Depuis le début du confinement les pensionnaires des maisons de retraites ne reçoivent aucune visite de leurs proches. Contrairement aux précédentes années les enfants ne seront pas à leurs côtés pour la fête des mères et les grandes animations ne seront pas au rendez-vous. Néanmoins on tente de s’organiser pour apporter des couleurs à cet événement. Par ailleurs, dans les hors-textes, certains pensionnaires s’expriment sur le confinement et le Covid-19.
Les enfants seront loin. Les cadeaux ne pleuvront pas. L’on ne dansera pas au rythme de la musique des orchestres et des groupes musicaux habituellement invités. Les associations et les bénévoles ne seront pas admis pour divertir et passer du temps avec nos ainés comme c’est le cas chaque année. Ce dimanche 31 mai, la fête des mères revêtira des couleurs différentes au sein des maisons de retraite. Pourtant, ce ne sera pas une journée morose. Entre repas spéciaux, buffets ouverts, animations musicales, karaokés, sketchs entre autres danses, chants et poèmes les personnes âgées s’organisent. Dans les différents établissements à travers le pays, “Nous espérons offrir aux pensionnaires un moment spécial pour la fête des mères”, relate Mevin Munisamy, Manager du Meenatchee Home.

Monde cloisonné

Outre le déjeuner, “Nous essaierons de marquer l’événement comme l’on peut. Nos employées assureront aussi une petite ambiance”, souligne Sœur Angélique du BPS Residential Care Home à Belle-Rose. Eric Bienvenu du St Paul Christian Care Home confie que ce 31 mai, “Ce sera une double célébration qui sera observée avec la fête de la Pentecôte qui tombe le même jour.” Govinda Rishikesh directeur du BG Care Home explique : “Cette journée sera aussi l’occasion de relâcher un peu la pression pour les 22 résidents et les employés, car des deux côtés, ce confinement n’a pas été de tout repos.” Dans une bonne partie des Home, nombre de carers sont restés sur place, parfois une semaine sur deux, faisant le sacrifice de ne pas être avec leurs proches pour le bien de tous. Ces maisons de retraites ont également dû opérer avec un personnel réduit : “Car certains des employés ont un frontliner dans leur famille”, relate Sœur Angélique. Aussi, dans l’enceinte de ces établissements, des mesures strictes ont été prises pour protéger ces seniors qui sont les plus à risque. Distanciation même entre les pensionnaires, désinfection toutes les demies heures, dans les espaces communs. Les activités étaient limitées.

“Les personnes qui comprennent le moins souffrent le moins”

“Les familles comprennent et coopèrent. Mais quand vous vivez dans un Home et que vous attendez chaque semaine la visite de vos proches et que ces derniers ne viennent plus, les ainés sont perdus. Ils pleurent parfois et nous questionnent car ils ressentent ce manque”, confie le responsable du Meenatchee Home. Selon Sœur Angélique, ce sont pourtant des conditions sine qua none pour leur propre sécurité. “Les personnes qui comprennent le moins souffrent le moins. Par exemple, ceux éprouvant des difficultés à reconnaître leurs enfants ne sont pas conscients qu’il n’y a pas de visite.” Par contre, les plus lucides suivent aussi les infos et l’actualité. “Ces derniers ont eu beaucoup de mal à accepter ce qui se passe. Ils sont angoissés par la peur d’être malade et ne plus revoir leurs enfants.” Du côté du St Paul Christian Care Home, c’est le même constat. “Nous avons aussi eu des résidents perturbés par cette situation. Mais les restrictions n’étaient pas aussi strictes. Suivant toutes les mesures sanitaires strictes, au cas par cas des personnes étaient autorisées à rencontrer leurs parents, surtout ceux qui sont résidents et en fin de vie.”

Pour les résidents qui sont alités, souffrent d’Alzheimer et autres maux, c’était aussi compliqué. Même avec un personnel limité, il faut souligner que c’était important pour ces établissements de veiller à ce que les ainés puissent avoir un minimum d’activités en extérieur.
Leur plus beau cadeau

L’un des plus grands réconforts des ainés et de leurs familles, c’étaient de se voir et se parler à travers des appels vidéos, expliquent les responsables. Cependant : “Après ces deux mois de confinement, le temps commence à être long et l’impatience de se voir et passer du temps ensemble est palpable des deux côtés”, nous confie-t-on du côté du BPS Residential care Home. Une impatience observée également chez les employés qui sont restés sur place et qui ressentent le besoin de rentrer auprès des leurs. Pour toutes ces raison, Sœur Angélique confie qu’au-delà de la fête des mères : “Nous sommes beaucoup plus occupés à nous préparer pour organiser l’après-confinement au mois de juin. Nous appelons les familles, pour mettre en place des créneaux individuels où ils pourront venir pour les visites tout en respectant les mesures sanitaires.”

Au St Paul Christian Care Home, les portes resteront fermées au-delà du 1er juin pour une “question de sécurité.” Mais les familles pourront venir déposer des cadeaux, et aussi discuter avec leurs parents à travers la porte. Au Meenatchee Home, même si l’accès sera aussi interdit, Mervin Munisamy explique : “Nous sommes là pour eux et nous les gâterons.”

Irène Ramsamy, 106 ans :

“Pire que la peste, le choléra et la variole”

“Je suis née en 1913. J’aurai 107 ans ce 28 octobre 2020. J’ai connu la grippe espagnole, la variole, la Seconde Guerre Mondiale, des cyclones dévastateurs… Mais je n’avais jamais vu une maladie aussi mortelle et destructrice que le coronavirus”, confie Irène Ramsamy, ancienne couturière de Sainte-Croix. Passant une bonne partie de ses journées à suivre les informations locales et internationales, la centenaire avoue que c’est une situation qui lui fait perdre le sommeil. “Je prie tous les jours et je demande au Bon Dieu d’apporter une guérison. C’est une punition du Très-Haut. Pire que la peste, le choléra et la variole. En à peine trois mois et il a tué des milliers de gens.”
Au temps de la grippe espagnole : “Nous habitions Port-Louis. Ma grand-mère avait envoyé ma tante, qui est aussi ma marraine, chez de la famille qui travaillait et habitait la propriété de Médine. Dans le train qui la transportait depuis la gare de Riche-Lieu, elle avait rencontré un garçon qui habitait aussi cette région de l’ouest. Sous son charme, le garçon lui avait fait savoir qu’il allait faire une demande à ses parents.” Le lendemain pourtant, en se renseignant sur ce garçon, sa marraine a été choquée d’apprendre son décès des causes de la grippe espagnole. “Sete enn maladi ki kouma ou atrap li, ou gagn malad latet ou tombe ou mor.” Néanmoins, même si la grippe espagnole a tué beaucoup de gens, “Ce n’est pas comparable as ce que le coronavirus a fait en trois mois.”
La centenaire s’inquiète avant tout pour ses enfants et petits-enfants, dont beaucoup sont à l’étranger.

Tillay Andrew, 76 ans

“Ki nou kav fer ? Se bondie kinn avoy sa !”

Nous devons apprendre à vivre avec le coronavirus pense cette résidente du Meenatchee Home. “Ki nou kav fer ? Se bondie kinn avoy sa e nou bizin aksepte li. La Chine a fabriqué ce virus, mais il n’avait pas pensé que ça éclaterait et causerait autant de dégâts.”
La septuagénaire avoue n’avoir jamais vu une telle chose : “Je me souviens du cyclone Carol. Nos maisons étaient en pailles et en tôles. Au moins trente personnes s’étaient refugiées chez moi avec la peur au ventre. Mais notre maison est restée intacte.”
Parallèlement, si les cyclones détruisent tout sur leurs passages, “Ce n’est que pendant deux ou trois jours. Mais le coronavirus affecte le monde entier sur une longue durée.”

 

José Allet, 79 ans :

“Prendre conscience de notre petitesse”

“La Covid-19 représente pour moi une étape à franchir. Quand nous constatons le nombre de décès, nous ne pouvons pas nous réjouir. Mais d’un autre côté, étant très positif de nature, je pense qu’il faut aussi voir ce qu’il apporte de bien. Des liens se construisent entre nos familles, nos voisins et nos proches. C’était une secousse nécessaire qui nous a faits prendre conscience de ce que nous sommes, pas grande chose au final. Nous croyions que nous étions grands, plus puissants que Dieu Lui-même. Mais cette réalité nous fait prendre conscience de notre petitesse. L’épidémie s’est attaquée au monde entier, sans aucune distinction. Elle a touché milliardaires comme sans-abris. Depuis les dernières épidémies et pandémies, le monde a évolué. Nous avons fait des découvertes et développé des techniques qui nous ont poussés à croire que nous étions puissants et forts. Le coronavirus est un test par lequel Dieu nous fait passer, pour voir nos limites. Le plus pire, c’est que nous sommes encore à nous interroger.”