Les récentes déclarations du pape François dans un documentaire présenté le 21 octobre au Festival international du film de Rome, et dans lesquelles le pape se prononce en faveur de l’union civile de personnes d’un même sexe, ne font pas l’unanimité au sein de l’Église. Certains évêques et religieuses en Amérique ayant même sévèrement critiqué le successeur de Pierre. Le pape aurait-il fait un virage total sur un sujet aussi sensible pour les catholiques ? Le père Philippe Goupille, avec un parcours de 52 ans de vie sacerdotale dans le diocèse de Port-Louis, apporte un éclairage intéressant et pointu de cette prise de position du pape et de l’évolution de la pensée de l’Église sur la question.

Les propos sans ambiguïté du pape, acceptant l’union des personnes du même sexe, ont pris de court de nombreux catholiques. Est-ce que vous avez été choqué vous aussi ?

Pas du tout. D’abord, il est très important de faire l’historique de cette déclaration du pape dans ce documentaire réalisé par Evgeny Afineevsky. Et il faut aussi situer dans quel contexte a eu lieu cette déclaration, car certains médias américains ont vite laissé entendre que le pape s’était exprimé sur un tel sujet pour favoriser les démocrates aux dépens des républicains dans la campagne présidentielle américaine en cours. Une interprétation qui ne respecte pas la chronologie des faits ! En février 2019 déjà, dans une interview à une journaliste mexicaine, le pape avait abordé la question des personnes homosexuelles. Et en 2017, il avait également abordé le thème de “l’Union civile et du mariage” dans un livre d’entretiens réalisé par le sociologue français Dominique Wolton. J’en profite pour souligner que ce sociologue est venu à Maurice l’an dernier et que, lors d’une conférence à l’ICJM, Dominique Wolton avait parlé largement de sa rencontre avec le pape et du contenu de ce livre entretien.

Il est donc clair que le pape n’avait aucune intention de s’immiscer dans la politique américaine. La question de l’union civile des personnes d’un même sexe est un sujet sensible et je crois qu’il est important d’avoir dans l’Église à Maurice des débats sur un ton franc et respectueux du sujet pour mieux comprendre ce que le pape a dit. Je suis heureux de pouvoir apporter ma contribution dans ce débat.

Vous avez parcouru le livre de Dominique Wolton. Qu’a dit exactement le pape sur cette question du mariage entre des personnes du même sexe ?

Dans l’interview réalisée avec Dominique Wolton en 2017, dans sa réponse à la question « Que penser du mariage des personnes de même sexe ? », le pape a clairement fait la distinction entre le terme “mariage” et le terme “union civile”. Il a dit que le “mariage” est « un mot historique » et que, depuis toujours dans l’humanité, et pas seulement dans l’Église, « le mariage, c’est un homme avec une femme ». Il ajoute que c’est le terme précis du mariage et qu’on ne peut changer cela. C’est la nature des choses.

En revanche, le pape apporte une nuance sur le terme “union civile” qui, pour lui, est « l’union de deux personnes du même sexe ». Il dit clairement dans cet entretien : « Ce n’est pas un mariage, c’est une union civile. Il n’y a pas d’autre voie, faisons comme cela. ». Selon le Pape François, « nous devons faire une loi d’union civile car les homosexuels ont le droit à une couverture légale ». C’est une position pastorale que le pape a tenue depuis qu’il était archevêque de Buenos Aires, en Argentine, et qu’il a défendue dans ce documentaire. Il est bon de souligner que la déclaration du pape François dans ce documentaire est dans la ligne de pensée du Synode sur la famille, qui s’est tenu à Rome en 2014. En effet, Mgr Bruno Forte, qui était le secrétaire général de ce Synode sur la famille, avait assuré que l’Église était contre l’utilisation de la même terminologie pour désigner les unions entre personnes hétérosexuelles et celles des personnes du même sexe. Et il a ajouté qu’il est « clair que les êtres humains impliqués dans diverses expériences de vie ont des droits et doivent être protégés ».

Le pape, dans ce documentaire, a renforcé cette conviction que les personnes homosexuelles sont des enfants de Dieu et qu’elles ont une place dans la famille de l’Église. On ne peut expulser quelqu’un d’une famille et lui rendre la vie impossible à cause de sa sexualité.

Vous vous efforcez de montrer que la déclaration du pape François est en plein accord avec le point de vue du Synode sur la famille de 2014. Pourtant, certains disent que l’Église aurait changé de position sur l’union homosexuelle…

Pour être objectif, je voudrais souligner que dans un document sur « les projets de reconnaissance juridique des unions entre personnes homosexuelles » publié en 2003, le cardinal Joseph Ratzinger, alors préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, s’était exprimé contre toute reconnaissance juridique des unions homosexuelles. Que faut-il alors en penser ? Au cours de son histoire, l’Église catholique a évolué dans ses prises de position par rapport aux questions pastorales et sociétales. C’est tout à fait normal, car l’Église doit être à l’écoute de ce que vivent les personnes dans une société qui change à grande vitesse. D’ailleurs, elle a été tellement critiquée quand elle avait excommunié Galilée, qui avait osé affirmer que c’était la Terre qui tournait autour du soleil, et non le contraire, comme l’on pensait à l’époque. On avait aussi critiqué l’Église quand elle s’était opposée à la théorie de l’évolution de Darwin.

Les connaissances de l’humanité dans le domaine scientifique comme dans les sciences humaines sont constamment en évolution et interpellent l’Église, car elle ne peut rester figée dans un monde en constante mutation. Dans ce contexte, il faut revenir au célèbre essai du cardinal Newman, intitulé On the Development of Christian Doctrine. Le cardinal Newman, qui a été proclamé Saint l’année dernière, a alors bien démontré l’importance pour l’Église de faire évoluer sa pensée. D’ailleurs, Saint Thomas D’Aquin a fait beaucoup évoluer la théologie en s’inspirant de la philosophie du philosophe grec Aristote. En passant, je voudrais signaler le livre de Lindsay Pointu sur Saint Thomas d’Aquin, paru récemment.

Certains évêques américains ont eu des propos très virulents à l’égard du pape pour sa déclaration. Étant vous-même membre du clergé catholique, quels sont vos commentaires sur la réaction de ces évêques ?

Je n’ai pas le droit de juger leurs motivations mais je dirais que ce type de réactions conservatrices s’opposant au changement fait partie du tissu de l’histoire de l’Église. Il faut se rappeler qu’à la suite du Concile Vatican II, Mgr Lefebvre s’était séparé de l’Église catholique pour fonder sa propre église, car il n’acceptait pas certaines décisions du Concile comme, par exemple, la célébration de la messe en langues vernaculaires. Pour autant, faut-il retourner aujourd’hui à la célébration de la messe en latin, où le prêtre tournait le dos au peuple car c’était la pratique de l’Église pendant des siècles ? La définition philosophique de la vie n’est-elle pas “le changement” ? Si vous n’évoluez pas en fonction des nouvelles réalités, c’est que vous êtes déjà morts, parce que seuls les morts ne changent pas. Heureusement que l’Église est un organisme vivant et qu’elle est ouverte au questionnement. L’Église est donc ouverte au changement.

Le pape François insiste souvent dans ses différentes interventions sur l’accueil de tous les humains tels qu’ils sont, homosexuels ou hétérosexuels, mariés ou divorcés remariés. Est-ce que des Catholiques auraient des préjugés envers certains groupes de personnes ?

Le pape nous a fait redécouvrir que le message de l’Évangile est avant tout un message de miséricorde et d’amour inconditionnel. On ne peut prêcher la miséricorde et la compassion tout en stigmatisant ou en rejetant tel groupe ou telle personne qui ne sont pas en règle. Le pape François nous rappelle que nous sommes tous en route vers l’idéal évangélique, même si quelquefois nous ne sommes pas en règle. Il ne faut désespérer de personne. C’était le combat récurrent du Christ contre les pratiques rigides des Pharisiens et contre leur interprétation figée de la loi, comme rapporté dans l’Évangile.

En tant que président du Conseil des religions, qu’en est-il du point de vue d’autres religions à Maurice sur la question du mariage de personnes de même sexe ?

À l’initiative de Mme Allia Sayed Hossen Gooljar, membre du Conseil des religions, nous avons eu l’année dernière un temps de réflexion sur les grandes étapes de la vie humaine, notamment la naissance, le mariage et la mort. Nous avons vu la participation des théologiens et de spécialistes de pratiquement toutes les religions présentes dans le pays pour cette réflexion, qui a débouché sur la publication d’un livret. Le Conseil des religions souligne que le mariage entre un homme et une femme est une réalité humaine fondamentale, et est célébré dans toutes les religions avec beaucoup de solennité. Je ne peux entrer dans tous les détails de notre travail de réflexion, car il s’agit de questions importantes et délicates qu’on ne peut résumer en quelques phrases. Mais je constate que toutes les religions sont d’accord pour utiliser le terme « mariage » dans le cas de l’union d’un homme et d’une femme qui sont appelés à vivre ensemble dans la fidélité et à transmettre la vie et construire la cellule familiale essentielle pour la bonne santé de la société. Dans ce sens, le point de vue catholique sur le mariage rejoint celui de toutes les religions.

La Fête de la Toussaint, qui sera célébrée dans quelques jours par les Catholiques, est marquée cette année par la récente cérémonie de béatification d’un jeune Italien de 15 ans décédé en 2006 et à qui certaines personnes ont donné le surnom de « Saint Patron de l’Internet »… Pourriez-vous nous expliquer la démarche du pape François en faisant entrer dans le cercle des élus ce jeune des temps modernes 14 ans après sa mort ?

Être Saint ne signifie rien d’autre que de chercher le chemin du bonheur authentique. Être Saint, ce n’est pas se priver de quelque chose, comme si Dieu nous demandait de laisser de côté une part de notre humanité. Mais au contraire, c’est se livrer totalement à Dieu. Carlo Acutis était un jeune qui a cherché à vivre sereinement les valeurs de l’Évangile, et il a attiré dans sa recherche de Dieu un grand nombre de jeunes contemporains.

Spécialiste de l’Internet, le jeune Carlo s’en est servi pour témoigner de l’Évangile. En le béatifiant dans le sillage des Journées mondiales de la jeunesse, le pape envoie un signal fort à toute la jeunesse pour dire que la sainteté n’est pas le privilège des personnes âgées. Cette béatification nous rappelle aussi celle de Maria Goretti, qui avait préféré mourir plutôt que d’accepter de renoncer à une valeur évangélique. Et le jour de la fête, les Catholiques sont appelés à suivre l’exemple de tous ces saints qui ont jalonné l’histoire de l’Église.