Après le décès de son époux, Vishal, pyrograveur et figure emblématique de Mahébourg, Natasha Magrajah s’efforce de faire revivre sa boutique, I love Mahébourg. Ce lieu de convergence des artistes avait pour but de promouvoir leur travail et de valoriser le village. Mais un peu plus d’un an après le départ de Vishal, avec la crise liée à la COVID-19 et au Wakashio, Natasha Magrajah, seule avec deux enfants, peine à joindre les deux bouts. N’étant pas éligible pour le Self-employed Assistance Scheme, étant en effet bénéficiaire d’une pension de veuve, elle n’arrive plus à payer le loyer du magasin et n’a pu réunir la somme nécessaire pour payer l’examen de son fils. Elle plaide pour un Wakashio Survival Scheme et souhaite l’organisation d’événements pour faire revivre la localité.

Parlez-nous de I love Mahébourg, projet mis en place par votre époux, Vishal, décédé l’année dernière ?
Comme on le sait, Vishal était pyrograveur et sculpteur. En 2003, il avait ouvert un petit vidéo club, tout en continuant à faire de l’artisanat à côté, mais cela n’a pas marché. Par la suite, en 2010, il y a eu les activités autour du bicentenaire de la Bataille de Grand-Port. Vishal a été très impliqué sur le chantier. Ce qui lui a permis de reprendre ses activités et, surtout, de participer à des foires et festivals.

C’est ainsi qu’en 2016, il a lancé le projet I love Mahébourg. Il avait une vision et voulait que la boutique serve de plateforme aux artisans. Ils venaient placer leurs travaux à la boutique. Il les aidait même dans leurs démarches, notamment auprès de la SMEDA. Son rêve était de faire d’I love Mahébourg un “hub” pour la région. Il voulait mettre en valeur le savoir-faire des artisans de la région, que ce soit pour faire un casier, des sculptures en ciment, etc. Mais par la suite, en 2017, il a commencé à avoir des problèmes de santé, liés au diabète. Il a fait des traitements ici et en Afrique du Sud, et a subi six interventions chirurgicales, mais il a fini par perdre la vue. Ensuite, il a eu d’autres complications et a commencé à entamer des séances de dialyse. Il est finalement décédé en mai 2019. Je dois dire qu’au cours de toute cette épreuve, nous avons bénéficié du soutien de beaucoup de Mauriciens. Il y a même eu un concert de solidarité.

Un an après, vous avez décidé de reprendre le projet. Comment cela se passe-t-il pour vous ?
Je dois d’abord préciser que je ne suis ni artiste ni artisan. Je suis là pour continuer à faire vivre ce que Vishal a commencé. Il s’était tellement investi dans ce projet, mais à cause de sa santé, il n’a pas pu aller au bout de son rêve. Mon rôle, aujourd’hui, est de continuer le travail pour atteindre son rêve, même si je ne pourrais le faire comme lui l’aurait fait. J’essaye de valoriser le travail des artistes, des artisans. On sait très bien que la filière artistique n’a pas le support nécessaire. On vous décourage même, disant qu’il n’y a pas d’avenir dans ce domaine. C’est chagrinant que nos artistes et artisans ne soient pas valorisés.

Après le décès de Vishal, j’ai mis cinq mois pour me retrouver, avant de reprendre l’activité. C’était très dur pour moi, avec deux enfants à charge, mais je me suis dit que Vishal avait consacré sa vie pour Mahébourg et que je ne pouvais le laisser tomber. Pour donner un nouveau “boost” à la boutique, j’ai approché CIM Finance pour un emprunt afin de pouvoir relancer l’activité.

Malheureusement, un mois après, il y a eu le confinement. Le magasin est resté fermé pendant trois mois. Je n’ai pu faire fructifier mon investissement. Après le confinement, on s’attendait à ce que les activités reprennent, mais il y a eu le Wakashio. Mahébourg est aujourd’hui un village mort. Ici, la majorité des gens gagnent leur vie des activités de la mer. Ils sont tous des sinistrés. Il n’y a donc pas de client. Même les étudiants qui passaient de temps à autre pour acheter de petits souvenirs, comme des porte-clés, ne viennent plus…

« Le Wakashio a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. J’ai envie de travailler, mais c’est difficile. D’ici décembre, si je n’arrive pas à trouver l’argent nécessaire pour le loyer, peut-être que je devrais fermer boutique »

 

Comment faites-vous avec des dettes à rembourser et des enfants à nourrir ?
Je touche une pension de veuve, mais comment vivre avec Rs 9 000 ? J’ai deux fils, de 14 et 20 ans. L’aîné devait repasser ses examens, mais je n’ai pas eu l’argent nécessaire pour les payer. Cela me touche profondément. Je ne suis pas éligible pour le Self-employed Assistance Scheme parce que j’ai une pension de veuve, m’a-t-on dit. Pourtant, je suis une femme seule avec deux enfants.

Pour ce qui est des dettes, j’avais fait des arrangements avec CIM Finance après le confinement pour rééchelonner mes paiements. Je devais commencer à rembourser fin septembre. J’avais fait ces arrangements en juillet, sans savoir qu’on aurait le Wakashio en août. Du coup, je n’arrive plus à payer et on m’envoie des messages chaque mois. Ce n’est pas évident. Le Wakashio a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. J’ai envie de travailler, mais c’est difficile. J’ai aussi la location du magasin et l’électricité à payer. D’ici décembre, si je n’arrive pas à trouver l’argent nécessaire pour le loyer, peut-être qu’on me demandera de partir, que je devrais fermer boutique.

Avez-vous cherché de l’aide auprès des autorités ?
Nous sommes en train de vivre une crise économique et sociale sans précédent. Malheureusement, personne ne vient se rendre compte de notre situation. Il y a beaucoup de femmes seules, comme moi, qui essayent de s’en sortir. Il y avait une réunion de la Wakashio Assistance and Support Cell, au bureau des Fisheries, et nous sommes partis pour faire entendre notre voix. Toutefois, les gens sur place nous ont fait comprendre qu’ils étaient venus pour écouter. Un mois après, nous n’avons rien entendu.
L’autre jour, j’ai entendu une femme skipper, qui était une “frontliner” pour sauver le lagon, dire qu’elle attendait toujours l’allocation de Rs 10 200. Il y a beaucoup de skippers et de plaisanciers qui vont à la banque tous les jours pour vérifier si l’argent a été versé, et ils rentrent bredouilles. La situation est très difficile.
C’est pour cela que nous avons demandé un Wakashio Survival Scheme, pour venir en aide à toutes ces personnes affectées. La crise a un effet domino. Il n’y a pas que les personnes qui travaillent directement avec la mer qui sont concernées. Pour le moment, il y a des personnes qui font des dons. Étant active sur le terrain, j’aide à préparer des paquets alimentaires. Mais peut-être que dans peu de temps, je devrais mettre mon nom sur la liste également.

Que suggérez-vous pour la reprise des activités à Mahébourg ?
Il faut organiser des événements pour inciter les gens à venir. On sait que lorsqu’il y a des activités, comme les régates et le festival kreol sur le Waterfront, les gens viennent en nombre. Je salue d’ailleurs l’initiative de la “guest house” Chantauvent, qui a organisé une foire des artisans, mais ils sont limités. Le gouvernement doit organiser des événements d’envergure. Le secteur privé également. Cela permettrait de relancer l’économie à Mahébourg.

Par ailleurs, il y a également un aspect psychologique. Nous sommes des “zanfan lakot”. La mer fait partie de nous. Je déprime de ne pas pouvoir aller à la plage, car elle est fermée. C’est le seul loisir que je peux offrir à mes enfants. J’ai très peur pour l’avenir de nos jeunes. Je crains qu’ils n’aient plus rien à quoi s’accrocher, qu’ils perdent confiance en Mahébourg. La crise est beaucoup plus profonde qu’on ne le pense, mais malheureusement, personne ne vient s’en rendre compte. Personne ne cherche à savoir comment nous sommes en train de vivre.

Avez-vous des échos du projet de développement touristique à Mahébourg ?
Je fais partie du collectif Mahébourg Otantik, et à ce titre, j’ai participé à quelques réunions. Je rappelle que dans un premier temps, il n’y avait pas eu de vraies consultations avec les Mahébourgeois à ce sujet. Nous avons protesté, car nous ne voulions pas d’un projet de développement du style Grand-Baie. Nous voulions que Mahébourg conserve son authenticité. Suite à cela, nous avons eu une réunion à la MTPA. On a vu un plan avec des Coffee Shops etc., qui était de loin le projet “roots” que nous avions et qui représentait plus Mahébourg. Ensuite, le projet a été confié à Gaëtan Siew, qui a fait une présentation que nous avons trouvée intéressante.

Mais par la suite il y a eu les élections, et il y a un nouveau ministre du Tourisme. Nous ne savons donc pas trop où on en est. Récemment, l’Economic Development Board a relancé un appel d’offres, exercice qui avait déjà été fait auparavant. Donc, je ne sais pas trop quelles ont été les décisions prises. Toujours est-il qu’on avait voté une somme de Rs 200 M pour ce projet dans le budget 2018-2019. On avait parlé de régénération de Mahébourg. Je pense qu’on peut justement se servir pour relancer les activités à Mahébourg. Nous avons 11 sites historiques, deux sites Ramsar… Ce sont des atouts à valoriser. Il faut trouver des alternatives en attendant que la plage rouvre, que les activités de la mer reprennent. Surtout qu’avec le Wakashio, on ne sait pas si les touristes vont revenir.

Selon vous, l’avenir à Mahébourg est donc incertain…
En effet. Outre les difficultés économiques et sociales, il y a aussi des préoccupations par rapport à la santé. À ce jour, nous n’avons pas eu un rapport officiel pour nous dire quels étaient les risques liés à la pollution du Wakashio. Allons-nous développer des complications de santé du fait d’avoir respiré l’odeur de pétrole ? Moi-même, j’ai été volontaire pour le nettoyage et, à un certain moment, j’avais des irritations dans la gorge, et mon nez saignait. Quelles pourraient être les conséquences à long terme ? Qu’en est-il de la qualité de l’air et de l’eau aujourd’hui ? S’il y a eu des tests, qu’on rende les rapports publics pour que tout le monde soit au courant.

Ensuite, je redis qu’il y a des gens qui sont en train de survivre dans la région du sud-est. Il y a beaucoup de souffrance. Des gens ont dû vendre leur bateau pour rembourser leurs dettes. Mais ceux qui n’ont rien à vendre, comment feront-ils ? L’avenir est sombre, mais j’ai confiance dans les Mahébourgeois. Ils vont se battre. Cependant, nous avons besoin de soutien, d’encadrement.

Sur le plan personnel, j’espère trouver les moyens nécessaires pour sauver I love Mahébourg. Ce n’est pas qu’un business, cela représente aussi beaucoup pour mes enfants et moi. Nous avons accompagné Vishal dans ce projet. Mon fils pratique également la pyrogravure, mais il est découragé. Il ne voit pas d’avenir dans ce domaine.

« À ce jour, nous n’avons pas eu un rapport officiel pour nous dire quels étaient les risques liés à la pollution du Wakashio. Allons-nous développer des complications de santé du fait d’avoir respiré l’odeur de pétrole ? »