La présidente de la Mauritius Examinations Syndicate Union (MESU), Manisha Goodary-Tauckoor, se dit préoccupée par le nombre de cas de violence domestiques répertoriés ces derniers temps contre des femmes. Elle a décidé ainsi de mener une croisade contre cet état de choses à travers des conférences de presse de la Confederation of Independent Trade Union (CITU). Elle fait remarquer dans l’interview qui suit que certaines femmes perpétuent la violence en gardant le silence à la suite d’une agression. Elle les invite à dénoncer cette pratique. Elle trouve aussi que le Protection Order ne sert parfois pas à grand-chose si la femme et l’homme doivent continuer à cohabiter sous le même toit. Pour elle, il fait « respecter, protéger et aimer les femmes pour que demain elles soient respectées, protégées et aimées ».

Pourquoi menez-vous une croisade à l’encontre de la violence domestique à l’égard des femmes ?

Il est important de continuer à sensibiliser tout un chacun sur ce fléau que l’Onu qualifie de « pandémie silencieuse ». La violence à l’égard des femmes à Maurice comme dans le monde constitue d’abord une violation des droits fondamentaux de l’Homme. On a tout pour veiller à la sûreté de la femme à Maurice. Je parle ici des lois, des conventions, d’un ministère, des hotlines, des postes de police autour de l’île. Et que remarquons-nous ? Les femmes continuent à être harcelées, brutalisées, violées, tuées dans les maisons, dans les rues, au travail et même certaines de nos parlementaires femmes n’ont pas été épargnées. Il faut chercher ce qui ne fonctionne pas. Il faut rendre efficaces les instruments de lutte contre la violence à l’égard des femmes. Au niveau du Congress of Independent Trade Union et de la Federation of Parastatal Bodies and Other Unions, nous préconisons une collaboration multisectorielle, une synergie de différentes organisations gouvernementales et non gouvernementales. Nous demandons de faire partie des différents comités ministériels autour de la lutte contre la violence.

Pensez-vous que le Protection Order est suffisant pour protéger les femmes ?

Si on vous accorde un Protection Order le matin et que dans l’après-midi on vous demande de rentrer chez vous sous le même toit que votre bourreau, est-ce que vous allez être en sécurité ? Dormirez-vous en paix ? Sériez-vous serein sachant que vos enfants ne sont pas en sécurité ? Cette femme, traumatisée, blessée dans sa dignité, cette femme qui a touché le fond, cette femme qui a demandé de l’aide, justice lui a-t-elle été faite ? En la renvoyant chez elle sous le même toit que son bourreau, le Protection Order ne lui inflige-t-elle pas une violence psychologique ? La violence sur la femme n’a pas cessé dans ce cas. Malheureusement, c’est quand il est déjà trop tard et que la femme est tuée que l’on se rend compte de l’inefficacité du Protection Order. Un bout de papier portant un sceau légal ne protège pas car cela ne met fin à la menace. La violence touche les femmes de toutes les couches sociales. Celle qui est au plus bas de l’échelle est plus vulnérable. Pour se défaire du mari brutal, il faut des sous pour payer un avocat. Récemment, une femme victime de violence m’a dit qu’elle a demandé une “legal aid” pour demander le divorce, et on lui a dit qu’il fallait qu’elle attende quatre ans pour en bénéficier. L’attente est trop longue et une femme victime de violence qui a besoin de se reconstruire et de sortir du traumatisme ne peut commencer ce processus de reconstruction, et donc reste dans une situation précaire. L’aide doit venir plus vite si on veut protéger la femme.

Le Children’s Bill fixe l’âge du mariage à 18 ans. Quel est votre avis à ce sujet ?

Voyons les conséquences d’un mariage avant 18 ans. La fille est contrainte d’interrompre sa scolarité. Il y a un risque d’auto-isolement. La femme reste dans une situation de dépendance économique. Elle devient ainsi une proie facile à la violence domestique. Est-ce que c’est cela l’avenir ? Est-ce la vie que nous voulons offrir à nos filles ? Plus l’âge du mariage est repoussé plus la femme a une indépendance économique.

Pensez-vous que les chiffres de Statistics Mauritius sont fiables sur la violence domestique ?

Non. Surtout lorsqu’on sait que sur les 35% des femmes victimes de violence dans le monde, seuls 40% demandent de l’aide et que sur ces 40%, seuls 10% font appel à la police. On ne peut se fier qu’aux statistiques pour se faire une idée de la situation sur la violence domestique. On sait qu’une grande majorité de femmes ne demande pas d’aide à la police par peur de représailles ou parce qu’elles sont intimidées. Ce n’est pas facile pour une femme d’aller à la police. Il est nécessaire pour un pays de recueillir des données sur les femmes victimes de violence afin d’améliorer les lois, les politiques et les services d’aide. Il est sans doute urgent de mettre en place une structure qui inspirera confiance aux femmes et qui permettrait à l’État de jauger l’ampleur du problème.

Est-ce que la COVID-19 a chamboulé le travail au MES ?

Certainement, comme c’est le cas partout. Les restrictions budgétaires et sanitaires nous ont obligés à revoir notre façon d’opérer. On met les bouches doubles pour les préparations des examens.

Quelles sont les relations entre la Mauritius Examinations Syndicate Union et la direction de cette instance ?

Le syndicat souhaite une collaboration constructive avec la direction et on croit dans le dialogue. On a fait part de nos intentions à la direction. On a souligné l’importance de signer un accord de procédé. Le syndicat espère trouver des solutions aux problèmes auxquels fait face le personnel.

Vous disiez l’autre jour que les femmes subissent des violences dans le milieu professionnel, dans la rue et au Parlement. Pouvez-vous nous en dire plus ?

La violence dans les milieux professionnels peut prendre la forme d’un harcèlement et du chantage et affecter la femme psychologiquement. On n’en parle pas vraiment puisqu’on est dans une relation de dépendance économique. Encore une fois, les femmes doivent savoir qu’il y a des dispositions dans la Worker’s Rights Act pour protéger contre ces types de violences. Dans la rue, un homme qui siffle, qui fait des commentaires désobligeants ou qui porte un regard insistant non désiré par la femme commet des formes de violences. Je n’ai pas besoin de vous rappeler des incidents au Parlement. On en a tous été témoins. On a manqué de respect aux femmes parlementaires. On a entendu des mots comme « p…». Certains de nos membres honorables ont malheureusement commis des actes déshonorables. Comment osez-vous ? Quel exemple donne-t-on aux garçons et aux hommes de ce pays ? Que c’est normal de malmener physiquement ou verbalement une femme ! Il nous faut une politique de zéro tolérance.

Vous sentez-vous en sécurité avec les caméras du Safe City ?

Écoutez, les récents événements n’inspirent pas confiance. Il faut que la population soit rassurée que personne ne peut manipuler ou effacer des données des caméras Safe City pour protéger quelqu’un.

Pourquoi, selon vous, il n’y a pas assez de nouvelles têtes au sein de la direction des syndicats ?

Je pense que l’on devient syndicaliste par conviction et par passion. Les syndicalistes d’expérience ont connu des moments difficiles de lutte pour protéger les intérêts des travailleurs. Les avantages et les conditions de travail dont nous, la jeune génération, bénéficions sont les fruits de leur lutte mais on ne s’en rend peut-être pas compte. We take a lot for granted, mais il est primordial que nous nous y intéressions. Il faut qu’il y ait un transfert de cette expérience, du “knowhow” des anciens aux plus jeunes. C’est une étape nécessaire si l’on veut que la lutte syndicale continue. Les anciens doivent le réaliser, le comprendre. Au risque de voir tous ces efforts de tant d’années de lutte se perdre. Une autre raison pour laquelle peut-être les jeunes s’y intéressent moins, c’est parce qu’ils ne comprennent pas comment fonctionne le monde syndical. On opère dans des paramètres légaux bien définis par l’Employment Relations Act qui établit les responsabilités et le cadre de négociation. Combien de jeunes ont lu la Workers Rights Act ? Combien connaissent réellement leurs droits ? Il le faut pourtant, si l’on veut décourager les abus du management ou de l’employeur. Ce n’est pas parce qu’on est dans cette relation de dépendance économique qu’on doit tout accepter.

Le président de la CITU, Deepak Benydin, parle de situation dangereuse par rapport au nombre de décès liés à la violence domestique, vu que six femmes sont déjà décédées cette année. Quelle est au fait la tendance ?

Ce que Deepak Benydin fait comprendre, c’est que la violence malheureusement se déroule maintenant entre les quatre murs d’une chambre, à la maison qui est supposée être un sanctuaire de paix. Mais ce sanctuaire devient un lieu de danger lorsqu’il y a de la violence. Dans le monde, y compris Maurice, c’est la tendance. Deepak Benydin a proposé la construction de maisons d’accueil pour ces femmes, pour qu’elles soient en sécurité et qu’elles se reconstruisent et redeviennent économiquement indépendantes. Ce fléau, la ministre Koonjoo Shah l’a annoncé, coûte environ deux milliards à l’État annuellement.
Dans la majorité des cas, lorsqu’une femme subit la violence pour la première fois, elle choisit de se murer dans le silence et de volontairement ignorer l’incident en le rangeant comme un “one-off event”. Et bien sûr, cela va recommencer et empirer pour certaines. C’est un cercle vicieux ! En choisissant le silence, les femmes ne sont pas en train de se rendre service. Au contraire, elles contribuent à perpétuer la violence. Quel message fait-elle passer à sa fille ou à son fils témoins de la violence. Les enfants témoins de cette violence ont plus de chance de subir ou de faire subir la violence car pour eux c’est un événement normal qui peut se produire dans la vie. Or, c’est tout sauf normal. À Maurice, lorsqu’une femme est battue ou tuée, le cas est rapporté dans les médias comme un fait divers survenu à cause de l’adultère. La société mauricienne a vite fait de banaliser cette tuerie atroce en disant « a be madam la ti ena komeraz deor ».

En justifiant ainsi l’acte, on est en train de le normaliser. Certes, en classant l’acte comme un fait divers teinté d’adultère, ça fait vendre plus de journaux ou augmenter le nombre de visites sur la Web TV… mais on ne rend pas service aux femmes. Il faut arrêter de banaliser ce genre d’événement et comprendre que c’est un drame humain condamnable. Les médias doivent comprendre cela et revoir leur façon de rapporter de tels événements. Le ministère doit éduquer les médias là-dessus pour les sensibiliser. L’initiative de la plateforme regroupant des ONG telles que Passerelle, SOS Fam, Dis-Moi, Ailes et Gender Links doit être valorisée sur un plan national pour toucher un maximum de femmes, incluant les adolescentes.

Pour combattre ce fléau, il est absolument nécessaire de sensibiliser les femmes dès leur jeune âge sur leurs droits et il faut inclure les jeunes garçons et les hommes dans cette lutte. Pour moi, il faut respecter, protéger et aimer les femmes aujourd’hui pour que demain elles soient respectées, protégées et aimées.