Mélanie Vigier de Latour-Bérenger, psychosociologue, vice-présidente de la Société des Professionnels en Psychologie à Maurice, membre du Kolektif Drwa Zanfan Morisien (KDZM) et du Kolektif Drwa Imin (KDI) et facilitatrice certifiée de Discipline Positive pour les Parents, réagit fermement à cette affaire. Dans cet entretien, elle aborde de nombreux sujets essentiels, dont les répercussions sur les victimes de ce type d’activités et la pédopornographie à Maurice, entre autres.

Dans toute cette affaire, qui sont les victimes ?

Une victime est toute personne « qui subit un dommage, qui subit les effets d’une situation, d’événements, de choses néfastes », selon le Larousse. Quelqu’un qui voit ses photos circuler sur des réseaux sociaux ou sites pornographiques sans qu’il ou elle ne le choisisse est victime. En ce qui concerne les mineurs.es, sur le plan physique, selon Daniel Siegel, professeur de psychiatrie, un des experts mondiaux du cerveau de l’enfant, le cortex frontal et préfrontal du cerveau de l’enfant, n’est pleinement mature que vers 25 ans. Et ces parties du cerveau sont les sièges des processus mentaux tels que : penser, imaginer, planifier, réfléchir, prendre des décisions, se connaître, être empathique, avoir un sens moral, évaluer les risques, etc. Un enfant mineur ne peut donc pas mesurer tous les enjeux et conséquences de ses décisions ou actions ; il ou elle est donc de facto victime n’étant pas pleinement conscient de ce que cet envoi de photos implique. Et dans tous les cas, qu’un être humain ait choisi ou non de transmettre une photo de lui ou elle nu.e lui appartient et en aucun cas cela ne devrait être retransmis et partagé, par respect et considération.

Quelles sont les répercussions de la diffusion de ces images intimes sur ces victimes ?

De nombreuses conséquences s’observent chez les personnes victimes. Sur le plan psychologique, social et légal. Elles peuvent se sentir humiliées, embarrassées, trahies, peuvent avoir honte, peur et manquer de confiance en elles ou en l’autre. Il y a aussi des risques de repli, de blessures sur soi, de pensées suicidaires, etc. Un sentiment de colère peut aussi s’installer face à l’utilisation de son image sans son consentement pour l’utiliser à mauvais escient et la transmettre. De la colère aussi que son visage ait pu être utilisé sur un autre corps, nu et que cette image ait été faite, puis circule, dans les cas où ces personnes n’ont pas envoyé elles-mêmes ces photos. Il y a des risques aussi dans la relation aux autres : risques de moqueries, de réputation entachée, ce qui importe beaucoup à l’adolescence, des risques de bullying et cyberbullying, risques d’exclusion, etc. De plus, sur le plan légal, les sections b) et c) de l’article 21 de la Children’s Act promulguée en décembre 2020 mentionnent aussi que personne ne doit produire, posséder, disséminer, offrir ou rendre accessible du matériel pédopornographique, impliquant donc des mineurs.es de moins de 18 ans.

Qu’est-ce qui peut pousser un groupe de personnes (l’on parle de plus de 1 200 hommes) à se rassembler pour créer un tel réseau d’échanges d’images et de vidéos à caractère pornographiques, voire pédopornographiques ?

Selon les statistiques de l’Information Communications Authority (ICTA) en 2020, il y a une moyenne de 41 673 tentatives d’accès à des sites pédopornographiques par mois les six premiers mois de 2020 et cela représente une nette augmentation par rapport aux chiffres de l’ICTA publiés en avril 2018, mentionnant environ 25 900 tentatives d’accès par mois en 2017. Cette hausse et l’adhésion à ces groupes pose question pour plusieurs raisons :

— Les personnes qui ont recours à ce genre de sites/groupes recherchent du plaisir sexuel à travers des photos et films à caractère sexuel avec des enfants. Ce qui est fortement interpellant en termes de fonctionnement d’une sexualité adulte. Et d’une sexualité impliquant le partage, l’échange, la communication, le consentement, etc.

—  L’utilisation intensive de pornographie juvénile est un marqueur fiable d’attraction sexuelle vers les enfants et peut-être le seul indicateur du trouble pédophile, même si la consommation de pédopornographie en elle-même ne répond pas aux critères du trouble pédophile, bien qu’elle soit illégale, selon le DSM V. Et les facteurs explicatifs à l’origine de la pédophilie mettent en évidence le vécu de traumatismes importants subis dans l’enfance. Dans 90% des cas : abus sexuels, carences affectives graves (enfants non désirés et non aimés), maltraitance, créant des défaillances dans la construction de la personnalité et l’identité de ces individus. D’après Thibaut (2008) et Caparros (2012), 30% et 60% auraient été victimes d’abus sexuels au cours de leur enfance. Que s’est-il donc passé dans la vie, la construction de ces personnes allant de manière intensive sur ces sites ou groupes impliquant des mineurs.es ?

De plus, quid des enfants victimes qui figurent sur ces sites ou images ? De l’industrie criminelle qu’est la pédopornographie ? Quid de leur protection ? Quelle empathie éprouvent les personnes qui cautionnent ce genre de visionnage ou adhèrent à ces groupes ?

Et enfin, un axe important doit être questionné et envisagé : selon Haettel, 2019, diverses études mettent en évidence le lien entre le passage à l’acte, donc une agression sexuelle sur mineur.e et l’accès à la cyberpédophilie. Le pourcentage de passage à l’acte varie de 1 à 85%. Il existe un risque. Une étude de Hanson et Babchischin, en 2009 sur 3536 sujets, fait ressortir que 18,5% ont commis une agression sexuelle avant ou après l’accès à des sites pédopornographiques. Il faut donc accroître la vigilance…

Quid de ces individus, souvent mineurs, qui proposent des images et vidéos à caractère sexuel moyennant une certaine somme d’argent ? Qu’est-ce qui explique ce phénomène ?

De nombreux jeunes ne mesurent pas les risques encourus par l’envoi de photos nudes, notamment vu le développement du cerveau. Ils et elles le font parfois pour répondre à la pression de quelqu’un (partenaire, ami ou faux profil sans le savoir…) insistant, pour être intégré.e dans un groupe, pour se sentir important.e et populaire ; car parfois certains.es amis.es en parlent et disent le faire aussi souvent. Selon un article du Monde, en mars 2020, la pratique des nudes, « photos érotiques devenues incontournables de la séduction adolescente », sont très courantes. Selon une étude Mori, Camille & al, 2019, 1 adolescent.e sur 7 dit avoir eu recours au sexting. 1 sur 4 recevrait des mails ou sms sexuellement explicites. Selon une étude de l’Éducation nationale en France en 2018, 9% des lycées auraient été victimes de vidéos, photos, rumeurs humiliantes sur Internet. En Australie en 2017, une enquête eSafety révèle qu’un jeune sur 3 dit avoir expérimenté le sexting… Les statistiques de la CDU à Maurice ne comprennent pas d’informations de cet ordre. Les nudes circulent néanmoins chez les jeunes.

Que faire dans ce genre de situations ?

Il importe d’agir sur plusieurs axes : l’intervention et la prévention

l La vigilance de l’accès à ces sites ou groupes est importante. L’ICTA ou le National Computer Board, sous l’égide du ministère des TIC, a informé dans un communiqué, émis le 24 mars, que Telegram a été contacté pour bloquer les groupes à travers lesquels des contenus de pédopornographie sont partagés.

Cela est fondamental et que les personnes au courant de tels groupes le signalent, à Facebook si les groupes y sont ; à la Human Rights Commission : mhrcdbs@intnet.mu, au CDU au 113 ou au Bureau de l’Ombudsperson for Children au 454 3010 s’il s’agit de mineurs.es ; pour une meilleure protection des personnes victimes impliquées dans les films, photos, sites pornographiques en signalant ces sites et contribuant à les démanteler.

— Il est primordial de parler de pédophilie et de pédocriminalité (les pédophiles qui passent à l’acte). Des dangers des sites pédopornographiques à cause des nombreux enfants victimes. En parler à la maison, à l’école. Il urge d’arrêter de croire que tout ce qui est en lien avec la sexualité est tabou. En parler permet de protéger.

— La sensibilisation : il importe aussi que des programmes de sensibilisation aux usages du numérique, notamment aux risques de revenge porn ou pornodivulgation, liés aux nudes soient effectués en milieux communautaire et scolaire. Elle peut aussi se faire sous forme de campagnes rappelant les formes de pédopornographie, incluant l’envoi de nudes ; les conséquences sur les personnes victimes, les risques de harcèlement sexuel vu que les images sont sur le web et ne sont plus contrôlées ; les risques d’accès des prédateurs sexuels ; les risques de chantages à cause des images ; etc.

De plus, ces campagnes pourraient inclure un rappel des recours possibles et les lois qui condamnent ce genre de pratiques. Selon la section 46 de l’ICT Act, toute personne utilisant un moyen de communication à des fins obscènes ou pour causing annoyance. La section 21. Child Pornography de la Children’s Act promulguée en décembre 2020 en fait aussi état. Nous pouvons et devons intervenir pour protéger toute personne dont l’intégrité peut être bafouée, qu’elle ait consenti ou non à transmettre des photos.

‘’ (1) No person shall –

(a) knowingly obtain access, through information and communication technologies, to child pornography;

(b) produce, possess, procure, obtain, import, export or distribute child pornography, whether or not through information and communication technologies, for himself or for another person;

(c) view, supply, disseminate, offer or make available child pornography and any other pornographic material; or

(d) coerce, force or otherwise induce a child to view a pornographic performance or pornographic material, or to witness a sexual act.

(2) Any person who commits an offence under subsection (1) shall, on conviction, be liable –

(a) where the child is physically or mentally handicapped, to penal servitude for a term not exceeding 20 years;

(b) in any other case, to penal servitude for a term not exceeding 10 years.

(3) Part X of the Criminal Procedure Act and the Probation of Offenders Act shall not apply to a person liable to be sentenced under this section.

(4) In this section –

“child pornography” includes any representation by whatevermeans –

(a) where a child is, or appears to be, engaged in real or simulated explicit sexual activities; or

(b) of the sexual parts of a child, primarily for sexual purposes. »

Propos recueillis par  Kovillina Durbarry