Ils ont plus de 60 ans. Ils pêchent depuis toujours dans le lagon de Mahébourg et ne comptaient pas ranger ou vendre leurs pirogues. Mais le déversement des tonnes d’hydrocarbures du MV Wakashio a bouleversé le plan des vétérans de la pêche et les prive de “leur” lagon. Ces vieux loups de mer ont du mal à accepter et vivre la séparation forcée du lagon. Pour eux, la mer est bien plus qu’un gagne-pain. Elle est cette amante dont ils ne peuvent se passer…

Ne plus pêcher ? Robert Hollingsworth, 67 ans, ne conçoit pas l’idée de ne plus pratiquer le seul métier qu’il connaisse. La mer pour lui, ou pour n’importe quel autre vieux loup des lagons, est bien plus qu’une vaste étendue d’eau nourricière et imprévisible. Quand la mer voit un homme mûrir au creux de ses vagues, quand c’est elle qui voit apparaître les premières rides sur son visage buriné par le soleil et le sel, qu’elle est témoin de la force de ses bras et des limites de son corps, elle lui est évidemment bien plus qu’un gagne-pain. “Cela fait 45 ans que je suis pêcheur”, dit Robert Hollingsworth. Après presque cinq décennies à voguer sur les eaux du Sud et du Sud-Est, l’homme que tout Mahébourg connaît, “parce que je dis ce que je pense et mo enn gran lagel”, dit-il, est toujours aussi attiré par sa tentatrice de mer. “Zour ki mo mars lor mo zenou, mo aret lapes.” Tout est dit.

“On ne peut pas réellement décrire ce qui nous lie à la mer”, concède Christian Hang Hong, âgé de 67 ans également. Les deux pêcheurs se connaissent depuis toujours. Imaginer un seul instant qu’ils aient pêché pour la dernière fois dans leur lagon avant la marrée noire est pour les deux hommes juste impensable. À 67 ans, un pêcheur, un vrai, ne range pas sa barque, ses casiers, sa canne… Le 26 juillet dernier, Christian Hang Hong avait, raconte-t-il, des casiers dans le lagon. Il y a été pour vérifier s’il y avait des prises. La veille, le MV Wakashio avait échoué sur les récifs de Pointe d’Esny. “Quand on a vu l’eau blanchâtre dans les périmètres du navire, nous savions que les coraux étaient fichus. Cela signifiait beaucoup… ” se désolait un pêcheur septuagénaire rencontré auparavant et qui peinait à envisager l’arrêt de ses activités.

Depuis cette date, Christian Hang Hong est retourné là où il avait placé ses casiers. “On nous avait donné l’autorisation d’aller récupérer nos casiers. Mais après tout ce temps passé dans l’eau, ils ont pourri. C’était peine perdue”, explique-t-il, dépité. Mais les vétérans, fiers, cachent leurs larmes.

Leur instinct vaut plus  que des diplômes

Si à 67 ans, un pêcheur ne tire pas sa révérence d’autant que sa licence de pêche est valide à vie, en revanche, Christian Hang Hong, Robert Hollingsworth et leurs collègues vétérans devront se résoudre à patienter. “On connaît la mer”, disent-ils comme pour rappeler en toute humilité que leurs connaissances et leur instinct valent plus que des diplômes et l’avis des experts, “elle ne se remettra pas avant 20 ans !” Passionné de documentaires sur la pêche, Christian Hang Hong se remémore le naufrage de l’Erika au large de la Bretagne (France) en 1999, avec à son bord 31 000 tonnes d’hydrocarbures. Plus de 20 ans après, dit-il, les côtes bretonnes affectées ne sont pas totalement remises des déversements catastrophiques du pétrolier. Si d’aventure le lagon du Sud-Est leur est interdit pendant ce laps de temps et qu’aucun projet de pêche ne leur est proposé, les deux pêcheurs savent que malgré toute la passion et la force dont ils disposent pour poursuivre leur métier, il y a de fortes chances qu’ils restent à terre !

“Lui, dit Robert Hollingsworth en regardant Nandranath Chumroo, il a de la chance. À 48 ans, il est encore jeune.” Ce dernier est le gendre de Robert Hollingsworth. Avec son beau-père, Nandranath Chumroo a partagé des années de mer. Mais dans le contexte actuel, il ne sait pas lequel des deux a plus de chance que l’autre. Comme beaucoup de chefs de famille victimes des conséquences économiques de la pollution causée par le MV Wakashio, Nandranath Chumroo a des crédits à rembourser, un loyer à payer, doit faire bouillir la marmite et d’autres responsabilités financières. 

“Les Rs 10 200 du Wakashio Solidarity Grant, le Wage Assistance Scheme de Rs 2 250 et la Bad Weather Allowance ne suffisent pas. La somme totale peut paraître correcte, mais nous gagnons plus que cela ! Par contre, le pêcheur qui touche sa pension de retraité et qui n’a pas les mêmes responsabilités que les plus jeunes peut entre-temps s’en sortir” dit Nandranath Chumroo. Un pêcheur qui arrive à travailler tous les jours peut gagner environ Rs 20 000 par mois. Il y a quelques jours, la question de l’octroi de 100 bateaux semi-industriels pour la relance de la pêche en dehors du lagon affecté a redonné un brin d’espoir aux pêcheurs. Cependant, la pêche semi-industrielle est une pratique à laquelle des pêcheurs rencontrés à Mahébourg ne sont pas habitués. “Nou pou aprann” disent-ils.

Pour l’instant, personne ne sait très bien quand ce projet sera concrétisé. “Vous voyez, nous les pêcheurs, nous pratiquons un métier noble. Mais nous ne sommes ni couverts par une assurance et nous n’avons pas droit à un plan de retraite. C’est dommage et triste à la fois. Pour certains d’entre nous, il n’est financièrement pas possible de décrocher du travail”, se désole Robert Hollingsworth. Ce dernier et Christian Hang Hong affirment qu’ils ne rateront pas l’occasion de vivre une autre expérience à bord d’un bateau semi-industriel. Être en mer et pêcher, c’est tout ce qui compte… “Après Le Bouchon, la mer de Mahébourg et ses alentours est la plus poissonneuse du pays. On ne rentre jamais bredouilles. Apre, kisannla ki pa kone ki Mahébourg se landrwa pwason sa ? Tou dimounn vinn isi pou aste pwason” dit Christian Hang Hong.

Une épreuve pour les vieux loups du lagon

Aujourd’hui, leur mer, souillée, va mal. Quelque 400 pêcheurs des régions du Sud-Est sont au chevet du grand bleu. Mais dans la région, la communauté des pêcheurs est beaucoup plus importante et comprend aussi tous ceux qui ne disposent pas de licence. D’ailleurs, la situation de ces derniers inquiète beaucoup leurs collègues détenteurs d’une carte de pêcheur. Si certains ont pu entamer des démarches au ministère de l’Économie bleue et de la Pêche pour être éligibles à une compensation financière, d’autres n’auront pas d’autre choix que d’avoir recours à la débrouillardise ou de continuer à… pêcher ! “Sinon, comment feront-ils pour survivre ?” se demandent des pêcheurs de Mahébourg. Dans le village, on craint des répercussions sociales. Dans la région, les vétérans de la pêche ne sont pas aussi nombreux que les moins de 55 ans. “Je ne connais pas le nombre exact de pêcheurs âgés. Mais nous devons être environ 190 dans toute l’île et peut-être une trentaine ou légèrement plus à Mahébourg”, dit Christian Hong Hang.

Depuis que la mer est interdite à la pêche, chaque jour qui passe est une épreuve pour les vieux loups du lagon. Les nerfs sont à cran, l’appel du large est certes pressant, mais ne peut être exécuté. “Je me réveille à la même heure tous les jours, comme quand j’allais à la pêche. Je suis debout à 4h et je me rendors à 10h, comme quand je rentrais de la pêche”, confie Robert Hollingsworth. Il y a bien des années de cela, se souvient-il, son père pêcheur l’interpellait alors qu’il jouait au football dans la rue. “Il m’a dit, comme ça direct : to pa pe fer nanie, vinn donn enn koudme.”

C’est ainsi que le tout jeune homme qu’il était s’est retrouvé les pieds dans la mer avec une canne à pêche en main. C’est non sans fierté qu’il dit de son ami qu’il est “le meilleur fabricant de casier” qu’il connaisse. “Savez-vous à quel âge j’ai fabriqué mon premier casier ?” nous demande Christian Hang Hong, les yeux rieurs. “Mo pou dir ou la. Mo’nn get mo papa ranz enn kazie bien mem. Mo’nn gete, gete… Apre mo’nn refer li exakteman parey. Mo ti ena wit-an”, raconte le pêcheur. Aujourd’hui, les casiers sont en métal. La matière ne lui a pas enlevé sa dextérité. Ce que les autres fabriquent en plusieurs jours, lui, dit-il, il déroule et sépare les fils en métal pour monter un casier en deux jours.

Robert Hollingsworth porte toujours les traces laissées à son poignet droit par une anguille. “Elle m’a sectionné le tandon !” Raconte-t-il. L’anguille s’était retrouvée piégée dans son casier. Mordu, le pêcheur ensanglanté a été conduit à l’hôpital. Mais cette mésaventure n’est pas la pire de sa vie. À plusieurs reprises, les vagues ont renversé sa barque. La mer était maîtresse de son destin. Il s’en est toujours sorti. “Une fois, les vagues étaient tellement puissantes qu’elles m’ont arraché les vêtements. Mo’nn al stasion lapolis touni. J’ai appelé ma femme pour qu’elle vienne me chercher au poste de police”, confie notre homme. La colère de la mer ce jour-là ne l’a pas dissuadé d’abandonner la pêche. “Celui qui pêchait avec moi a arrêté la pêche. Moi, j’y suis allé le lendemain !” dit-il en riant.

Ce n’est pas qu’il croit dans sa bonne étoile. Mais l’homme est tenace et sans doute un brin têtu et culotté. D’ailleurs, il faut l’être pour manger l’ourite ou le poisson pêché dans la mer polluée. “Il ne me reste que 15 ans à vivre. Je le sais. Je vais mourir à l’âge qu’avait mon père lorsqu’il s’est éteint”, affirme le pêcheur… Plus sensible, Christian Hong Hang raconte qu’il n’a pas eu le courage de regarder les dauphins retrouvés morts sur la côte. “Cela m’a fait mal, très mal… Qui plus est, il y avait une femelle qui attendait des petits”, dit-il attristé.