à Maurice de Michaela Harte », se souvient-elle. Se retrouvant entre les deux pays et leurs peuples, ce drame et ce déchirement suscitent en elle l’urgence des mots.

Forum.

« C’est comme cela que j’ai commencé à publier mes écrits dans la page Forum du journal Le Mauricien. » Sollicitée alors pour une participation régulière, la jeune femme entreprend l’itinéraire d’une observatrice globe-trotter dont les réflexions sont universelles tout en collant à l’actualité. Parallèlement, les réseaux sociaux l’aident à véhiculer ses points de vue judicieux et percutants…
Saffiyah Edoo s’attèle, pour les prochains jours, « à terminer le mois béni du Ramadan, en famille, avec les enfants qui n’en finissent pas de poser leurs questions ! Et les préparatifs pour célébrer, de manière inédite, la Eid Ul Fitr. Cette année a débuté avec des expériences nouvelles, remplies de leçons. Continuons sur cette belle lançée… »

De Moïse à Shah Rukh Khan

Saffiyah Edoo est née Chady. Elle grandit « dans l’arrière-cour qui abrite toujours, d’ailleurs, le bâtiment où se trouvait l’illustre cinéma ABC de Rose-Hill… » Dire qu’elle est « tombée dans la marmite des grands passionnés et amoureux du septième art que sont mes oncles Ehshan, Saoud et Faroukh Chady équivaut à une évidence ! », balance-t-elle dans un grand rire contagieux qui lui est très caractéristique. Son enseignant de père, Shaffic, « mais il tient à ce qu’on garde l’orthographe d’origine sur son acte de naissance, qui est Saffi ! », précise-t-elle, et sa mère, Fatmah, ancienne employée de la défunte CHA, « nous ont donnés, à mes deux sœurs et mon frère, une enfance dorée : nous ne subissions aucune pression. Ils nous faisaient pleinement confiance et nous inculquaient les bonnes choses, comme l’ouverture d’esprit, l’indépendance et l’autonomie, que l’on soit fille ou garçon. »

S. Edoo tient son amour pour le cinéma « surtout de mon papa. Nou ti pe ale sinema touletan ! » Shaffic ayant fait ses études universitaires en Inde, « ça allait de soi qu’il adorait carrément les grandes légendes du cinéma indien… » Son tout premier contact avec le ciné : « Les Dix Commandements, avec Charlton Heston ! C’est un film qui m’a marquée à vie… », signale-t-elle. Comme elle est alors une gamine de cinq ou six ans, les premières productions grand écran Disney comme Cendrillon et Taram et le Chaudron magique emplissent son imaginaire de ce petit côté magique si particulier. L’adulte abonnée à Netflix consomme régulièrement les productions internationales. Ce qui ne l’empêche pas de citer comme un de ses favoris de tous les temps « Dilwale dulhania leyjayenge ! Et surtout, Devdas, mais la version avec Shah Rukh Khan, tourné par Sanjay Leela Bhansali… » Et, au même titre, « Love Story, avec Ali McGraw et Ryan O’Neill, de même que le roman, signé Erich Segal ! » The Blind side, de John Lee Hancock, avec Sandra Bullock, figure dans une belle place parmi ses préférés.
Saffiyah Edoo est à l’image de ses goûts : riche, pluriel, dense.

Déconfinement : « en tirer les bonnes leçons »

Après un passage qui l’a fortement « positivement marquée » dans le monde du travail, à Maurice, plus particulièrement auprès de l’agence de communications AdvantEdge, Saffiyah Edoo décide, l’an dernier de prendre du recul pour « mieux m’occuper de mes enfants. » Mais elle ne savait pas qu’elle aurait à peine le temps de dire « ouf ! » et de commencer à s’organiser que le pays entrait en période de confinement… épidémie de Covid-19 oblige.

«Autant la période de confinement que la levée, partielle, actuellement, de celui-ci, explique notre interlocutrice, ça a été une phase très importante. Je dirais pas uniquement dans ma vie, mais celle de ma famille, et également, de tout un chacun. Que ce soit ici, à Maurice, que dans le reste du monde. » Saffiyah Edoo est très lucide : « oui, j’ai été en partie traumatisée par l’expérience. Je pense que tout être humain normalement constitué et qui a été contraint de limiter ses mouvements, voir et vivre sa liberté de mouvement ainsi brutalement bloquée, cela impacte sur le comportement. » Ceci étant dit, continue-t-elle, « j’ai fait l’effort d’accepter et d’assimiler ce moment, à la fois pénible et dur, je l’avoue. Mais une fois l’avoir « acknowledged », cela m’a permis de m’en sortir grandie, enrichie… Je pense que beaucoup d’entre nous sont passés par cette phase et qu’on en retiendra surtout les bonnes leçons. »

« J’ai horreur des Mills & Boon ! »

Ne vous fiez pas au fait qu’elle ait comme références cinématographiques les célèbres romances Love Story et Dilwale Dulhania Ley Jayenge ! Saffiyah Edoo est une… dure à cuire. La preuve ?
Ses premières expériences de lecture, elle les doit à sa maman, Fatmah. « Elle prenait des livres de la collection Ladybird à la bibliothèque, se souvient notre invitée. Et quand celle-ci a fermé, je lui demandais d’en acheter. Mais nous n’avions pas les moyens… » Du coup, au fil de son parcours, qu’elle soit à Maurice ou à Limerick, en Irlande, « les bibliothèques prenaient l’allure de temple de la connaissance et de refuge, pour moi. »
Le livre est un autre élément indissociable de la vie de la jeune femme. Son rapport d’ailleurs avec l’objet est carrément… physique. Saffiyah Edoo est de celles qui éprouvent le besoin de feuilleter, sentir les pages et tenir solidement un bouquin entre les doigts. « Un livre permet de voyager sans se déplacer, dit-elle. Je découvre comment les gens vivent dans des situations inédites. Je partage les émotions. Je les vis avec les personnages. » Son enfance est bercée avec les romans d’aventure d’Enid Blyton — « j’étais davantage le Club des Cinq que le Clan des Sept ! », celles de l’héroïne de Caroline Quine, Alice (Nancy Drew, en v.o)… Son adolescence avec les collections de Sidney Sheldon ou de Danielle Steele. « Mais j’étais totalement allergique aux Mills & Boon !, déclare-t-elle. J’ai horreur de ces romances à l’eau de rose. J’ai bien essayé d’en lire, mais… » Puis, étudiante de l’université, elle découvre les auteurs plus engagés, comme Jhumpa Lahiri, mais aussi des plumes comme Isabel Allende. The Namesake de Lahiri deviendra d’ailleurs « un roman qui me marque toujours. Le récit de cette Indienne qui se retrouve aux Etats-Unis et avec sa quête identitaire ne me sont pas étrangers… » Deux romanciers Irlandais, à savoir Colm Tóibín et Sebastian Barry figurent parmi ses préférés.