Reza Uteem

Notre invité de ce dimanche est Me Reza Uteem, avocat d’affaires et président du MMM. Il revient sur l’actualité politico-économique mauricienne très chargée cette semaine.

Les noms d’Ivan Collendavelloo et de Paul Bérenger figurant côte à côte sur un document selon lequel ces deux politiciens auraient obtenu des bribes dans le St-Louis Gate ! Votre réaction ?

– Tout d’abord, je trouve regrettable que le Premier ministre ait choisi de montrer le rapport à Collendavelloo, pour que ce dernier puisse s’expliquer, mais pas à Bérenger. Soyons sérieux ! D’autant plus qu’en 2015, Paul Bérenger, alors Leader de l’opposition, posa une PNQ au ministre Collendavelloo lui disant que l’appel d’offres pour la centrale St-Louis avait été taillé sur mesure pour une firme et s’il comptait référer l’affaire à la police. Le ministre Collendavelloo répondit que cette affaire du passé ne l’intéressait pas et ne serait pas référée à la police. Le PM cite le nom de Bérenger dans cette affaire pour tenter de faire diversion parce que son gouvernement est aujourd’hui extrêmement fragilisé non seulement par le St-Louis Gate et la révocation de son DPM, mais aussi avec le scandale de l’attribution de contrats médicaux sans appel d’offres attribués pendant le confinement. Pour moi, tout cela est une tentative de diversion pour essayer de faire oublier que le contrat de la centrale St-Louis, dénoncé aujourd’hui, a été attribué par un gouvernement MSM dirigé par SAJ pour tenter de jeter la responsabilité sur Bérenger et le MMM. Dans quel pays au monde est-ce que c’est le leader de l’opposition qui détient les informations confidentielles permettant d’obtenir un contrat d’une institution gouvernementale ? Si le PM a vraiment des informations impliquant Paul Bérenger, pourquoi est-ce qu’il ne nomme pas une commission d’enquête comme nous le lui demandons ?

Une des questions qui reviennent le plus dans ce St-Louis Gate est la suivante : comment est-ce qu’une institution internationale comme la BAD peut publier un rapport citant des noms de personnalités dans une allégation de corruption ?

– Le rapport n’a pas été rendu public. Il faut souligner que la BAD a refusé de donner une copie de ce rapport à l’ICAC et au ministre des Finances parce qu’il concerne des personnes qui n’ont pas donné leur version des faits. Avant la BAD, la firme danoise BWSC a écrit au CEB en lui disant la même chose. Le PM cite deux noms mais refuse de donner les autres noms cités dans le résumé du rapport et entretient ainsi l’opacité autour de tout ce dossier. Il refuse de nommer une commission d’enquête parce qu’il a des choses à cacher. Par exemple, que des proches de son gouvernement et de son parti auraient pu obtenir d’autres contrats avec des organismes publics dans des conditions douteuses ? C’est pour cette raison que l’enquête a été confiée par le PM à l’ICAC, alors que cette instance n’a pas la capacité de mener cette enquête.

On ne comprend pas ce que vous voulez dire sur la capacité de l’ICAC?

– Je vais vous éclairer. Savez-vous pourquoi Maurice est sur la liste noire de l’Union européenne ? Parce « Mauritius has failed to demonstrate that law enforcement agencies have capacity to conduct money laundering investigations and parallel financial investigation and complex cases. » L’Union européenne vient dire que nos agences n’ont pas la capacité de mener des enquêtes dans des affaires de blanchiment d’argent. Qui est l’agence mauricienne chargée de ce travail ? C’est L’ICAC. Ce n’est pas le MMM qui le dit, mais d’abord le FATF et ensuite l’UE, noir sur blanc, et qui en raison de cela vient d’inclure Maurice sur sa liste noire. Et c’est à l’ICAC que le PM demande d’enquêter sur l’affaire de corruption de la centrale St-Louis ? Pour moi, il est clair que le dossier est envoyé à l’ICAC pour une vaste opération de cover-up !

On commence à se perdre dans les méandres de cette affaire. Expliquez-nous la chronologie qui a conduit Maurice sur la liste noire de l’Union européenne…

– Tout a commencé avec le rapport ESAAMLAG, un groupe de pays africains qui procède à une auto-évaluation de leurs faiblesses en matière de lutte contre la corruption et le blanchiment. Ils ont créé la Financial Action Task Force, une agence qui a proposé quarante recommandations à mettre en pratique dans le cadre de ce combat, par tous les pays concernés. Suite à cela, la FATF a fait un rapport pour souligner les faiblesses du système mauricien et le gouvernement a amendé la loi en deux fois dans le passé et le fera une troisième fois, la semaine prochaine, pour suivre ces recommandations. Mais il ne suffit pas d’amender la loi, il faut la mettre en pratique.

Justement, pourquoi est-ce qu’on ne l’a pas fait à Maurice jusqu’à maintenant, par manque de volonté ou par manque de compétences nécessaires dans les institutions ?

– Parce qu’il ne sert à rien d’avoir le cadre légal nécessaire si les personnes responsables, qui sont supposées le faire respecter, ne font pas leur travail. On a oublié que dans le cas d’Alvaro Sobrinho, le board de la FSC, dont le Solicitor General du pays, avait démissionné. On aurait cru qu’après cette démission Alvaro Sobrinho aurait été sanctionné. Non seulement il ne l’a pas été, mais la FSC lui a offert une management company pour continuer de plus belle ! Quand le gouvernement montre que non seulement il n’a pas la volonté politique de mener le combat contre le blanchiment, mais devient partie prenante du contraire et interfère dans la gestion des agences chargées du combat, vous croyez que les agences internationales ne le voient pas ? Nous sommes sur la liste noire à cause de l’irresponsabilité de ce gouvernement qui est blâmé par les instances internationales.

Est-ce que le St-Louis Gate vient renforcer les doutes des institutions internationales sur l’incapacité — ou le manque de volonté, selon vous — de Maurice à lutter contre le blanchiment et la corruption ?

– Évidemment ! Arvin Boolell l’a dit au PM lors de sa PNQ sur l’affaire St-Louis. Et le PM — je ne sais s’il l’a fait délibérément ou s’il ne comprend rien au secteur financier — a minimisé l’affaire.

Vous êtes en train de parler d’un Premier ministre qui a aussi été ministre des Finances jusqu’à l’année dernière !

– Grâce à l’action de cet ancien ministre des Finances et actuel Premier ministre, Maurice se retrouve sur la liste noire de l’Union européenne ! Avant lui aucun Premier ministre n’a réussi cet exploit ! Pravind Jugnauth affirme qu’il a des relations privilégiées avec le Premier ministre indien, ce qui n’a pas empêché l’Inde d’interdire l’entrée sur son territoire des investissements étrangers ayant transité par Maurice ! Quel brillant résultat pour un Premier ministre et ancien ministre des Finances ! Dans cette sombre affaire, l’attitude du gouvernement est mauvaise dès le départ. Il savait que le pays était sous l’observation des instances internationales, mais il a choisi, et de manière délibérée, de ne pas prendre les décisions pour attaquer les problèmes fondamentaux qui ont conduit le pays sur la liste noire. Ces problèmes fondamentaux sont : il y a des failles dans la manière dont Maurice mène les enquêtes sur le blanchiment d’argent et l’agence responsable des investigations est l’ICAC, qui tombe sous le bureau du Premier ministre.

Cela fait plusieurs semaines qu’on sait que Maurice pourrait se retrouver sur la liste noire. Pourquoi est-ce que le gouvernement n’a pas pris les décisions nécessaires pour éviter que le pays se retrouve sur cette liste ?

– Parce qu’il est dans l’intérêt personnel et immédiat du gouvernement de garder l’ICAC comme une cover-up machine pour couvrir tous les scandales qui éclatent. Il a à sa disposition une institution qu’il contrôle et c’est ce que nous reproche l’Union européenne. Si l’ICAC était un organisme indépendant, il n’est pas sûr que des ministres et même le gouvernement actuel auraient pu se maintenir au pouvoir.

Est-ce que la situation est aussi grave que vous le dites, Reza Uteem, ou est-ce que vous exagérez les faits en bon soldat de l’opposition ?

– Pour moi, ce gouvernement n’a aucune envie ou intérêt à combattre la corruption. Au contraire, il fait tout pour cover-up over. Exemples. Alors que la firme Boskalis l’avait accusé de corruption, le conseiller du Premier ministre a continué à siéger sur les conseils d’administration d’Air Mauritius et de la SBM, avec sa bénédiction. Quand le scandale St-Louis éclate le 8 juin et que l’opposition réclame la démission du ministre responsable et celui du président du CEB, le Premier ministre refuse en disant que ce sont des rumeurs. Il a fallu que le président du CEB déclare sur une radio qu’il savait que la BAD avait ouvert une enquête pour que le Premier ministre soit obligé de le révoquer, avec le board. Nous avons un Premier ministre qui tant qu’il n’est forcé d’agir, tant que l’information ne tombe pas dans le domaine public, ne prend aucune décision. Est-ce que cette manière de faire, ou de ne rien faire, est celle de quelqu’un qui a envie de combattre la corruption et le blanchiment d’argent ?

Est-ce que les propositions d’amendements aux lois que le gouvernement présentera mardi prochain au Parlement vont satisfaire l’Union européenne ?

– Je ne vois rien dans les amendements proposés qui s’adressent à notre problème fondamental : l’incapacité des agences mauriciennes de mener les enquêtes nécessaires, comme le dit l’UE. Je ne vois rien dans les propositions qui donne la garantie qu’à partir de la semaine prochaine l’ICAC va pouvoir se lancer dans des enquêtes complexes dans la plus grande transparence. En 2019, les décisions d’enquêter étaient prises par trois personnes à l’ICAC. L’une a été candidate sous les couleurs du MSM aux dernières élections au numéro 2, une deuxième avait un fils qui était candidat MSM au numéro 18 et le troisième avait réussi l’exploit de se prononcer, devant le Privy Council, contre une enquête ouverte par son propre bureau. Objectivement, est-ce qu’une agence ainsi dirigée peut dire qu’elle travaille sans aucune ingérence en toute indépendance ?

Quelles sont les conséquences de l’inclusion de Maurice sur la liste noire de l’UE ?

– Quand un pays se retrouve sur la liste noire de l’UE, cela ne concerne pas seulement le secteur financier, mais l’ensemble du pays, depuis les gros importateurs jusqu’au simple citoyen qui a besoin d’envoyer de l’argent à l’étranger pour les études de ses enfants. Le fait que Maurice est sur la liste noire peut inciter des banques à ne pas procéder à des transferts ou de les faire après beaucoup de vérifications, ce que l’on appelle dans le métier des enhanced due diligence, avec le temps et les frais que cela implique. Jusqu’à présent, Maurice était une plateforme pour canaliser les investissements sur l’Afrique à travers des agences de développement. Du fait que Maurice est sur la liste noire, ces agences de développement n’ont pas le droit d’utiliser les fonds à partir d’ici. Les sociétés installées à Maurice vont délocaliser, en retirant leurs investissements en devises étrangères des banques mauriciennes. Ce qui va faire plonger davantage la roupie et en augmentant, de facto, les prix des produits importés.

Vous êtes en train de décrire une situation catastrophique alors que le gouvernement semble dire que les choses vont s’arranger et des ministres mauriciens vont, pour cela, téléphoner aux responsables de l’Union européenne pour faire enlever le nom de Maurice de la liste !

– Je suis de plus en plus convaincu que l’objectif de ce gouvernement n’est pas de gérer efficacement le pays, mais de rester au pouvoir. Exemple : hier a eu lieu une réunion des actuaires au cours de laquelle a été démontré que la CSG, qui va remplacer le NSF est, « unsustainable. » La CSG a été instituée juste pour permettre au gouvernement d’augmenter la pension de vieillesse en 2023, pour respecter une promesse électorale. Mais à partir de 2024, il n’y aura pas suffisamment d’argent pour continuer à payer la pension, à moins de demander, une fois encore, l’aide de la Banque centrale. C’est comme ça qu’on va gérer le pays ? Quelqu’un disait qu’en 2019 Maurice était au bord du précipice et qu’avec le dernier budget – qui ne comporte aucune mesure pour relancer l’économie, pour adresser les problèmes fondamentaux de nos secteurs traditionnels, pour créer de bonnes conditions économiques dans la durée et de nouveaux emplois —nous avons fait un pas en avant.

Comment expliquez-vous le silence du silence privé et du secteur offshore  concernés directement, face à cette situation économique que vous qualifiez de catastrophique ?

– Le drame à Maurice c’est qu’il y a une telle mainmise du gouvernement sur toutes les institutions que le secteur privé a peur. Quand le gouvernement essaye de sanctionner l’universitaire Rajen Narsinghen, il vise tous les fonctionnaires et employés des corps paraétatiques qui pourraient oser le critiquer. Quand, en plein confinement, la police va arrêter une internaute parce qu’elle a posté une image humoristique sur le net et que ses avocats sont menacés par la police, est-ce que ce n’est pas clairement une action destinée à faire peur aux Mauriciens ? En cas de commentaire ou de contestation : prison !

On vous repose la question : est-ce que vous n’êtes pas en train d’exagérer ?

– Allez poster la question à cette internaute qui a été arrêtée et qui a passé une nuit en cellule pour avoir posté une photo se moquant du Premier ministre ! Personne ne va parler dans le secteur privé ou l’offshore parce qu’ils ont besoin de rester en bons termes avec les agences sous la mainmise du gouvernement. Si ces institutions étaient indépendantes, les opérateurs auraient protesté. Mais dans la situation actuelle, comment voulez-vous qu’une entreprise fasse des critiques contre le gouvernement alors que demain elle aura besoin de ces agences pour obtenir pour elle ou ses clients des licences d’opération ? Je vous rappelle que c’est l’UE qui vient dire que les agences chargées de lutter contre la corruption et le blanchiment ne peuvent pas faire leur travail efficacement. Avez-vous entendu parler d’une arrestation dans l’affaire de Quantum Global ou de Banyan Tree ? Est-ce que malgré les pertes faites par la SBM la Banque de Maurice a pris une sanction à son encontre et dans le cas de la MCB, condamnée par une cour de justice ? Comment voulez-vous que la Banque de Maurice soit perçue par les instances internationales comme une law enforcement agency qui fait convenablement son travail ? Nous sommes désormais perçus comme un pays qui fait du blanchiment. Nous sommes sortis de l’exemple mauricien international pour devenir un pays infréquentable sur la scène internationale. Le Rwanda se positionne pour remplacer Maurice comme centre financier avec l’appui des Britanniques, qui sponsorisent ce pays. Il a tout pour, non seulement rivaliser, mais détrôner Maurice comme centre financier pour les investisseurs qui veulent aller en Afrique !

Si les amendements ne vont pas changer grand-chose à la situation, Maurice va donc rester sur la liste noire et continuer à avancer dans le précipice économique?

– Non, parce qu’il ne faut pas jeter les armes, fermer les yeux et se croiser les bras. En tant que patriotes, il faut penser à l’avenir de ces centaines de jeunes qui travaillent dans le secteur offshore. Un secteur que le gouvernement a abandonné en nommant à la tête de ses institutions the wrong persons in the wrong places, c’est-à-dire so bann dimounn, pour pouvoir tout contrôler. Malgré la situation, nous ne baissons pas les bras et nous, dans l’opposition, nous continuons à faire notre travail au Parlement. L’épidémie de Covid-19 a été l’occasion pour des gens bien placés de se faire beaucoup d’argent dans l’opacité en utilisant les procédures d’urgence. L’opposition demande un select comittee pour faire la lumière sur cette question et le Premier ministre et le ministre de la Santé ont refusé. Les Mauriciens doivent se poser la question suivante : qui essaye-t-on de protéger et de couvrir en refusant ce select committee. Tout cela démontre que Pravind Jugnauth et son gouvernement ne sont pas intéressés à combattre la corruption et le blanchiment d’argent, et ce n’est pas seulement le MMM qui le dit, mais aussi l’Union européenne !

Mais alors qu’elle est la solution ?

– Il faut changer de gouvernement, car je ne vois aucun changement dans la politique contre la fraude, la corruption et le blanchiment avec le gouvernement actuel.

Pour changer de gouvernement, il faut attendre les élections générales, qui auront lieu dans quatre ans…

– Je ne suis pas sûr qu’il faille attendre aussi longtemps. N’oubliez pas que les pétitions électorales sont en train d’arriver devant la cour en dépit des manoeuvres du gouvernement pour les retarder. Ces pétitions peuvent changer la situation, car n’oubliez pas qu’aux élections de 2019, la majorité des électeurs s’est retrouvée dans l’opposition, comme le prouvent les statistiques. Depuis les sept derniers mois, avec les scandales à répétition, même des personnes qui ont voté pour le gouvernement se retrouvent aujourd’hui dans l’opposition. Fort de ce soutien, l’opposition parlementaire peut, avec le soutien de compétences non parlementaires, créer une équipe pour remplacer ce gouvernement et mener une politique pour sauver le pays au lieu de privilégier les proches d’un parti, de leur accorder les gros contrats sans passer par les appels d’offres.

Mais il ne faut pas oublier que le gouvernement dit le contraire et assure qu’il est de plus en plus fort électoralement…

– Il n’y a qu’une manière de prouver la force électorale d’un parti ou d’un gouvernement : les élections ! Si le gouvernement est aussi fort qu’il le dit, il n’a qu’à organiser les élections villageoises et municipales qu’il a renvoyées à plusieurs reprises. Nous verrons alors s’il est aussi fort électoralement qu’il le prétend à l’échelle du pays !.