Élève du Queen Elizabeth College (QEC) jusqu’en 2015, Pawena Kaniah, 24 ans, a été classée dans la catégorie Science Side. Elle avait été choisie pour faire partie de l’aile jeune de l’opposition au Parlement en 2018 à Maurice. Approchée en 2021 pour prononcer son premier discours TEDx sur le féminisme et le Permanent Beta, elle a aussi été élue Outstanding Leader lors de ses années d’études supérieures, avec une spécialisation en marketing et une bourse complète à la SP Jain School of Global Management.

Suite à un coaching en ligne via Google à l’intention de plus de 400 élèves de Grade 12 et 13 en General Paper pendant le confinement, Pawena Kaniah découvre que les élèves mauriciens avaient besoin d’aide en General Paper. D’où la publication de son manuel Step-by-Step GP Essays. Grâce au recrutement d’une équipe de neuf stagiaires du Sri Lanka, de l’Inde, des Philippines, de l’Australie et du Royaume-Uni, et à son coaching en marketing numérique, elle a pu réaliser l’ouvrage en trois mois.

Pawena Kaniah, parlez-nous de votre parcours au QEC et de votre objectif…

Basée à Sydney, je travaille actuellement dans le secteur du marketing numérique. J’ai obtenu mon diplôme en 2020 en administration des affaires de la SP Jain School of Global Management et une bourse qui m’a menée à Singapour, Dubaï, en France et enfin à Sydney au cours de ces cinq dernières années.

J’ai été une bonne élève, j’aimerais le croire, pendant mon séjour au QEC. Je ne pense pas avoir déçu mes enseignants ou mes parents. Ma détermination m’a aidée à me démarquer.

Si la question porte sur mes notes, j’ai eu d’excellents résultats pour mes matières en HSC, et classée au niveau national dans la filière scientifique en 2015. Beaucoup de choses cessent d’avoir de l’importance une fois que la vie universitaire commence. Au-delà des eaux mauriciennes, les gloires locales s’estompent rapidement et il ne vous reste que votre attitude, vos compétences et votre talent pour prouver votre valeur à chaque étape du parcours.

Actuellement, vous êtes à Sydney en Australie pour aider la communauté des collégiens mauriciens. En quoi votre contribution est-elle nécessaire ?

Je ne veux pas seulement leur transmettre ce que mes professeurs m’ont appris, mais aussi éviter la fuite des cerveaux contre laquelle je m’élève depuis mon adolescence. Avec les réseaux sociaux, je peux être n’importe où dans le monde et continuer à être active pour l’île.

Nous savons tous qu’il y a des lacunes dans le système éducatif mauricien. Cela ne fait que cinq ans que j’ai quitté ce système, et mes impressions sur ce qui fonctionne et qui ne fonctionne pas sont encore très fraîches. Je voulais trouver un moyen de mettre en émotion ce que je ressentais et de le traduire sous une forme qui trouverait écho auprès d’une génération plus jeune que la mienne.

Je souhaite que ma contribution soit, à long terme, une source d’inspiration pour la diaspora mauricienne, afin qu’elle redonne au pays ce qu’elle ne pouvait imaginer auparavant. Je souhaite que Maurice jette les bases d’une approche alternative en matière d’éducation. Et je ne parle pas seulement du système d’enseignement public, mais aussi des cours particuliers.

À un si jeune âge, vous avez déjà un blog sur la santé mentale, l’autonomisation des adolescents et la politique mauricienne. Comment votre blog aide-t-il les autres ?

Il y a trois ans, j’ai transféré mon blog sur mon profil Facebook en raison de la portée de cette plateforme auprès des Millenials mauriciens. J’avais 14 ans lorsque j’ai commencé à écrire publiquement. De temps en temps, je reçois des messages réconfortants de femmes mauriciennes qui travaillent et qui m’expliquent que mes articles leur offrent une perspective et une forme d’autonomisation qu’elles n’avaient jamais reçue auparavant.

Pour moi, c’est une grande leçon d’humilité que de savoir que je suis capable de permettre à quelqu’un de retrouver la foi en lui-même. J’insiste pour que mes élèves de l’épreuve d’anglais lisent mes articles afin qu’ils soient motivés à exprimer leur opinion d’une manière peut-être inédite.

Beaucoup d’adolescents à Maurice sont réprimés. Les concours d’art oratoire ou de rédaction intercollèges sont limités à une niche du corps estudiantin mauricien. Les débats à table ne sont pas une option.  La conversation de sujets critiques au développement du pays n’est pas un élément connecteur entre les parents et leurs enfants. La limitation imposée aux adolescents d’utiliser les médias sociaux d’une certaine façon, à cause de certains tabous, éclipse la capacité des jeunes esprits à articuler leurs pensées et à s’épanouir en des citoyens d’une démocratie florissante. À ce titre, certains parents mauriciens m’envoient des messages de temps en temps. Ils sont reconnaissants de mes blogs qui deviennent souvent de vifs débats lors du dîner familial sur des sujets comme #MeToo Mauritius, la consultation publique de l’ICTA, Creole Lives Matter, entre autres. Cela leur permet de se reconnecter avec leurs adolescents.

Ce qui est étonnant, c’est que vous avez également eu votre premier discours TEDx sur le féminisme. Est-ce un choix délibéré ?

La préparation de mon discours TEDx a été exaltante et revigorante sur le plan émotionnel. Car j’allais parler du féminisme – un sujet qui, apparemment, suscite encore des murmures dans la salle. Les neuf semaines de préparation ont été intenses, avec des allers-retours avec mon matériel. J’avais peur d’offenser. J’avais peur de parler de mes échecs devant 100 personnes d’autant que l’enregistrement de ce que je dirais se trouverait également dans le domaine public pour toujours. J’avais peur de ne pas dire quelque chose de valorisant.

Mais à la seconde où tout a été livré, j’ai réalisé que j’aurais préféré dire les choses que j’ai partagées avec le monde sur les femmes plutôt que d’être réduite au silence par les demandes que j’ai reçues pour changer mon discours et d’en censurer certaines parties. Il est amusant de constater que je n’étais pas stressée par la prestation, mais plutôt par le contenu.

La plateforme de TEDx a-t-elle été un exutoire pour vous permettre de mieux vous évaluer ?

TEDx a eu lieu en février 2020. L’édition pour laquelle j’ai pris la parole avait pour thème Permanent Beta, ce qui signifie que nous sommes tous dans un état constant de croissance continue, et que nous devrions aller de l’avant et ne pas être gênés par l’ambition d’une perfection immédiate. C’est une philosophie personnelle que j’ai adoptée assez tard, surtout que je faisais partie du système mauricien qui exige que tout soit toujours parfait : les notes parfaites, la carrière parfaite.

Intégrer une école de commerce a été un choix déterminant pour moi. J’ai fait attention à mon choix d’université, d’autant plus que j’avais obtenu à la fois des admissions et une aide financière de la part d’universités et de collèges de premier plan au Royaume-Uni et aux États-Unis.

Cependant, je recherchais un environnement d’étude mettant moins d’accent sur le plan académique, et plus de valeur sur le développement holistique et surtout moins compétitif que l’environnement dans lequel j’ai poursuivi mes études secondaires. La pression est nécessaire pour obtenir de bons résultats, mais il nous faut un mode de vie à la fois sain. Le fait que j’étais impatiente de changer de domaine, des sciences naturelles aux arts libéraux, m’a également poussée vers une formation commerciale qui a fait éclore en moi le gène caché de l’entrepreneuriat et cela m’a aidée à développer l’attitude du Permanent Beta : toujours s’améliorer.

Votre manuel Step-By-Step GP Essays fait suite à un coaching en ligne lors du confinement, ce qui vous a permis de déceler les faiblesses des élèves en General Paper. Quelles sont les leçons à retenir ?

La volonté de sortir Step-By-Step GP Essays a été alimentée suite à l’appel à l’aide des collégiens mauriciens sur les médias sociaux. En mars 2020, Krishna Pentayah, fondateur de Sov Lanatir, une des ONG écologiques les plus jeunes et les plus dynamiques de l’île, a mis en place avec son équipe un cours, Google Classroom Covid-19 Mauritianism Students Solidarity Online Help, sur une base volontaire. Je m’étais juste portée volontaire pour corriger quelques dissertations, mais j’ai ensuite constaté qu’il y avait un manque général d’orientation sur la façon d’écrire une dissertation argumentative en premier lieu.

Étant moi-même à cette époque étudiante du tertiaire, j’ai trouvé cela alarmant. En effet, la moitié de vos journées à l’université est consacrée à l’élaboration d’argumentations et à la pensée critique. Si les élèves du HSC ne sont pas capables de se préparer d’une manière qui compte pour les études tertiaires, je pensais que les difficultés à venir les toucheraient durement. De plus, j’ai eu la chance d’être tutoré, durant mon HSC, par des enseignants qui valorisaient la pensée critique, la maturité, l’intelligence globale plutôt que l’intelligence fondée sur des notes. Le fait de constater le manque d’encouragement de cette forme d’enseignement m’a personnellement rendue assez nerveuse et agitée.

Vous évoquiez aussi cette approche humaine avec Humairaa Tarsoo, votre junior au QEC. Quels sont les enseignements qu’elle vous a apportés ?

Humairaa, classée seconde en GP en 2016, est la fondatrice d’University Seeker, une plateforme qui aide les élèves du HSC à faire le bon choix en matière d’universités, en mettant l’accent sur le bien-être de l’étudiant plutôt que sur le traitement d’énormes frais d’agence pour le recrutement des étudiants pour l’étranger. Ensemble, nous avons commencé à coacher plus de 400 élèves de douzième et treizième années pendant des mois pour le General Paper.

Les réalités, nous les connaissions, étant nous-mêmes étudiantes, du système mauricien, mais elles n’en étaient pas moins troublantes. Le General Paper n’est pas la matière la plus appréciée par de nombreux élèves mauriciens. Beaucoup sont très mal à l’aise pour formuler leurs opinions personnelles. Il y a un manque de direction, d’une manière systématique, d’aborder une dissertation argumentative.

Plus important encore, beaucoup d’élèves ne prennent pas de cours supplémentaire de GP. D’une part, parce que c’est cher et deuxièmement, parce qu’ils préfèrent donner la priorité à leurs matières principales comme l’informatique, la chimie et l’économie. C’est ainsi qu’une matière qui est censée développer la personnalité d’un élève, façonner sa vision du monde et l’aider à mieux exprimer ses pensées s’il était confronté à un dilemme éthique, a été reléguée au dernier rang de notre système. C’est un problème systémique. Les épreuves de GP sont amusantes. Ce n’est pas difficile. C’est vraiment une question de technique et de travail intelligent. Il est amusant de constater que je n’ai jamais rencontré Krishna ou Humairaa dans la vie réelle, et pourtant nous avons collaboré sur plusieurs projets sur le plan digital.

Vous parlez à un certain moment d’un manque d’orientation pour un élève d’aborder une dissertation argumentative en GP. D’où votre livre Step-by-Step GP Essays. Comment accrochez-vous l’élève ?

Je suis une jeune de 24 ans qui écrit pour un public de 17/18 ans. C’est déjà ma grande victoire. J’écris dans un langage que les adolescents comprennent, avec l’utilisation sans retenue d’emojis, et un langage coloré, si nécessaire. L’une des raisons pour lesquelles j’ai dû m’auto-publier est que le concept du livre est très nouveau, et peut-être peu orthodoxe, pour le marché mauricien. J’ai beaucoup investi dans la recherche des dernières méthodes d’apprentissage, sur Netflix, Google, en passant par les sources d’information les plus efficaces. Le livre s’adresse à la génération Z. Je suis moi aussi de cette génération. Je parle au nom de chacun d’entre nous lorsque je dis que nous sommes une génération différente dans la mesure où notre capacité d’attention est limitée et qu’il faut plus que des pages moroses en noir et blanc pour animer notre apprentissage.

Le livre prescrit l’auto-apprentissage pour l’épreuve de GP sans écarter l’aide nécessaire des enseignants d’une manière vraiment efficace. Nous sommes bien trop à l’aise dans la culture de spoon feeding, soit cette manière d’être nourri à la cuillère à Maurice. C’était ma tentative d’essayer d’inviter un style d’apprentissage actif différent. En plus, j’invite chaque propriétaire de mon livre à se connecter avec moi sur Instagram @stepbystepgpessays pour obtenir d’autres documents gratuits tels que de nouveaux hebdomadaires du monde sur Instagram Stories, avoir l’accès à Instagram Lives pour des discussions sur des sujets divers, l’accès à des Masterclasses organisées de temps en temps, des explications vidéo de chaque chapitre du livre sur YouTube, et enfin un groupe de discussion WhatsApp sur la pensée critique où des questions controversées sont activement discutées tous les jours.

Tout ce qu’un élève doit faire, c’est se procurer un exemplaire du livre et faire partie de l’écosystème de penseurs critiques et d’autodidactes actifs que nous nous efforçons de créer dans le cadre du programme Step-by-Step GP Essays. Les livres sont actuellement en édition limitée. Ils peuvent être commandés par message sur Facebook ou Instagram@stepbystepgpessays ou en libraire de l’île. Tout le monde est invité à envoyer un texte, et nous leur enverrons l’aperçu du livre pour qu’ils puissent choisir si leur livre leur convient. J’interpelle surtout les profs de GP eux-mêmes, car les témoignages par rapport au  livre sont positifs. Je ne suis pas là à déclarer que le livre est pour tout étudiant. Mais, j’avoue avoir écrit le livre en prenant en considération plusieurs aptitudes et couches sociales.

Step-by-Step GP Essays a été écrit en pleine pandémie. Quels sont les points à retenir ?

J’avais prévu de trouver un éditeur pour le publier depuis 2018. Mais c’est un petit échantillon Grade 12 et 13 qui m’a poussé avec leur appel à l’aide. Si je pouvais aider mon pays natal d’une manière ou d’une autre, surtout quand j’étais en mesure de le faire, je ne voyais pas pourquoi je ne m’y serais pas engagée.

J’ai commencé à rassembler tous les enseignements que j’ai tirés des élèves dans des chapitres, à identifier les faiblesses récurrentes, à m’assurer que tout est présenté dans un format étape par étape, toutes les aptitudes pouvant être comprises. À la fin du mois de juillet 2020, j’ai commencé à planifier le livre, à mener une précampagne, à élaborer des stratégies de marketing, à dépenser de l’argent pour la publicité, à distribuer le livre, à prendre contact avec des éditeurs et des imprimeries et à demander aux enseignants de me faire part de leurs commentaires.

D’août 2020 à octobre 2020, j’ai recruté huit brillants membres de l’équipe en Australie, au Royaume-Uni, au Sri Lanka et aux Philippines. J’ai fait appel à un designer de la génération Z en plein essor et extrêmement suave, j’ai transformé mon appartement en une sorte de Hub de Start-Up. On a sauté d’une réunion à l’autre après les heures de travail, les canapés transformés en lits, les yeux privés de sommeil.

Combien d’exemplaires avez-vous écoulé ?

Avec environ 250 exemplaires vendus aux élèves de la treizième année sur 7 613 candidats mauriciens et 253 candidats rodriguais, soit environ 3% de l’ensemble de la cohorte 2021, nous avons reçu des commentaires du genre : « C’est comme une grande sœur assise juste à côté de moi et qui me gronde quand je fais une erreur ». Ou encore : « J’ai pu obtenir une note A dans la rédaction d’un essai après plusieurs pratiques de rédaction étape par étape. J’étais coincée dans les notes C et B. J’ai obtenu une note A, grâce à ce livre, vraiment unique en son genre, et cela vient de quelqu’un qui détestait le GP. »

Nous avons reçu un nombre impressionnant de commentaires positifs avant les résultats du HSC, et encore plus après. Personnellement, il est extrêmement gratifiant de savoir que mon équipe et moi-même avons pu avoir un impact sur 3% de la cohorte mauricienne au niveau du HSC.

Et quid du temps dispensé pour la conception de ce projet ? Avez-vous le sentiment du devoir accompli ?

Il faut d’abord se concentrer sur les points forts:la réalisation d’un site web de six pages en deux semaines. Le livre a été entièrement réalisé en un peu plus de trois mois.  J’ai formé une équipe de 14 personnes en trois mois, toutes sont des filles, non mauriciennes.

Les universités de l’étranger encouragent beaucoup leurs étudiants à gagner de l’expérience similaire au monde du travail en participant à des programmes de stages ou même en s’abonnant à des projets à la base volontaire pour prendre plus de responsabilité en tant qu’adulte. Il était plus facile de recruter des jeunes étrangers pour un projet comme le mien.

J’ai contacté plusieurs universités mauriciennes locales pour demander si elles avaient des étudiants qui seraient intéressés pour m’aider dans ce projet. Je n’ai reçu aucun témoignage d’intérêt. Vous pouvez imaginer tout ce qu’il faut expliquer aux étrangers sur la culture locale, la mentalité académique… Il m’a fallu, en plus, m’adapter à différents fuseaux horaires, ceux des États-Unis, du Royaume-Uni, de l’île Maurice, de Sydney…

Votre philosophie de vie se résume à quoi au final ?

Si je devais m’adresser à un auditoire, je dirais : « Soyez dans un état de bêta permanent, n’oubliez pas de déclarer non pas des diplômes universitaires mais des missions de vie. Soyez toujours humble, reconnaissant et transmettez tout ce que vos  professeurs vous ont inculqué. Battez-vous pour ce qui est juste, croyez en vous, et encore plus quand personne d’autre ne le fait. Constituez un réseau avec des personnes partageant les mêmes idées. Le monde devient de plus en plus numérique. Ceux qui s’adaptent survivent. »