Mahenn Oodiah, sociologue, qualifie dans l’interview qu’il nous a accordée la marche pacifique de samedi dernier de « superbe démonstration d’un peuple uni qui a du coeur et de l’intelligence ». Tirant quelques leçons de cette manifestation historique, il considère que « les manifestants ont dénoncé l’opacité et l’incompétence dans la gestion des affaires du pays ». Il estime également que la marche prévue le 12 septembre est « importante pour maintenir la pression afin que toute la lumière soit faite sur les différents volets du naufrage ».

Comment la manifestation du 29 août vous a-t-elle interpellé ?
Du jamais vu ! C’était une mobilisation pour une marche de protestation citoyenne pacifique d’une ampleur qui a dépassé tout le monde, y compris les organisateurs. C’était une grande bouffée d’air frais mettant fin à l’étouffement et à la peur, et qui a vu des dizaines de milliers de manifestants crier leur colère de manière pacifique. C’était la confirmation de l’île Maurice de l’espoir, qui est descendue dans les rues le 11 juillet. Une superbe démonstration d’un peuple uni qui a du cœur, de l’intelligence.

Vous avez, à travers Facebook entre autres, milité en faveur de cette manifestation. S’il fallait définir la foule présente, que diriez-vous ?
Oui, j’ai apporté ma modeste contribution, entre autres, comme vous le dites, à travers ma page Facebook une semaine avant le 29 août. Au fil des jours, avec les “likes”, commentaires et “shares” sur ma page et les réseaux sociaux, j’ai senti le mouvement prendre du momentum. Le 29 août, les internautes ont quitté leurs écrans pour descendre dans la rue. C’était la société mauricienne dans sa diversité horizontale et verticale. Des Mauriciens de toutes les couleurs, de tous les âges, de toutes les conditions sociales, et venant des quatre coins du pays. C’était une foule attachée à des valeurs fondamentales, dont celle du vivre-ensemble, qui constitue l’ADN mauricien. La jeunesse était en très grand nombre pour crier son amour de la patrie. C’était touchant et émouvant de voir cette fraternité et cette unité, tout simplement exemplaires.

Quelle est la particularité de cette foule par rapport à celles que nous avons coutume de voir à Maurice, notamment au niveau politique ?
La politique étant ma passion. J’ai assisté depuis plus de 40 ans à tous les grands meetings, rassemblements et manifestations politiques. On a fait souvent référence à la foule de 1982 célébrant le premier 60-0 du pays. Sir Gaëtan Duval, battu lors de ces élections, avait parlé de communion entre le peuple et les élus. Mais ce 29 août, cela a été une communion d’un peuple en colère contre un gouvernement. Jamais, dans les annales de l’histoire n’a-t-on vu autant de colère du peuple contre un gouvernement après seulement 9 mois passé au pouvoir. C’est à se demander qui a voté pour lui en novembre 2019. Ce sont des citoyens conscients de la gravité de la situation et conscients qu’il y a une société à sauver et un pays à reconstruire. Elle veut apporter sa contribution et sa participation.

Quel message se dégage de cette démarche populaire ?
Plusieurs messages ont été exprimés dans les slogans et sur les pancartes : « Premier minis lev pake ale », « I love my country », « I am ashamed of my government », « Non au népotisme, à la corruption, à l’État policier », « Non à l’attaque contre le travail et les travailleurs », « Non à l’arrogance et à la suffisance du pouvoir en place », « Non aux atteintes à l’environnement », « Non à un développement à deux ou trois vitesses, au manque d’humanité, à l’instrumentalisation et à la manipulation des institutions pour mettre en place un Etat orange ». Les manifestants ont dénoncé l’opacité et l’incompétence dans la gestion des affaires du pays.

Est-ce seulement l’affaire Wakashio qui a motivé cette manifestation spontanée ?
Non. La gestion catastrophique du MV Wakashio, un véritable crime contre l’environnement marin et tous les habitants de la région, est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Le 29 août, c’était une convergence de colères accumulées depuis plusieurs mois contre la façon de gouverner et de gérer les affaires du pays par le gouvernement issu des élections générales du 7 novembre 2019.

Quelle est la part jouée par Bruneau Laurette ?
Bruneau Laurette a joué un rôle capital. Même s’il a été actif contre l’opération “Kraz Lakaz”, il a fait irruption sur le terrain médiatique avec une maîtrise de certains aspects du dossier Wakashio, son courage, sa détermination, sa volonté et ses initiatives concrètes. Il a catalysé et amplifié le mouvement de fond en faisant la peur changer de camp. Son charisme et son talent de communicateur ont été ses atouts importants. Une grande responsabilité repose sur ses épaules, car il incarne l’espoir. Mais il lui faut faire attention, car ses adversaires ne vont pas lui faire de cadeaux et vont guetter ses moindres faits et gestes. Il lui faut s’assurer que son entourage et lui soient à la hauteur de l’importance et de l’ampleur extraordinaires de l’événement et qu’il incarne, le renouveau auquel la masse des manifestants du 29 août aspire ! La manifestation du 29 est une étape d’une longue marche pour sauver la société et reconstruire le pays. Il va sans dire que Bruneau Laurette entend jouer un rôle clé dans cette marche, qui va demander beaucoup de qualités et de souffle.

Pourquoi la nouvelle manifestation prévue le 12 septembre est importante pour vous ? Est-ce que ce n’est pas trop précipité ?
La manifestation du 12 septembre fait suite à celle du 11 juillet organisée par le collectif Conversation solidaire, qui était présente lors de la marche du 29 juillet. C’est l’acte 2 ! Bruneau Laurette appelle à se mobiliser pour cette manifestation. La manifestation du 12 septembre aura lieu à Mahébourg, soit dans une région où l’écosystème marin a été profondément touché, de même que la vie de milliers d’habitants qui vivent directement et indirectement de la mer. La marche est importante pour maintenir la pression afin que toute la lumière soit faite sur les différents volets de ce naufrage. Mais au-delà des habitants, c’est tout le pays qui a été souillé, alors qu’il y a beaucoup d’éléments convergents qui démontrent que la catastrophe aurait pu être évitée si les autorités responsables avaient réagi rapidement.

Faisons un état de lieu de la société mauricienne sur les plans économique, social et politique, voulez-vous !
La société mauricienne traverse une période très difficile depuis quelque temps déjà. Déjà, avant les élections générales de l’année dernière, la situation économique était difficile, tous les indicateurs étant alors au rouge. Les piliers économiques comme le sucre, le tourisme et le BPO connaissaient des crises structurelles. Tout cela indiquait que le modèle de développement était arrivé à la fin d’un cycle. Le discours-programme prônait la continuité, alors que la situation exigeait une sérieuse remis en cause pour repenser le modèle de développement. Puis est arrivée la COVID-19, crise inédite qui, sur le plan économique, touchait à la fois l’offre et la demande. Le post-COVID-19 était une opportunité pour surfer sur les dynamiques porteuses d’un autre modèle de développement. Mais de nouveau, on n’a tiré aucune leçon en prônant le mantra de la continuité… On a eu droit à de la suffisance et de l’arrogance, suivies d’une opération de récupération de l’extraordinaire élan de solidarité de la population pour pallier les insuffisances de l’appareil d’Etat. Sur le plan économique, le plan de relance globale post-COVID se fait toujours attendre. Entre-temps, c’est le règne de l’opacité et de l’à-peu-près.
Le gouvernement en place a compté sur la division de l’opposition et d’une résistance en pointillé de la société civile. L’entente des partis de l’opposition et la résistance – dont la marche du 11 juillet – ont changé la donne sur l’échiquier. Mais il persiste et signe avec son « Seul contre tous ». Le pays est entré dans une période de fortes tensions sociopolitiques. Les manifestations vont se multiplier avec, pour cible, les institutions qui sont instrumentalisées de manière grossière par le pouvoir, à l’exemple de la MBC.
Sur le plan social, c’est le chômage, avec des licenciements, et la perte du pouvoir d’achat pour des milliers de ménages, malgré l’aide à certaines entreprises et à certains “self-employed”. Nous ne sommes qu’au début du désastre social et humain, qui va s’intensifier et s’amplifier dans les semaines et mois à venir. Il y a beaucoup de souffrance !

Vous-même travaillez depuis longtemps sur un projet de société dans lequel l’écologie et la politique se conjuguent. Pouvez-vous nous en parler ?
Projet de Société est une initiative citoyenne lancée officiellement le 1er mai 2017 en marge du 50e anniversaire de l’indépendance du pays. Nous avons identifié 25 problématiques actuelles et à venir pour une plaidoirie en faveur d’un développement vert, humain et moderne. Cette initiative se décline par des articles et analyses de fond, dont une quinzaine a déjà été publiée dans la presse et sur le site Web de Projet de Société. Ces problématiques ont fait l’objet de forums-débats avec des panels d’invités. Nous avons aussi lancé un certain nombre d’initiatives concrètes, comme “Plantons des arbres Sime lalimier” à Résidence Mère Teresa Triolet, “zardin drom”, une école de photographie à Bambous et, plus récemment, Art Atak 2020. Projet de Société est une fondation qui continue sur tous les fronts. Nous profitons de cette occasion pour remercier vivement tous ceux (entreprises, organisation et associations, de même que des centaines de citoyens), qui ont compris la démarche, l’ont soutenue et continuent de le faire. Nous croyons dans une révolution tranquille pour une démocratie participative, avec la place qui doit revenir aux citoyens et à la société civile.

Où en êtes-vous avec le projet « Plantons des arbres », qui avait reçu la bénédiction du pape ?
Le projet se porte bien. De nombreux Mauriciens ont été sensibilisés à cette initiative et se sont mis à planter des arbres. L’hiver n’étant pas la période la plus appropriée pour le faire, il y a eu une pause. La plantation d’arbres va donc reprendre bientôt. C’est un “ongoing process”.

La COVID-19 a également remis en cause notre vision de la société… Peut-on parler du début d’une nouvelle ère dans la société mauricienne ? Quel devrait être les piliers de cette nouvelle normalité après la pandémie ?
La COVID-19 aurait dû normalement, comme vous le dites, conduire à une remise en cause de notre vision. À commencer par notre modèle de développement. On aurait dû revoir nos priorités dans un premier temps et repenser notre modèle de développement, avec comme priorités l’autosuffisance alimentaire, l’environnement, l’aménagement du territoire et l’économie bleue, et ce, pour soutenir un développement durable. Il faut travailler sur un plan de transition vers ce modèle, plus conforme aux nouvelles exigences, dont celle du réchauffement climatique. Une composante essentielle de cette transition est la place de l’économie solidaire portée par les PME, avec l’articulation qu’il convient avec l’architecture socio-économique “main-steam”.

Nous acheminons-nous vers une île Maurice plus solidaire et est-ce que le communautarisme s’estompera ?
Le 29 août a été un moment très fort et le Mauricianisme a résonné aux quatre coins du monde à travers la diaspora. C’était un message fort, avec des témoignages poignants, des pancartes et des t-shirts parlants. Concernant le mauricianisme, il y aura un avant et un après 29 août. Il nous faudra entretenir et nourrir cet élan, et être très vigilants. Avant même la marche, sur les réseaux sociaux, une armée de trolls avaient animé une campagne raciste et communaliste infecte sur la toile et sur le terrain contre Bruneau Laurette. Cette campagne, qui continue, est en train de prendre d’autres formes encore plus dangereuses. Il faut être très vigilants contre ces pyromanes et ceux qui les nourrissent. Sur ce registre, le Premier ministre, qui est aussi le leader du MSM, a la responsabilité et le devoir de veiller à ce que le pays ne se casse pas en morceaux. C’est devant le tribunal de l’Histoire que répondront ceux qui nourrissent ouvertement et dans l’ombre les pyromanes de la République.

L’opposition s’empresse de demander la démission de l’actuel gouvernement. Qu’est-ce que cela changera ?
« It is part of the game », avec un gouvernement acculé par la colère populaire. Il y a actuellement une pétition-référendum pour réclamer la démission du gouvernement. C’est un prolongement de la marche du 29 août. Il y a aussi des affaires en cours pour contester les résultats des dernières élections générales dans un certain nombre de circonscriptions. Les composantes de l’entente PTr-MMM-PMSD après la marche du 29 août réclament elles aussi la démission du gouvernement. Roshi Badhain a pris son bâton de pèlerin pour réclamer également la démission du gouvernement. Pour l’heure, je vois mal le gouvernement démissionner. Mais dans la présente conjoncture, au vu des dynamiques en cours, tout est possible dans les semaines et mois à venir. L’appel aux nouvelles élections générales, très souvent, se révèle être un jeu de « Ôte toi que je m’y mette », avec son lot de promesses démagogiques. Si tel est le cas, les nouvelles élections générales ne vont rien changer. Espérons que ce ne soit pas le cas. Le pays a besoin d’une vraie rupture marquant la fin d’un cycle, tant sur le plan du développement que celui de la gouvernance. La société civile, avec la révolution citoyenne en marche, a un rôle clé à jouer pour faire pression et se faire entendre pour un vrai changement.

La présence des jeunes représente-t-elle un espoir pour l’avenir ?
Définitivement. Cette jeunesse ne se reconnaît pas dans la façon de faire des partis politiques traditionnels. Elle est porteuse de renouveau. Elle était présente en très grand nombre dans cette manifestation. Oui, c’est un espoir dans l’avenir, car l’avenir, c’est la jeunesse, et sa présence témoigne de sa préoccupation de l’avenir et de son désir de participer à sa construction. Nous avons une jeunesse pleine de potentiel qui ne demande qu’un environnement et de l’espace pour s’épanouir. Nombreux sont les jeunes qui veulent fuir le pays par désespoir. Un des défis de l’heure consiste à leur redonner espoir pour qu’ils restent au pays.

Quid de l’ouverture du ciel, de l’industrie touristique et de SUS Mauritius ?
Depuis le 26 juillet, je plaide pour une ouverture du ciel en tenant compte de toute la complexité et délicatesse des enjeux – sanitaire, économique et humain. Le 31 août, le Premier ministre a parlé d’une ouverture en trois phases, entretenant un flou artistique sur la date d’ouverture définitive pour les touristes. Et ce, après que le DPM et ministre du Tourisme ait affirmé qu’il n’a pas de plan de relance en raison d’un manque de visibilité. L’ouverture des frontières, c’est simplement la survie du pays qui est en jeu. Le secteur touristique représente 25% du PIB, emploie directement et indirectement autour de 125 000 personnes, et rapporte au pays Rs 63 milliards en devises étrangères. Avec ce flou et cette incapacité de décider, nous sommes en train de rayer le pays de la carte mondiale des destinations touristiques, avec toutes les conséquences désastreuses que cela comporte pour un secteur déjà très mal en point. Il doit être relancé dans les plus brefs délais, avec un plan d’action pour les trois prochaines années. Nous travaillons actuellement sur une proposition dans ce sens, que nous rendrons publique bientôt. En espérant que…