Alors que le rapport de la Banque mondiale sur le secteur cannier est attendu avec beaucoup d’intérêt, l’ancien président du Syndicat des Sucres et CEO de Terra, Nicolas Maigrot, insiste, dans une interview accordée au Mauricien, sur l’importance de la bagasse dans la pérennité du secteur cannier. Il plaide pour une revalorisation de la bagasse, qui est à peine rémunérée aujourd’hui, et propose une rémunération qui serait équivalente au prix minimum payé pour l’huile lourde. Notre interlocuteur estime que la revalorisation de la bagasse donnera un nouvel élan à l’industrie sucrière, encouragera la replantation des cannes vierges, avec pour conséquence un meilleur rendement sucrier, et permettra au pays d’atteindre ses objectifs en matière de production d’énergie renouvelable, c’est-à-dire une part de 35% en 2025. Pour lui, l’industrie sucrière joue actuellement sa dernière chance de survie.

Nous nous approchons de la récolte sucrière et force est de constater que le secteur est un des rares piliers qui ont pu opérer normalement cette année. Comment se présente la situation dans l’industrie sucrière cette année ?
Le COVID-19 a mis en lumière l’importance du secteur sucrier. Durant ces dernières années, d’autres secteurs ont émergé. Heureusement pour le pays. Au niveau du secteur sucrier, même si en termes de chiffre d’affaires, il paraît plus modeste par rapport au secteur touristique ou de la pêche, mais force est de constater que ce secteur est un générateur net de devises étrangères. À part un peu de fertilisants, on n’importe rien pour produire le sucre. Le reste provient de la canne à sucre. Même une partie des fertilisants est produite à partir de la vinasse extraite de la mélasse. L’industrie sucrière est une véritable économie circulaire. L’histoire est là pour démontrer sa résilience et son effet multiplicateur dans l’économie. Les économistes de la MCB parlent d’un effet multiplicateur de sept ou de huit. C’est-à-dire que ce que nous produisons doit être multiplié par sept ou huit. D’où l’importance du sucre. Nous connaissons son poids dans l’histoire de l’économie mauricienne. Toutefois, il faut reconnaître que ce produit n’a pas été suffisamment valorisé ces dernières années, encore moins son pouvoir énergétique. Aujourd’hui, 20% de l’énergie produite localement viennent de l’énergie renouvelable, dont 14% de la bagasse. En gros, 70% de la production de l’énergie renouvelable viennent de la bagasse. Le gouvernement l’a reconnu et les différentes études l’ont démontré, dont Nodalis et la Banque mondiale. C’est pourquoi, l’industrie sucrière, résiliente par ces temps difficiles, reste une industrie qui perd de l’argent avec pour conséquence que les planteurs ne plantent plus.

Normalement, un cycle de replantation est de sept ans. Ce qui peut assurer un bon rendement de la canne par hectare. Or de sept ans, on est à dix ou à 12 ans aujourd’hui. Donc, les planteurs ne replantent pas avec pour résultat que le volume de sucre produit passe de 700 000 tonnes, il y a une vingtaine d’années, à 500 000. Cette année sera une des plus mauvaises, avec une production de 270 000 en raison de la sécheresse et d’autres raisons liées à la COVID-19. Nous sommes arrivés presque à la fin de ce cycle. Voilà une industrie qui crée de la valeur, mais qui n’est pas justement valorisée. L’industrie sucrière ne demande pas de subside, on veut être reconnu comme étant une industrie essentielle pour le développement économique et qui apporte de la richesse au pays.

Comment le faire ?
Toutes les études ont démontré que la bagasse a une grande valeur dans la production de l’électricité et que c’est loin d’être reconnu. De plus, le prix obtenu du CEB pour la fourniture de l’électricité est bien trop faible.

En vérité c’est l’industrie sucrière qui est en train de subventionner les autres industries. En vendant l’énergie moins cher, les autres industries d’exportations en ont profité. Il faut reconnaître que c’est une très bonne chose. Malheureusement ceux qui souffrent, ce sont ceux ont planté la canne et ceux qui font le sucre. La COVID-19 est venue démontrer aujourd’hui qu’il faut prendre cette industrie à bras-le-corps et qu’on prenne les décisions qu’il faut.

Avant même d’être élu, le Premier ministre avait fait comprendre que l’industrie sucrière figure sur sa liste de priorités. Pour moi, je considère que cette année sera pour nous la dernière chance que nous avons pour sauver l’industrie sucrière.

Une série de mesures fiscales ont été annoncées par le gouvernement. Ces mesures ne suffisent donc pas pour le secteur sucrier ?
Les mesures s’adressent essentiellement aux petits planteurs qui représentent 15% de planteurs. 85% de des planteurs n’ont pas eu d’incitations financières. Or ces 85% ont en grande partie investi dans la mécanisation et se retrouvent avec des pertes énormes. Terra a perdu près de Rs 700 M millions durant ces quatre dernières années dans la culture de la canne parce que suite à l’ouverture du marché européen, les prix ont chuté. C’est un phénomène de marché mais le problème que nous avons eu est que la bagasse a été très peu rémunérée. En 2018, le gouvernement a donné Rs 1 500, ce qui était une très bonne mesure pour aider. Pour 2019, nous attendons toujours l’aide gouvernementale. Les petits planteurs ont effectivement obtenu Rs 25 000 mais les 85% de producteurs qui avaient obtenu Rs 1 500 en 2018 n’ont rien eu en 2019. D’où les grosses pertes enregistrées durant cette année-là.

Quelle valeur doit avoir cette bagasse ?
C’est cela la grande question. Il faut savoir que pour un planteur, le revenu sur la bagasse représente un très faible pourcentage. Par rapport à sa valeur calorifique, la bagasse rapporte Rs 100 sur Rs 13 000 ou Rs 14 000 alors qu’elle aurait dû rapporter entre Rs 3 000 et Rs 5 000, dépendant de la façon d’indexer la bagasse. Il y a deux façons de le faire. Pour ce qui nous concerne, nous estimons que la bagasse étant une énergie verte, elle aurait dû être traitée comme telle et pas comme le charbon qu’on veut diminuer. Nous souhaitons qu’il soit indexé au minimum sur le prix payé par le CEB pour l’achat du “heavy fuel oil” (HFO). En réalité, l’énergie verte aurait dû valoir plus que cela. Si demain on donnait à la bagasse sa vraie valeur, les planteurs pourraient dégager du “cash flow” et pourront replanter la canne. Ce qui donnerait lieu à une amélioration de leur production sucrière. Si un opérateur replante la canne tous les sept ans, il aurait un rendement de 80 tonnes l’hectare. Et s’il replante tous les dix ans, son rendement serait de 60 tonnes et tous les 14 ans, on arriverait à 40 000 tonnes. Quelle que soit la durée du cycle de plantation, on utilise la même quantité d’engrais, le coût de la récolte est le même mais le rendement est plus faible. La replantation des cannes vierges permet d’avoir du volume intéressant en sucre. Cette année, on atteint le niveau minimum en matière de rendement avec 270 000 tonnes. C’est une mauvaise année en termes de volume. Il faudrait qu’on puisse avoir une production minimum de 300 000 tonnes. Un volume inférieur constitue un risque pour l’avenir.

Nous avons trois usines à Maurice. Elles seront plus viables et rentables avec une production de moins de 300 000 tonnes de sucre. Avec une production de 200 000 tonnes et deux usines, il serait impossible de fonctionner en raison du coût de transport d’un endroit à l’autre. On a vu cela avec la fermeture de Médine. Le gouvernement et les producteurs ont eu à consentir à un coût de transport additionnel. Il faut donc que les petits planteurs, les gros planteurs, le gouvernement et les autres fassent tous les efforts nécessaires pour maintenir la production sucrière afin d’avoir une industrie pérenne qui continue à générer des devises étrangères pour continuer à se développer.

Voulez-vous dire que la bagasse peut redonner à la canne à sucre sa viabilité ?
Absolument. À titre d’exemple, aujourd’hui, en moyenne, le prix du sucre est à Rs 12 000 la tonne. Avec ce que nous recevons de la mélasse, et aussi de “bottlers”, le prix moyen est porté à Rs 14 000. Or, le prix moyen nécessaire pour assurer la viabilité de la production sucrière est de Rs 17 000. Si le planteur touche moins que cela par tonne de sucre, il n’est pas viable. Il nous manque un minimum de Rs 3 000 à Rs 5 000 pour sortir la tête de l’eau parce que les coûts de production augmentent. Ce qui nous permettra de réinvestir. Le secteur cannier a plus que jamais sa place dans l’avenir économique du pays. Il permet de faire du sucre pour l’exportation, de la bagasse pour produire l’énergie, de la mélasse pour faire de l’alcool et de la vinasse, utilisée comme fertilisant. Même les pierres servent à construire à Maurice. C’est en faisant du “derocking” que nous arrivons à produire des pierres utilisées pour la production de matériaux pour la construction. Malgré tout ce qu’on dit, il n’y a aucune autre plante qui pourra remplacer la canne. Les options qui existent sont mineures. L’investissement, que nous avons consenti, et le savoir-faire, que nous disposons à Maurice, sont inégalables.

Quelle est la vraie valeur de la bagasse ?
Disons que la bagasse a une énergie constante. Le solaire et le vent nécessitent de gros investissements dans l’achat des batteries. Le CEB achète le solaire à Rs 3,50, alors qu’en réalité, cela lui coûte beaucoup plus cher. Théoriquement, la bagasse aurait dû être rémunérée plus cher que l’énergie verte, sur le vent ou le “heavy fuel oil” (HFO). Ce dernier coûte au CEB près de Rs 4 le kW. Est-ce qu’il doit être valorisé au prix du HFO ou à l’énergie verte ? Le plus important consisterait à arriver à un chiffre où tout le monde se sentirait à l’aise et assurera une pérennité au secteur.

On avait entendu parler des projets au niveau des IPPS, où en sont-ils ?
Effectivement, Alteo a travaillé sur un projet pour augmenter sa production donc il faudrait réinvestir. Actuellement, elle a des chaudières qui sont moins performantes, de l’ancienne génération de l’ordre de 40 bars. Alors qu’à Terra, nous disposons des chaudières qui dépassent les 110 bars. Ce qui fait que nous obtiendrons plus de KwH par tonne de bagasse. Alteo n’a pas été de l’avant avec le projet pour l’instant. Pour ce qu’il s’agit de Terra, nous avons un contrat de 20 ans qui se termine en juin. Le contrat a été prolongé pour cinq ans. Nous travaillons actuellement avec les différents ministères en vue d’augmenter notre part de renouvelable par 50%. Nous voulons que nos exportations d’énergie passent de 100 MgW à 150 mw. L’idée est de baisser le pourcentage de charbon utilisé. En gros, Terra passera de 27% de renouvelables aujourd’hui pour arriver à 40% durant les trois prochaines années. Ce projet est en discussion avec le CEB et le ministère de l’Énergie. Nous avons vu le Premier ministre. C’est un projet ambitieux qui permettra d’investir en vue d’améliorer l’efficacité de la bagasse et d’augmenter notre part de renouvelable en faisant du solaire que la centrale, elle-même, pourra équilibrer. Nous espérons que, dans les prochaines années, ce projet sera pris en considération. Il nécessitera des investissements de près de 40 millions d’euros et cela demandera une visibilité sur 20 ans, voire de 40 ans, pour pouvoir déprécier un projet d’une telle envergure. À Maurice, la loi ne permet pas de déprécier un projet au-delà de 20 ans. On doit renégocier pour une autre période.

À la base de tous ces projets, se trouve la bagasse et si la production de bagasse continue à baisser, non seulement ces projets ne pourront pas être engagés, mais le pourcentage d’énergie renouvelable baissera. Si le gouvernement veut atteindre le niveau de 35% d’énergie renouvelable en 2025, il faut que la bagasse soit l’élément phare de cette activité. Je suis très confiant qu’il y aura un développement positif après la publication du rapport de la Banque mondiale. Je suis convaincu qu’on pourra rémunérer la bagasse à son bon prix alors qu’actuellement elle n’est pratiquement pas rémunérée aujourd’hui. Vous conviendrez que c’est une anomalie, mais une anomalie qui a permis au pays de faire beaucoup d’économies durant les 20 dernières années.

À combien estimez-vous cette économie ?
Chez Terragen seulement, le gouvernement a réalisé près de Rs 5 à Rs 6 milliards d’économies grâce à un prix d’énergie qui est extrêmement intéressant pour le pays. Tout le monde en a bénéficié, les consommateurs comme les industriels. Malheureusement, c’est le secteur sucrier qui s’est retrouvé en difficulté. C’est une réalité. Cette anomalie doit être corrigée. Si on arrive à un prix comparable au minimum payé pour le HFO, qui est de Rs 3,50 ou Rs 4 le kw, nous serions satisfaits.

Cela risque d’être lourd pour les petits consommateurs ?
C’est une façon de voir. Le petit consommateur a bénéficié pendant 20 ans. C’est une chose. Il faut savoir comment financer ce nouveau prix de la bagasse. Il faut savoir que le CEB est profitable et dispose des réserves aujourd’hui et pourra assurer le financement sans augmenter les tarifs d’électricité du petit consommateur. Ce n’est pas la solution après la COVID-19, qui a rendu la situation économique plus difficile. Nous sommes confiants que le gouvernement trouvera une solution juste concernant ce financement. De toute façon, s’il n’y a plus de bagasse, il faudrait importer du HFO. La solution réside dans la décision courageuse de rémunérer la bagasse.

Le ministre des Utilités publiques soulignait récemment la nécessité de s’éloigner du charbon en utilisant davantage de biomasse. Qu’en pensez-vous ?
La bagasse est de loin la biomasse la plus importante. Son intérêt est qu’il est un sous-produit de la canne. Demain, on pourrait planter des arbres et les brûler, c’est une biomasse. Cela coûtera très cher sans compter qu’il ne produira ni de sucre ni de mélasse. Par contre, dans des endroits où l’on ne peut pas planter de la canne, on pourrait planter des eucalyptus. Depuis quelque temps à Terragen, on a commencé à récupérer de la paille de canne. Sa récupération coûte beaucoup plus cher que la bagasse qui est produite directement à l’usine. Par contre, la paille doit être récupérée des champs et être transportée à l’usine. Nous avons déjà suggéré au gouvernement de proposer une incitation afin que les planteurs soient intéressés à récupérer leur paille ou qui peuvent planter des arbres dans des endroits difficiles pour la canne pour être récoltée par la suite. Les usines peuvent participer à ce projet de biomasse mais s’il n’y a pas de prix annexé à une biomasse particulière, personne ne prendra le risque de s’y aventurer. C’est la raison pour laquelle nous demandons au gouvernement de mettre en place un “biomass framework” qui fera l’objet de discussions, analysé et qui sera incitatif à l’utilisation de toutes ces terres en friche et qui n’apporte aucune valeur au pays.

Vous placez donc beaucoup d’espoir dans le rapport de la Banque mondiale ?
Effectivement, nous y plaçons beaucoup d’espoir. Il y a eu plusieurs rounds de discussions. La Banque mondiale comprend des enjeux et il revient au gouvernement d’appliquer le rapport à travers un cadre sur lequel on peut s’appuyer pour augmenter notre part d’énergie sur le “grid”. Si des décisions sont prises d’urgence, il est possible d’atteindre les objectifs fixés concernant l’énergie renouvelable. Il faut que les choses se fassent vite pour que les gens puissent investir. À Terragen, on peut passer de 27% actuellement à 40% dans trois ans. N’oublions pas que le retour sur l’investissement dans une centrale prend 20 ans. On a besoin d’avoir des garanties du gouvernement pour investir. Les banques ne nous soutiendront que si nous avons cette garantie de l’Etat.

Que pensez-vous de la “Climate Act” qui a été adoptée récemment ?
Cette législation cadre trace la voie. Il faut maintenant passer aux actes et mettre en cadre pour que le privé puisse investir et aider le pays à attendre ces objectifs.

Que pensez-vous de l’utilisation du Liquified Natural Gas ?
C’est un projet qui coûterait beaucoup plus cher. Il n’y a pas encore de garantie sur ce projet. Ces gaz se trouvent en Afrique, il faut avoir des moyens de transport et des investissements conséquents. Je ne dis pas qu’il faut oublier le LNG, mais ce sera une alternative. Le plus important, comme je vous le dis, est la bagasse. Éventuellement, le LNG pourrait remplacer le HFO.

Vous dites que c’est la dernière chance pour la survie de l’industrie sucrière ?
Tout à fait. Je maintiens que c’est la dernière chance.

Qu’est-ce qui se passerait si on n’arrivait pas à trouver une solution ?
Après, les volumes seront tellement faibles que l’industrie ne pourra plus soutenir ses coûts. Nous sommes arrivés à un seuil minimum, on ne peut descendre plus bas. La relance de la production cannière bénéficiera à toute l’île Maurice. Plus on réussit, plus les petits planteurs en bénéficieront et le gouvernement pourra réduire ses dépenses en termes d’aide. S’ils sont convaincus qu’il y aura un avenir dans le sucre, ils pourront se regrouper pour se mettre ensemble et développer des stratégies de culture. Ils pourront mécaniser. Le gouvernement doit aider les petits planteurs à devenir plus compétitifs à l’avenir. Ils produisent 45 000 tonnes de sucre annuellement. Ce qui n’est pas négligeable dans le paysage sucrier mauricien. Tous les acteurs sont importants.

Quel est le délai que vous accordez au gouvernement ?
Nous avons fait comprendre au gouvernement que rien n’a été payé pour la bagasse en 2019. Nous attendons qu’il nous donne quelque chose qui permettrait d’alléger les difficultés des petits planteurs, moyens planteurs, gros planteurs qui ont perdu beaucoup d’argent en 2019. Pour cette année, le prix de bagasse sera payé l’année prochaine. À ce moment, nous attendons un prix comparable au minimum payé pour le HFO qui nous permettra de souffler et de pouvoir réinvestir. C’est pourquoi je dis que 300 000 tonnes de sucre sont le “bare minimum we should accept”.

Avec qui discutez-vous en ce moment ?
Il y a plusieurs groupes de discussions, à commencer par le ministre de l’Agro-industrie, ensuite avec le ministère de l’Énergie, avec le directeur du CEB, avec le bureau du Premier ministre, avec le ministère des Finances, la MCIA. La bonne nouvelle est que nous sommes tous d’accord que la bagasse a une valeur. Quelle est sa valeur ? Cette question anime actuellement les débats. La Banque mondiale donnera son avis.