14h, Mahébourg. L’opération nettoyage continue sur le Waterfront. Des booms sont sortis et le mur du front de mer nettoyé avec de l’eau à haute pression. Quelques Mahébourgeois et habitants des villages voisins, tout autant affectés, sont aussi sur place. Parmi, Niteesha Ramparsade, 22 ans et son ami. Presque un mois après la marée noire, la colère et la révolte sont toujours ressenties. Ça me fend le cœur. Nous ne pouvons plus nous rendre à la mer dans cette partie du littoral. Le plus triste, ce sont les personnes qui vivent et qui ont des activités directement liées à l’océan.”

L’ami de la jeune femme est témoin de ce désarroi ; certains de ses proches sont pêcheurs. “Nous sommes trop longtemps restés silencieux. Il est temps que nous fassions entendre nos revendications. La manifestation du 12 septembre sera une bonne occasion pour se faire”, dit-il.  Vijay Shiboo, habitant de Rivières des Créoles partage le même avis. “Il faut que les autorités comprennent l’ampleur des dégâts causés par l’échouage du Wakashio. Nous sommes nombreux à en souffrir”. À 70 ans, le retraité arrivait à tenir le mois en pêchant huîtres, crabes, mangoak qu’il revendait ensuite. La mer lui permettait aussi d’avoir un “kari” deux à trois fois la semaine. Il sait que c’est un temps révolu. Rien qu’à voir la situation à Rivière des Créoles où “des résidus d’huile sont toujours présents dans l’eau”, fait grimper sa colère.

Patrick Naiken, habitant et pêcheur de Mahébourg souligne que : “Depuis le confinement, nous sommes sans ressources, nous ne travaillons pas. Aujourd’hui, c’est la goutte de trop. J’ai une équipe sous ma responsabilité et mes hommes ont également des familles à nourrir.”  Le père de famille arrive à peine à s’en sortir.

Christian Wong, propriétaire d’un snack dans le village, soutient qu’il est temps de faire entendre les voix. “Il est nécessaire de prendre conscience de l’ampleur de la situation car nous ne pouvons plus continuer à vivre ainsi. Depuis le confinement, les commerces de la région ont pris un sale coup. Aujourd’hui, nous ne sommes plus en mesure de consommer du poissons ou d’autres produits de mer. C’est inadmissible. Nous sommes nés ici et mangeons tout ce qui réside de la mer et désormais, nous sommes privés de cela .”

Youssain Dinmahamed, chauffeur de taxi, se sent très concerné par ce qui se trame actuellement dans le pays. La catastrophe le touche directement. “Les chauffeurs de taxi ne travaillent plus. Nous sommes dans le flou total sur l’évolution de la situation. Le gouvernement a bien prévu une indemnisation de Rs 5100 pour les chauffeurs d’hôtel et de l’aéroport. Mais ça ne nous concerne pas, et nous avons également des familles à nourrir. Mahébourg est un lieu touristique et avec la fermeture des frontières, nous n’avons plus de visiteurs et quasiment plus de passagers mauriciens car le coût de la vie a considérablement augmenté.”

Le chauffeur de taxi est d’avis que “la situation devient de plus en plus insoutenable et nous tous en tant que Mauriciens devons militer pour nos droits. Tout comme Niteesha Ramparsade, Vijay Shiboo ou encore Christian Wong,  Youssain Dinmahamed sera définitivement partie prenante de la marche du 12 septembre “qui est en faveur du peuple mauricien, car le pays est actuellement à genoux. Ses collègues et lui ont aussi adressé une missive au Premier ministre afin de lui faire part de leurs doléances quant à leur situation qu’ils vivent actuellement. Patrick Naiken rajoute que “C’est primordial de se rendre à la marche, les Mahebourgeois ainsi que la population mauricienne doivent plus que jamais se battre.

Ashok Subron

La troisème étape

Ashok Subron, militant de Rezistans ek Alternativ et membre du Kolektif Konversasyon Solider souligne : “La révolution citoyenne est en marche depuis la première manifestation du 11 juillet qui montre d’ailleurs un mouvement permanent. Nous avons pour but de mettre fin à cette inertie qui s’était développée au sein de notre pays depuis plusieurs années déjà.” Le syndicaliste est surtout sidéré par l’incompétence du gouvernement face à la mauvaise gestion des nombreuses crises qui ont sécoué le pays et ne cache pas sa hargne. “ Depuis le naufrage du Wakashio le 25 juillet et les 12 jours suivant le drame, nous avons clairement vu qu’il y a eu une négligence criminelle des autorités. Parallèlement, les citoyens ne sont pas restés les bras croisés.”

Il explique que : “Le 12 septembre sera la troisième phase du processus où nous invitons les Mauriciens à venir s’exprimer une nouvelle fois. Cette dynamique de mise en mouvement du peuple contribuera à ce que nos voix soient entendues. Cette énergie créatrice qui s’est créée au sein de la population lors de la fabrication de bouées est l’exemple même d’une île Maurice solidaire, unie et d’un nouveau pays qui se crée.” souligne Ashok Subron.

Il ajoute que les Mahébourgeois souffrent et ont hâte de venir sur les devants de la scène car bon nombres d’entre eux dépendent de ses activités touristiques et sont actuellement dans le flou. “D’un autre côté, nous nous attendons ce jour à  une manifestation multicolore.”

Quid de l’évolution de la situation ? Selon le syndicaliste, tout dépendra de comment les Mauriciens envisagent l’avenir de Maurice. “Comment désirent-ils la façonner, l’embellir, la fusionner et lutter pour une île Maurice meilleure ? Tant que nous avons la force de nous battre nous continuerons à le faire. Cette nouvelle manifestation est une étape supérieure dans l’espoir d’instaurer un pouvoir citoyen alternatif”.

Malenn Oodiah, sociologue

Le pays vit un moment grave de son histoire

Quelle est votre analyse par rapport à la marche citoyenne du samedi 29 août 2020?

La manifestation du 29 aout était historique. Le peuple de Maurice a écrit une très belle page de son histoire qui a un potentiel d’ouvrir un nouveau chapitre de son histoire. En rupture avec l’incompétence, le népotisme, le « dominer », les inégalités inacceptables, la précarité qui tue, la drogue qui ravage la jeunesse, les roder bout, le sectarisme, les atteintes aux droits et libertés ainsi que les dérives anti-démocratiques.

Nous avons célébré le mauricianisme de belle manière pacifique et avons redoré l’image de notre pays souillée par la marée noire et la mort de marsouins. Saluons l’apport précieux de la diaspora dans les quatre coins du monde.

La gestion calamiteuse de tout ce qui a trait au Wakashio est venue cristalliser les colères et les luttes que mènent la société civile et ses organisations sur le terrain. Le pays vit un moment grave de son histoire et la manifestation pacifique citoyenne a réuni une immense foule venant de tous les coins du pays. Elle était composée de citoyens de toutes les couleurs, de tous les âges et de toutes les conditions sociales. C’était la convergence des colères. C’était l’aboutissement de la colère qui depuis début mars avec la gestion de la Covid-19 et du Covid Act, l’absence d’un plan de relance concernant la crise économique et sociale et une « gouvernance » tout simplement inacceptable.

Selon vous, est-ce qu’une “Révolution citoyenne » est en marche ?

C’est le temps des citoyens, un phénomène qu’on trouve à travers le monde où les citoyens manifestent pour crier leur colère contre les élites politiques déconnectées de la réalité et qui vivent dans des tours d’ivoires, dans leurs bulles, pour ne pas dire une autre planète. C’est la crise de la démocratie représentative. Avant Maurice nous avons eu le cas récent du Liban qui a amené à la démission du gouvernement. Le 29 aout ce sont les citoyens qui ont fait l’histoire et initier la révolution citoyenne à la mauricienne. Nous avons à Maurice une société civile vivante avec des ONGs œuvrant dans plusieurs domaines avec les moyens de bord. Dorénavant, il faudra compter sur la société civile. À Port -Louis. Il n’y avait pas que des ONG, mais aussi des dizaines de milliers de citoyens concernés par le pays et son avenir. La société civile et les ONG doivent se consolider à travers des plateformes pour partager leurs idées et des initiatives et dégager des propositions concrètes pour nourrir cette révolution citoyenne. La marche constituait un “wake up call” à tous les autres acteurs du développement. La société civile est dorénavant un nouveau contre-pouvoir qui ne pourra plus être ignoré. Elle veut participer et apporter sa contribution dans la gestion du pays pour une meilleure société. Cette année les citoyens ont fait, après le confinement brutal et lors du naufrage du Wakashio, la démonstration d’une mobilisation exemplaire de solidarité avec imagination et innovation. Dans les deux cas c’était pour pallier aux graves insuffisances et manquements de l’État. Oui la révolution citoyenne est en marche !

CARINA GOUNDEN D’AKNL

“Parler de révolution est très prématuré”

“Parler de révolution est très prématuré. Je pense qu’il ne faut pas se leurrer. Mais, ça dépend de ce qu’on entend par révolution, elle se fait par étape. Il y a des choses qui ont pris forme qui étaient latentes. Ce qui s’est passé depuis la catastrophe du Wakashio démontre que les choses sont devenues très concrètes. Il y a eu une expression de colère, de ras-le-bol sur les visages des citoyens. Ça donne l’impression qu’on est à bout de nerfs. On a été témoin d’une série de nominations politiques, d’une série d’abus qui nous rebutent. Les  gens attendaient cette occasion pour exprimer leur colère, ils étaient prêts. On était dans l’indignation chacun dans notre coin, on a eu l’occasion justement de devenir une masse d’indignés. La marche du 29 août était une première étape.

Après cela, et je pense que les gens ont pris conscience. Nous sommes dans une phase de préparation vers quelque chose destinée à se réinventer. Il y a urgence de se réinventer comme en témoigne cette foule qui s’est déplacés. Il n’y pas que les griefs et la colère dans la rue. Maintenait il en va de la responsabilité de nous tous, citoyens, membres de la société civile, ONG, de bouger, de venir de l’avant et de ne pas attendre. Il s’agit de se poser la bonne question, c’est-à-dire, qu’est ce que je peux faire et avec qui je peux le faire ? Il s’agit de mettre la machine en route. On sent le désir des Mauriciens de mettre la main a la pâte comme ils l’ont fait pendant la marée noire. Cela démontre que, quand on s’y met tous, on arrive à faire quelque chose qui a du sens. Nous avons à présent un terrain fertile pour construire quelque chose. Nous tournions en rond depuis un moment déjà. C’est le moment de travailler, la révolution viendra du travail qu’on a commencé, il faut l’accélérer. Les citoyens engagés sentent que c’est le moment. Après tous ces combats menés, ils peuvent à présent bénéficier de l’écoute et le soutien d’un plus grand nombre.

De notre côté à AKNL, on essaie de travailler sur un ‘pacte écologique’, une sorte de promesse que devront tenir nos futurs décideurs. Il s’agit de les amener à s’engager. Il leur faut accepter l’aide des citoyens, de la société civile, des ONG. Il y a de gens qui comprennent bien leur dossier, il faut les écouter. Il faut former les décideurs. Il faut travailler en semble.

Ce que nous avons vécu avec le Wakashio a bouleversé tout un mode de vie. Les gens ont été meurtris dans leur chaire, on a vu clairement ce que cela représentait. On a compris que ce qui se passait au niveau de l’environnement a un impact direct sur nos vies. C’est devenu palpable d’un coup. Maintenant, Maurice a été souillé même au niveau de notre image, par quelque chose d’extrêmement polluant. L’idée c’est de dire qu’il faut une révolution écologique pour Maurice.”