Anne-Marie, Marie Lourdes, Denise et Sonia (De gauche à droite)

Tou kom baro pa aret la vie… Marie Lourdes Rama, Denise Auchoybir et Sonia Matar, des rescapées de la polio, ont su prendre leur revanche sur le destin. Fortes de leur expérience après avoir survécu à cinq et sept opérations, les trois amies qui résident à la Maison d’Entraide à Quatre-Bornes livrent leurs histoires poignantes. Leur vécu les a rapprochées et lors de la marche du Rotary Club au Port-Louis Waterfront le 24 octobre, beaucoup comme elles ont formulé le même souhait que la polio soit éradiquée au Pakistan et en Afghanistan.

Tout comme la COVID-19, la polio opère de la même façon invisible, sournoise, cachée. Mais elle a laissé à certains des séquelles irréversibles sous forme de paraplégie et même de tétraplégie. « On passait par l’hôpital et les docteurs réparaient les dégâts sur nos membres en nous opérant, ce qui a fini par faire de nous de vraies combattantes face à la polio », laisse entendre Marie Lourdes Rama. Les premiers cas de polio à Maurice ont été signalés en février 1945. Il a fallu attendre 1967 pour voir l’éradication de la polio et la vaccination en ce sens a largement contribué à empêcher des récidives, à tel point qu’on est en 2020 “polio free” à Maurice et dans les pays d’Afrique.

Sonia Matar, 78 ans est la doyenne du groupe encadrée de ses deux amies, Marie Lourdes Rama, 77 ans, et Denise Auchoybir, 69 ans, qui se décrit comme une rescapée de la polio. Une autre amie Anne Marie Tholbie, 62 ans, ne souffre pas de polio mais les a aussi rejointes à la Maison d’Entraide. Si Sonia semble clouée dans son fauteuil, ayant eu une paralysie des bras et des deux jambes nécessitant sept opérations, elle garde toujours le regard lucide. « Koze zot, mo suiv apre… »

L’âge faisant défaut, Sonia ne perd néanmoins rien de son opération. S’il y a une chose qu’elle ne peut oublier, elle le dira d’ailleurs sans tiquer : « Mo finn fer set operasion, lebra, lipie, lahans, finn bizin opere, zis mo likou finn sove. Ti bizin res for pou konbat polio. Il y avait des salles d’isolement créées spécialement dans les hôpitaux avant la mise en place d’un hôpital pour la polio à Mangalkhan, Floréal. » Sonia a vu le jour en 1942 et fêtera le 19 novembre ses 78 ans. Sa vie, elle la passe dans son fauteuil roulant, mais malgré cela, elle est autonome et arrive à faire seule sa toilette.

« Nos parents nous cachaient »

Denise Auchoybir, elle, parle du diagnostic de la polio contractée en 1951. Elle avait alors six mois. « On parlait alors de la poliomyélite, une maladie qui envahit le système nerveux, pouvant entraîner une paralysie, voire la mort en quelques heures. La polio était alors considérée comme une maladie virale touchant les enfants de moins de cinq ans. Il fallait alors avoir recours au vaccin. » Issue d’une famille modeste, Denise se souvient avoir été admise à l’hôpital et que là on avait diagnostiqué son cas comme n’étant pas dans les normes. Les mots se bousculent dans sa mémoire, la forçant de se souvenir de ces moments difficiles.

« Pa kone ki malad ti pe gagne, ti bizin al lopital pou andikape. À cette époque, beaucoup de parents n’avaient pas les moyens, sans parler du regard des autres. Ils ne réalisaient pas combien ce même regard nous faisait mal. Moi, j’arrivais à tenir tête à ces personnes. Pour moi, bien que mes pieds soient scotchés dans des attelles, j’avais aussi ce droit sur la vie. » Un mot lourd de sens, ce droit sur la vie pour lequel Denise s’est ardemment battue.

Denise et ses deux autres amies parleront du Dr Bathfield qui les avait soutenues dans leur combat contre la maladie. « Dan nu malad, nu fine gagn boukou sans », relate Denise. À aucun moment, elle n’a baissé les bras. Récemment elle avait trouvé du travail au Centre Physically Handicaped Welfare Association pour la réparation des écouteurs. Mais la COVID-19 est venue tout bousculer. Un autre flash-back la ramène en arrière avec pour arrêt sur images l’hospice Père Laval qui avait recueilli les patients souffrant de polio. Étant fille unique, Denise a su très jeune prendre ses propres responsabilités. Son travail remarquable dans la couture lui a valu un voyage en Australie pour mettre en relief ses talents de brodeuse.

Marie Lourdes Rama, elle, a grandi entre quatre frères et trois sœurs, étant cinquième sur la liste de sa grande famille.

« Lor set zanfan, mo tou sel ti gagn polio. Mes parents me cachaient et tremblaient à l’idée qu’on puisse leur retirer ma garde. Ma maladie se caractérisait par de fortes poussées de fièvre et des douleurs musculaires. » Sonia, plongée dans sa rêverie, lance tout de go : « Nou ti pe per met nou en karantenn. Kan la fiev for, ti bizin veye. Tou mo bane manbr finn atake. Ena ti pe al kasiet anba lili pu pa trap zot. Set fwar finn oper mo lipie, lahans, lebra. » Marie Lourdes dira avoir pu étudier jusqu’à la sixième et avec du recul trouve qu’aujourd’hui, elle ne manque rien dans la vie. Quant à Denise, elle raconte qu’elle a eu du mal à s’adapter dans le couvent.

« Ti pe melanz polio ek mental. Et quand j’ai vu François Sokhalingum faire des démarches pour un logement, j’ai suivi ses pas et c’est ainsi que mes démarches auprès de la municipalité de Quatre-Bornes m’ont permis d’avoir la Maison d’Entraide que je partage avec mes trois amies. « Il y a eu le dévouement de Mme Bérenger, surnommée matant et du Rotary Club dont la marche le 24 octobre au Port-Louis Waterfront m’a beaucoup touchée avec un message fort sur la boîte peinte en jaune et rouge End Polio. »

Ce qui est d’autant plus encourageant, c’est la complicité des quatre locataires dans leur combat contre la polio, dira Anne Marie qui a rejoint les rangs et qui ne souffre pas de polio mais d’un autre handicap. Marie Lourdes Rama, elle, surprend par un séga de Galan polipot qui plonge toute l’assistance dans cette frénésie de séga d’antan. « Ki ou krwar, nou konn amize. On est des anciennes combattantes de la polio. On remercie le Rotary Club d’Albion de nous avoir conviées à l’hôtel RIU et tout ce qu’ils font pour nous de même que le Rotary Club de Floréal », lance Marie Lourdes dans un grand éclat de rires. Et Denise de renchérir : «Polio pa finn aret nou lavi. » Le tout sous le regard approbateur de Nurveen Ratty, District Officer Polio et National Polio Project Coordinator du Rotary Club de Floréal.