Voilà deux mois qu’on est en confinement et que les activités de pêche ont été suspendues. Résultat, les poissons sont plus gros et plus nombreux dans nos lagons disent ceux qui sont allés dans la mer. Preuve que laisser le lagon respirer pendant une période lui permet de se régénérer et d’augmenter les stocks de poissons. Les autorités devraient se servir de cette occasion pour revoir l’industrie et tout mettre en œuvre pour qu’elle soit durable.

Depuis le début du confinement la pêche a été interdite. Les techniques de pêche intensives comme la senne étant à l’arrêt c’est tout le lagon qui respire permettant aux poisons de grandir et, dans certains cas, de se reproduire. « Pwason pe kas la linn telma zot inn grosi », confie Jamil de Grand-Baie. « À trois reprises, ma ligne de 40 livres s’est brisée », relate Paul, de Rivière-Noire. « J’ai pêché pendant un peu plus de deux heures, j’ai attrapé 4 batardés de plus de 2 livres et demi, 3 capitaines d’au moins 4 livres et une carangue de 5 à 6 livres », témoigne Sanjith de Palmar. Ces trois pêcheurs amateurs, qui ont brisé le couvre-feu sanitaire « pou al rod enn kari », se disent étonnés de la pêche qu’ils ont faite. « J’ai l’impression d’être revenu à des dizaines d’années auparavant, quand le lagon foisonnait de poissons. » Louis Gérard, pêcheur aux casiers qui était impatient de reprendre la mer a été témoin de cette révolution « Les poissons ont définitivement grossi. »

Régénération.

Un lagon abondant avec des poissons de plus grandes tailles ne peut qu’être, surtout pour la régénération. « Nos lagons ont connu un répit sans pareil. Si nous laissons les poissons arriver à maturité, au stade adulte, il y en aura bien plus dans nos lagons. Un gros poisson donne beaucoup plus d’œufs qu’un petit poisson. Un poisson de 20 cm pond environ 34 000 œufs alors qu’un poisson de 35 cm, 70 000 œufs. Même pour les poissons qui se reproduisent plus tard dans l’année, ce sera bénéfique à plusieurs niveaux. Par exemple, il y aura plus de proies ce qui incitera les prédateurs à venir d’avantage dans les lagons pour se nourrir. À noter que les prédateurs occupent un gros pourcentage des espèces commerciales », dit Shashi Chumun, project manager du programme Lagon Bleu initié par l’ONG Éco-sud.
Durant cette période les instances chargées de la surveillance ont fait un gros travail. Gardes-côtes, gardes-pêche et policiers ont collaboré et ont dressé plusieurs contraventions pendant le confinement selon le ministère de la Pêche. « Il n’y avait quasiment plus de pêches illégalle dans les lagons. Nos Coast guards ont démontré qu’ils peuvent faire du très bon travail. Espérons que ça ne va pas s’arrêter », dit Shashi Chumun.

À ce sujet, la pêche illégale, est une des principales raisons pour lesquelles nos stocks de poissons diminuent d’année en année. Il indique qu’elle se présente sous plusieurs formes mais avec toujours le même résultat, le pillage des lagons. « Il y a toujours beaucoup de pêche au fusil, de pêche à la senne illégale et dans des réserves marines ou alors avec des mailles trop petites ou doublées qui ne permettent pas aux poissons ne faisant pas la taille réglementaire de s’échapper », dit le représentant de Lagon Bleu.

Pêche raisonnable.

En une quinzaine d’années, la pêche dans le lagon a connu une récolte constamment en déclin même si le rythme de pêche n’a pas baissé. De plus de 900 tonnes en 2015, elle avoisine aujourd’hui les 500 tonnes. La faute à la surexploitation, aux techniques destructrices telle que la senne mais aussi aux changement climatiques notamment la hausse de la température de l’eau qui provoque le blanchiment des coraux et, par conséquent, la perte d’habitats pour beaucoup d’espèces.

Avec la pêche traditionnelle qui est désormais autorisée depuis la fin de la semaine dernière — hormis la pêche à la senne — il s’agira surtout de ne pas piller ces ressources mais plutôt de pêcher raisonnablement. « Une fois le confinement terminé, les activités de pêche reprendront. La situation économique actuelle est telle que la pêche augmentera, ce qui permettra à de nombreuses familles de se nourrir. Il sera impératif de garder cette pêche pour les lagons. Il est intéressant de faire le parallèle avec les déserts d’Afrique là où il ne reste que du sable dû à la surexploitation et des déforestations causées par l’homme au fil des années. On comprend bien que la production et le rendement dans un milieu désertique sont à zéro. Pour nos lagons, il en est exactement de même. On compte déjà plusieurs espèces de poissons qui sont devenus beaucoup plus rares. Si la pêche continue de façon aussi intensive, nos réserves de poisson s’épuiseront faisant place à une zone totalement aride au même titre que ces déserts d’Afrique. »

Revoir les paramètres.

Dans le même temps, revoir les paramètres de certaines techniques de pêche paraît judicieux. Il est de notoriété publique que la pêche à la senne est destructrice. À plusieurs reprises, ces dernières années, les gouvernements successifs avaient planifié son arrêt définitif mais la complexité de la chose a fait qu’elle perdure toujours et que la période de pêche a même été étendue progressivement. « La période de la pêche à la senne est trop élevée. Ne faudrait-il pas décaler la période afin, non seulement de permettre aux poissons de se reproduire, mais aussi de permettre aux juvéniles de grandir ? », se demande Shashi Chumun.

Quant aux lois, elles semblent être appropriées selon lui. « La législation, même si elle peut être améliorée, permet un bon contrôle de nos stocks de poissons si elle est appliquée. Il faudra continuer à aider les professionnels en combattant avec force les braconniers. Il faudra que les autorités continuent sur leur lancée et mettent plus de rigueur sur la vérification des filets, voir si les mailles sont aux normes. »