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La crise qui frappe le secteur touristique a touché de plein fouet les petits opérateurs. À Trou-d’Eau-Douce, la famille Dardenne, qui vit essentiellement du tourisme, voit son avenir très sombre. Voilà quatre mois qu’il n’y a pas de clients dans les restaurants, ni pour les excursions sur l’Ile-aux-Cerfs. Entre-temps, les dettes s’accumulent et les employés sont de plus en plus inquiets. Le plus dur, c’est que tous les membres de la famille sont engagés dans ce business familial. Donc, pas de revenus alternatifs. Aujourd’hui, Moïse Dardenne dit réaliser que sa vie a complètement changé. Il plaide pour la réouverture des frontières, avec les précautions nécessaires. Le virus, dit-il, est là et restera encore quelque temps. Il faudra apprendre à vivre avec.

Face au restaurant vide, Moïse Dardenne plaide pour le retour des touristes

À Trou-d’Eau-Douce, la famille Dardenne est connue pour son implication dans le secteur touristique. Moïse, le fils aîné, a su, de main de maître, mener à bien le business familial, au point de devenir une référence dans la région. La famille Dardenne possède en effet deux restaurants : Le Four-à-Chaux, que fréquentent de nombreuses personnalités – mauriciennes et étrangères – et Lacaz poisson, considéré par son gérant plutôt comme une « expérience » qu’un restaurant, puisque le client y choisit son poisson et on le fait griller sur place pour lui.

La compagnie Bateau Vicky, qui propose des excursions et grillades sur l’Ile-aux-Cerfs, appartient également à la famille Dardenne, ainsi qu’un magasin de souvenirs. Tout ceci brosse le tableau d’une famille qui a réussi et qui a su profiter de la proximité de la mer et de ses attractions pour se faire un nom.

Mais aujourd’hui, Moïse Dardenne est loin d’être cet entrepreneur qui a la main heureuse. Les restaurants n’ont plus de clients, les hors-bord sont sur la plage ou dans la cour, et les employés sont dans une angoisse terrible… La COVID-19 est venue ébranler des années de dur labeur et de sacrifices. « Depuis le “lockdown”, tout est devenu si compliqué. Dans un premier temps, on pensait que cela allait durer une ou deux semaines, puis c’est devenu des mois, et franchement, aujourd’hui, on ne sait plus jusqu’où ça va aller comme cela. On ne s’attendait pas à vivre une telle catastrophe. »

Grâce au Wage Assistance Scheme (WAS) mis en place par la Mauritius Revenue Authority (MRA), l’entrepreneur dit avoir pu honorer ses engagements auprès de sa vingtaine d’employés dans un premier temps, mais par la suite, c’est devenu plus compliqué. « À partir du mois d’avril, en tant qu’opérateur, j’ai commencé à sentir le poids de la situation. Il y avait des dettes, des factures et zéro revenu… Pour les employés, on a pu compter encore une fois sur le WAS, mais ça également, ça représente de nouvelles dettes pour nous. C’est un soulagement pour les travailleurs, certes, mais pas pour nous. »

Partager le stock des restaurants

À partir du mois d’avril, raconte encore Moïse Dardenne, on a partagé les stocks des restaurants. « Il a fallu tout partager avec des gens. Poulet, légumes, boissons gazeuses… car on ne pouvait garder des frigos allumés alors que les restaurants étaient fermés et qu’il n’y avait pas de revenus. » Même scénario au mois de mai, tout en espérant que la situation reviendrait bientôt à la normale avec la fin du confinement. Mais un mois après, le business est toujours au point mort. Pas de touristes, pas d’activités à Trou-d’Eau-Douce. « Ici, 80 à 85% des personnes vivent du tourisme. Que ce soit à travers un petit business offrant des services aux touristes, en travaillant dans les hôtels et autres hébergements de la région, ou encore en fournissant des produits aux hôtels. Mais là, tout est à zéro, et cela devient inquiétant. De plus, après le confinement, il a fallu payer les factures qui s’étaient accumulées. Même si on a eu un délai pour payer, il faut payer quand même. »

Moïse Dardenne raconte même qu’il a eu la surprise de voir sa facture d’électricité grimper au-dessus de la moyenne, alors que les restaurants étaient fermés et les frigos éteints. « J’ai demandé des explications au CEB et on m’a expliqué qu’on avait calculé une moyenne selon mes factures habituelles. Heureusement qu’on a pu trouver une solution, et ils ont accepté de réajuster. » Parlant de la clientèle mauricienne, notre interlocuteur indique qu’il est erroné de croire que le secteur pourra survivre en comptant sur la population locale. « Les Mauriciens vont sortir pour une occasion, mais pas tous les jours. Au restaurant, j’ai eu deux ou trois clients sur réservation. Pour les excursions, nous n’avons pas eu un seul client depuis que le Bateau Vicky a repris ses opérations. À partir de juin, nous avons compris que notre vie a complètement changé. Notre vie a basculé avec la COVID-19. »

Assurer les frais… sans revenus

Le paradoxe, poursuit Moïse Dardenne, qui est également président de l’association des plaisanciers de la localité, c’est que plus un bateau reste à terre, plus il faudra prévoir de réparations. « Après quatre mois, forcément, vous devez faire un “servicing” avant de remettre les bateaux en opération. Et puis, il ne faut pas oublier que l’eau salée cause des dégâts. Il y a des pièces qui faudra changer, c’est un vrai calvaire. Déjà qu’on n’arrive pas à travailler, maintenant, il faudra faire des dépenses supplémentaires. Franchement, je ne vois pas de solution. Je ne sais quand nous allons sortir de cette situation. On ne sait plus dans quelle direction aller. »
Les hôtels et les restaurateurs ne sont pas les seuls affectés par cette crise, poursuit-il : il y a toute une chaîne de services qui se retrouve également en panne. « Par exemple, pour les grillades sur l’Ile-aux-Cerfs, il nous arrivait de prendre jusqu’à 200 à 300 kg de poulet avec le fournisseur. Aujourd’hui, je ne peux en prendre plus de 25 à 30 kg. Idem pour les pêcheurs. Nous-mêmes avons une coopérative qui distribuait les poissons à quatre hôtels de la région, mais nous n’avons plus une seule commande. Cela s’étend aussi aux boutiques du coin. Quand il y a des touristes, le village est vivant. Par exemple, un chauffeur de taxi qui emmène des touristes peut acheter quelque chose à la boutique du coin… Tout est lié. »

Moïse Dardenne confie qu’au départ, il se voulait optimiste face à la détresse de ses camarades dans le village. « J’essayais de les encourager en leur disant que ça allait bientôt aller. Mais là, je ne dis plus rien, tant tout est sombre. Je ne sais quel est le scénario devant moi. Les gens ici sont découragés. Ils ne veulent même plus en parler… » Notre interlocuteur dit faire son maximum pour conserver son personnel, en attendant le retour des beaux jours, mais il ne sait pour combien de temps il pourra le faire. « S’il n’y avait l’assistance de la MRA, on aurait déjà fait faillite. »

Aujourd’hui, ajoute Moïse Dardenne, il est temps de prendre des décisions courageuses. Le virus est là, dit-il, et il va rester pendant encore quelque temps. « Il faudra apprendre à vivre avec. » Il suggère ainsi de rouvrir les frontières en prenant les précautions nécessaires au préalable pour éviter une nouvelle vague ou gérer en cas de nouvelle apparition. « Pendant combien de temps on va pouvoir fermer partout ? Il y a des gens qui ont leur salaire à la fin de chaque mois et qui ne pensent pas aux autres. »

Il se dit également inquiet face à une dégradation sociale avec le nombre de personnes qui se retrouvent sans emploi. « Aujourd’hui, on parle de délits par rapport à la délinquance, à la drogue… Mais demain, que vont faire ces pères de famille qui ne savent comment nourrir leur famille ? Vont-ils voler ? La violence va-t-elle augmenter ? Il faut réfléchir à tout cela. À mon avis, le système tel que nous le connaissons, est appelé à changer. Je ne sais combien de temps nous allons tenir comme cela. Le gouvernement a fait de son mieux pour contenir le virus et éviter la catastrophe. Il faut maintenant avancer, et non pas paniquer ou créer un traumatisme. »

Inquiétudes des employés

Bethsabée Rosette travaille au restaurant Lakaz Poisson, qui appartient à la famille Dardenne. Elle se dit très inquiète quant à son avenir. « Cela fait quatre mois que nous n’avons plus de clients. Je ne sais pendant combien de temps je vais pouvoir conserver mon emploi. Je suis stressée », dit-elle. Sa collègue, Jessica Mungree, partage les mêmes angoisses. « Nous avons des dettes. La compagnie CIM n’arrête pas d’appeler pour nous dire de venir régler nos mensualités. Personne ne comprend notre situation. Plus ça va, plus la situation devient critique. »

Ketsia Dardenne, la soeur de Moïse, confie, elle, qu’elle a dû payer le van scolaire, même si son enfant n’a pas voyagé pendant le confinement. « Nous, quand nous n’avons pas de travail, personne ne nous comprend, mais nous, on doit comprendre les autres. J’avais demandé un délai à CIM Finance pour régler mes dettes, mais on continue de m’appeler chaque mois pour me dire de venir régler. »

Kevin Brosse est pour sa part plaisancier. Il affirme que 90% des villageois vivent du tourisme. « Je n’ai plus un seul client. Et cela ne s’applique pas uniquement à moi. C’est pareil pour le marchand de glace ou le “beach hawker”. On n’aurait jamais cru qu’on se retrouverait dans une telle situation. »