Avocate spécialisée dans les affaires familiales et la cause des femmes à Maurice, Me Pramila Patten commence une carrière au sein des institutions des Nations unies en 2002, quand elle est élue membre du Comité des Nations unies sur l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes (CEDAW). Depuis, l’avocate mauricienne a été réélue trois fois sur ce comité et en 2017, sa candidature pour être l’un des 13 sous-secrétaires qui font partie du cabinet du Secrétaire général des Nations unies a été retenue. Dans la foulée, elle a été nommée Secrétaire générale adjointe et représentante spéciale du Secrétaire général sur les violences sexuelles liées aux conflits. Cette semaine, notre compatriote a été nommée au poste d’officier chargé d’ONU Femmes. La nouvelle responsable de cette importante agence de l’ONU a accepté de répondre à nos questions par téléphone, depuis son bureau de New York.

 Vous avez été nommée cette semaine directrice exécutive par intérim d’ONU Femmes. Quelle est la mission de cette agence des Nations unies ?

— ONU Femmes, l’entité des Nations Unies consacrée à l’égalité des sexes, a été créée pour accélérer le progrès dans ce domaine dans le monde entier. ONU Femmes a son bureau principal basé à New York avec dix bureaux régionaux et nationaux dans 86 pays du monde.

Peut-on dire que la situation de la femme dans le monde s’est améliorée au cours des dernières années ?

— Malheureusement, non. 26 ans après la première grande conférence de Beijing sur la femme, le constat est le suivant : il y a eu des progrès certes, mais il y a aussi eu une érosion de ce qui avait été gagné. Nous vivons dans un monde avec une structure dominée par les hommes. Les espoirs et les promesses de la conférence de Beijing et les progrès enregistrés depuis ne peuvent, malheureusement, pas occulter les problématiques qui aujourd’hui handicapent la protection et la promotion des Droits des femmes dans le monde. À cause de la pandémie, les 25 ans de la conférence de Beijing n’ont pas pu être célébrés l’an dernier et ONU Femmes a organisé, en avril de cette année, le Forum Génération Égalité pour créer un multilatéralisme plus ambitieux en matière dse Droits des femmes, basés sur des engagements concrets. Par exemple, nous avons réussi à lever au 30 juin la somme de $ 40 milliards pour financer les programmes de l’égalité des genres. Ma responsabilité à ONU Femmes est d’assurer la transition jusqu’à la nomination du prochain directeur, et d’appliquer au quotidien les objectifs prioritaires de l’agence pour parvenir à l’égalité des sexes au niveau planétaire. Pour ce faire, je vais travailler avec les gouvernements des pays membres de l’ONU et la société civile pour l’application effective de normes.

Quels sont aujourd’hui les principaux obstacles à l’avancement de la femme vers la parité ?

— Je pense que les discriminations, les inégalités relèvent du pouvoir politique. Nous avons remarqué ces dernières années beaucoup de recul sur des sujets essentiels comme la santé reproductive, une montée de l’intégrisme religieux et des États qui attaquent les femmes activistes. Il y a une mouvance assez forte dans le monde contre les Droits des femmes. Exemples : ce qui se passe aujourd’hui en Afghanistan ; le fait que la Turquie s’est retirée de la convention d’Istamboul sur les violences faites aux femmes ; la Russie passant des lois très archaïques censées défendre les femmes et le fait que l’espace réservé aux femmes est en train de rapetisser. Les obstacles sont nombreux et sont en train de se multiplier. Pour résister à cette montée, le Forum Génération Égalité a défini six actions concrètes et ambitieuses dans la lutte pour l’égalité.

Est-ce que toutes les résolutions prises dans les conférences internationales comme celle que vous venez de citer sont mises en pratique ?

— Les chefs d’État qui ont participé au Forum Génération Égalité ont non seulement pris des engagements, mais ils ont, avec la société civile, des entreprises, etc., mis de l’argent sur la table pour réaliser de façon concrète ces engagements pour la promotion des droits des femmes.

Votre nomination coïncide avec la prise de pouvoir des taliban en Afghanistan. Qu’est-ce que les Nations unies et leurs agences peuvent et doivent faire pour protéger les droits des Afghanes des taliban ?

— Dans un premier temps, nous avons assuré la sécurité des employés des Nations unies en Afghanistan et les comités de crise se suivent depuis dimanche dernier. Nous faisons tout ce qu’il faut pour évacuer le staff international avec d’énormes difficultés logistiques. Les Nations unies ont décidé qu’ils ne fermeraient pas leurs bureaux à Kaboul, qui vont fonctionner avec un personnel réduit. Nous sommes en train de réfléchir sur les moyens de mettre à l’abri les femmes qui ont travaillé avec nous et qui sont menacées. Nous avons demandé à une série de pays amis de leur accorder rapidement des visas et d’assurer leur transport vers l’aéroport et de leur donner asile.

Vous parlez des mesures prises pour les femmes qui ont travaillé avec ONU Femmes. Mais quelles mesures seront prises pour la grande majorité des Afghanes menacées par les taliban ?

— Ce qui se passe actuellement en Afghanistan est une tragédie. Nous sommes en présence de rapports disant que les taliban enlèvent les filles de plus de dix ans pour les donner comme femmes à leurs soldats. Des dizaines d’adolescentes ont ainsi « disparu ». Que pouvons faire ? À l’heure où je vous parle, personne ne peut répondre à cette question.

Est-ce qu’ONU Femmes redoute que ce qui est en train de se passer en Afghanistan puisse se reproduire ailleurs dans le monde ?

— Hélas, oui ! Nous avons une liste de vingt pays que nous surveillons. Par ailleurs, nous craignons que la Somalie devienne un deuxième Afghanistan avec le groupe islamiste armé Al Shabab qui contrôle déjà une grande partie du pays. Il y a aussi Boko Haram qui étend son influence sur plusieurs pays d’Afrique. Pour en revenir à l’Afghanistan, nous attendons que les taliban aient formé leur gouvernement, ils ont annoncé qu’ils allaient le faire dès le départ des Américains, pour envisager des solutions. Mais il faut bien préciser qu’il existe un gouvernement afghan qui est en exil, qu’il y a des poches de résistance qui sont en train de se former contre les taliban. Personne ne sait comment la situation va évoluer quand les Américains auront plié bagage en laissant l’aéroport, le seul moyen de quitter le pays, aux mains des talibans. Mais nous pouvons déjà dire que la situation sera désastreuse. Nous sommes dans une situation extrêmement difficile et il ne semble pas qu’elle va s’améliorer dans les jours qui viennent.

l Quel regard jetez-vous sur l’avenir en ce qui concerne le respect des Droits des femmes ?

— Il n’est pas très optimiste, malheureusement. La violence sexuelle est utilisée comme une tactique de guerre par les terroristes. La Covid a amplifié les disparités et les inégalités hommes/femmes. Les femmes ont été plus affectées par l’impact du Covid que les hommes, au niveau du travail perdu et des violences subies. Il a été constaté dans beaucoup de pays qu’il y a eu beaucoup de violence contre les femmes pendant les périodes de confinement. Nous allons lancer le mois prochain lors de l’assemblée générale des Nations unies un document stratégique « for Covid 19 recovery » pour essayer d’aider les pays à faire face aux nombreuses conséquences de la pandémie. Il va falloir travailler doublement pour reprendre ce qui a été perdu. L’avenir ne peut être que sombre quand on ajoute à ce qui vient d’être dit les conséquences du changement climatique, les inondations et les feux de forêt, les tremblements de terre, plus particulièrement celui qui a été suivi d’un cyclone à Haïti. L’avenir est très sombre et nous devons rester mobilisés pour défendre les Droits des femmes en Afghanistan, mais aussi ailleurs dans le monde où ils sont menacés.

Je reviens à votre nomination pour assurer l’intérim au poste de directeur exécutif d’ONU Femmes. Est-ce qu’en montant dans la hiérarchie de l’ONU vous avez constaté que la parité est respectée ?

— En trois ans, l’actuel Secrétaire général a réussi à réaliser un de ses objectifs : établir la parité au niveau du senior mangement de l’ONU. Il a également mené une politique de « diversion and inclusion » pour employer au niveau du senior mangement plus de femmes venant de pays du tiers monde, plus particulièrement de pays d’Afrique.

En 2017, vous avez été nommée Secrétaire générale adjointe et représentante spéciale du Secrétaire général sur les violences sexuelles liées aux conflits. Vous venez d’être nommée directrice exécutive p.i. d’ONU Femmes. Quelle sera la prochaine étape de votre carrière professionnelle : Secretaire générale des Nations unies ?

— (Rire) Mon contrat comme représentante spéciale du Secrétaire général sur les violences sexuelles liées aux conflits, qui devait se terminer l’année prochaine, a été étendu jusqu’en 2024. Mon objectif est de mériter la confiance qui m’a été faite et de bien faire mon travail jusqu’à la fin de mon mandat. Après on verra.