La Court of Investigation, qui vise à situer les responsabilités dans le naufrage du MV Wakashio, s’est poursuivie cette semaine. La séance de jeudi revêtait toute son importance puisque l’ex-commissaire de police Khemraj Servansing se présentait à la barre des témoins. Il a concédé devant le président de la Cour, Abdurafeek Hamuth et ses deux assesseurs, Johnny Lam Kai Leung et Jean Mario Géneviève, que les autorités – plus particulièrement la National Coast Guard (NCG) – auraient pu mieux faire pour prévenir le naufrage du MV Wakashio sur les récifs de Pointe D’Esny. « Il y a des lacunes dans notre système de gestion de crises », a lancé Khemraj Servansing. L’assesseur Géneviève n’a pas mâché ses mots au sujet du rôle de la NCG dans le naufrage, pointant du doigt « les  contradictions » dans les versions du PC Ujoodah, de l’OPS Room de Fort William et du PC Sujeebun, basé à Pointe-du-Diable : « C’est un fait que les deux officiers ont induit le Premier ministre en erreur puisqu’il n’y a eu ni d’appel téléphoniques ni d’appel radio VHF à 18h15, contrairement à leurs témoignages faits sous serment. »

Fraîchement retraité de la force policière où il a accompli 47 ans de carrière, Khemraj Servansing a aussi  été à la tête du National Emergency Operations Command (NEOC) de 2014 à août 2021. Il a, donc, été en première ligne des réunions de crise qui ont été organisées dans le sillage du naufrage du vraquier et de la catastrophe écologique qui s’en est suivie. « C’est à 21h15 que j’ai été informé qu’un navire japonais s’était échoué sur les récifs. J’ai promptement réagi en téléphonant au commandant Manu de la NCG pour une réunion en urgence à l’Operation Room. Elle s’est faite à 22h », a fait ressortir Khemraj Servansing. A une demande de l’ancien juge Abdurafeek Hamuth qui voulait qu’il dépose le procès-verbal de ladite réunion, l’ex-commissaire de police a déclaré que « cette réunion était informelle. En revanche, celle que j’ai convoquée le lendemain avec des responsables de plusieurs unités de la police au siège de la NCG à Pointe d’Esny était officielle. J’avais d’ailleurs ordonné au commandant de la SMF Anil Kumar Dip d’activer le niveau 2 du NEOC ce jour-là. »

Abdurafeek Hamuth a, alors, attiré l’attention de l’ex-commissaire de police sur « le fait que le jour du naufrage, aucun hélicoptère du squadron n’était disponible pour une intervention alors qu’il est de notoriété publique que des appareils doivent être prêts à tout moment pour intervenir. Have you been given excuses and explanations? » En réponse à cette remarque, Khemraj Servansing a déclaré que « saying excuses would be unfair to the Mauritius Police Force, your honor.” Abdurafeek Hamuth est revenu à la charge: « What have been imparted to us are nothing than excuses. Helicopters were grounded, no spare parts. Should not this squadron be ready to intervene at any costs?” Au motif qu’il a été propulsé commissaire de police le 4 juin 2020, soit « uniquement sept semaines » avant le naufrage, l’ex-commissaire a soutenu que « there was not much I could do. Nous ne disposions pas de pièces de rechange compte tenu de la fermeture des frontières. J’ai repris les choses en main et je donne la garantie que nos six hélicoptères sont en bon état. We are ready. » Cuisiné par le panel sur « les lacunes, le manque de prévoyance et l’incurie » des décideurs le jour fatidique, Khemraj Servansingh a souligné que « les  autorités mais principalement le NCG auraient pu mieux faire pour prévenir le naufrage. A cette époque, il n’y avait pas de protocole standard établi pour contrer ce genre d’accident. Il y a des lacunes dans les systèmes de gestion mis sur pied dans le monde entier, dont le nôtre. »

« Ils devront en assumer les conséquences » 

Jean Mario Geneviève s’est alors lancé dans une série d’arguments, de questions et de dénonciations portant sur le rôle de la NCG et des deux officiers Ujoodah et Seejubun dans l’accident. Il a primo voulu savoir de l’ex-commissaire si une quelconque enquête a été instituée sur les officiers qui étaient en charge, le jour du naufrage, et si ces derniers avaient été questionnés. « En tant que chef de cette unité, le commandant Manu a reçu les deux officiers pour qu’ils répondent aux questions. C’est sur la base des renseignements qu’il a récoltés que le commandant a rédigé son rapport », a soutenu Khemraj Servansingh.

Jean Mario Geneviève s’est fondé sur les relevés téléphoniques de Mauritius Telecom (MT) et des radios VHF pour acculer les PC Ujoodah et Seejubun : « C’est clair et net que les deux officiers ont menti car il y a des contradictions dans leurs versions. Ils ont induit le Premier ministre en erreur car aucun appel n’a été effectué à partir de 18h15. » Khemraj Servansingh a opiné de la tête. « C’est effectivement une faute grave d’autant qu’ils auraient dû constamment surveiller le navire et ne pas se cacher derrière des excuses ou des mensonges. Ils devront en assumer les conséquences », dit-il. A noter que le nouveau commissaire de police Anil Kumar Dip aurait également dû déposer devant la Cour d’investigation, jeudi, mais il n’a pu répondre à l’invitation.

« Les remorqueurs n’avaient pas les capacités requises »

Le directeur de la Mauritius Ports Authority (MPA), Sekar Suntah, qui a déposé mardi, a déclaré que l’aide de la MPA avait été sollicitée le lendemain du naufrage pour qu’on déploie nos remorqueurs. Or, dit-il,  « le Sir Gaëtan et le Sir Edouard n’étaient pas en mesure d’intervenir dans cette situation et n’avaient pas les capacités requises pour ce type d’intervention. Le Director of Shipping nous avait informés le 29 juillet qu’il y avait un remorqueur qui se dirigeait vers nos côtes en provenance de La Réunion et que deux autres suivraient par la suite. » Sekar Suntah a déclaré qu’ « en revanche, la MPA a offert son aide en envoyant 300 mètres de booms à Pointe-D’Esny. »

Jean Mario Géneviève lui a alors demandé si ce n’était pas possible au moins de stabiliser le navire avec les deux remorqueurs, compte tenu du spectre de la marée noire. Shekhar Suntah a souligné que Maurice ne dispose pas d’un Emergency Towing Vessel (ETV). « Du coup, une décision a été prise au sein de la MPA de faire l’acquisition d’un salvage tug en cas d’urgence. Il devrait être disponible en 2023.» Interrogé sur la possibilité de fermer le port pour répondre à une urgence nationale, le directeur de la MPA a déclaré que cela relève d’une « policy decision » et que la MPA ne peut s’engager seule dans une telle démarche.