Du côté des laboureurs de l’industrie sucrière (IS), « l’inégalité salariale entre hommes et femmes » est toujours une triste réalité, « une discrimination flagrante qui a trop duré ». C’est ce que soutient Pregassen Moonien, président de la Plantation Worker’s Union (PWU). Dans l’interview qui suit, le premier laboureur à avoir été nommé président de la PWU explique que le moral des travailleurs, dans ce secteur, « n’est pas au beau fixe » pour la campagne sucrière 2021, car la dernière révision des salaires et des conditions de travail remonte à… cinq ans. Avec la dissolution de la Mauritius Sugar Producer’s Association, les négociations entre les syndicats et les différentes entités de cette industrie tournent au ralenti, dit-il. Le président de la PWU demande donc au gouvernement de mettre en place une plateforme tripartite pour redémarrer les négociations, avec un représentant de l’industrie sucrière siégeant au sein de Business Mauritius.

Le président de la PWU dit par ailleurs craindre pour le sort d’un groupe de travailleurs de Landscope Mauritius. Haniff Peerun, président du Mauritius Labour Congress et négociateur des employés concernés, et lui comptent ainsi poursuivre les négociations pour que ces derniers « ne deviennent pas Redundant après la fin de la campagne sucrière » de 2021. Il affirme aussi que le gouvernement doit poursuivre sa politique de contrôle des prix des produits alimentaires au-delà de la période de six mois, « car les travailleurs au bas de l’échelle souffrent de la cherté de la vie ».

Quelle est l’importance de la Plantation Workers Union (PWU) pour les laboureurs de l’industrie sucrière?
La Plantation Workers Union (PWU) a été créée en 1938 avec, pour objectif, de militer en faveur de la cause des laboureurs de l’industrie sucière. C’est en 2010 que j’ai repris le flambeau de cette lutte syndicale en tant que président de cette formation syndicale. Grâce à notre combat, nous avons obtenu beaucoup de changements et d’améliorations dans les conditions de travail des laboureurs de ce secteur. Ce qui me fait dire que la PWU à son empreinte dans le développement économique de notre pays.

Je dois dire qu’avec ma nomination, c’est la première fois, depuis la création du syndicat, qu’un laboureur occupe la présidence de cette formation syndicale, car dans le passé, celle-ci était présidée par d’autres catégories de travailleurs. C’est donc un honneur pour moi d’être à la présidence.

La PWU a participé à plusieurs négociations, non seulement en tant que représentant des laboureurs de l’IS, mais aussi avec le gouvernement central pour l’amélioration des conditions de service des membres des laboureurs et des sirdars. Sur le plan international, nous avons participé à plusieurs forums pour la fixation des prix du sucre avec l’Union européenne.

Quel regard portez-vous sur la contribution des travailleurs de l’l’industrie sucrière dans le développement du pays ?
L’industrie sucrière a pendant très longtemps assuré le rôle de l’épine dorsale de l’économie mauricienne. Grâce à cette industrie, le pays a pu connaître un développement sans précédent dans plusieurs secteurs. Ce qui me fait dire que tout le développement de base que le pays a connu se repose sur le dos des travailleurs de l’IS. C’est grâce au dur labeur et à la sueur des travailleurs de cette industrie que le pays a connu un boom économique dans les années 80’. Aujourd’hui, si le pays est cité comme un exemple de réussite dans plusieurs pays en Afrique, c’est surtout en raison de la contribution et du sacrifice des travailleurs de l’IS.

Dans quelle mesure les laboureurs de l’IS ont-ils été affectés par le Covid-19 ?
Au niveau des rémunérations, nous n’avons pas beaucoup souffert, car nos journées ont été prises en charge par le gouvernement. C’est au niveau des champs de canne qu’on peut dire que la situation a été affectée, car nous n’avons pu occuper correctement les travailleurs en termes de nettoyage et d’épandage. Cette situation s’est produite malheureusement encore une fois l’année dernière, ce qui fait qu’il y a un manque à gagner dans les revenus liés au tonnage de la canne dans l’ensemble de l’île. Le Covid-19 nous a donc affectés, comme pour d’autres catégories de travailleurs du pays.
Il ne faut pas oublier que les laboureurs sont aussi des mères et des pères de famille ayant subi les conséquences du Covid-19 en termes de cherté des prix. Je dois cependant être reconnaissant envers le gouvernement pour avoir aidé les entreprises à travers le Wage Assistance Scheme à honorer leurs engagements salariaux envers leurs employés.

Quel est votre regard sur la campagne sucrière de 2021 ?
C’est un fait que la plupart des établissements sucriers n’ont pu s’occuper des champs comme il se doit, car ils n’ont pu les fertiliser de manière adéquate, ni même retirer les mauvaises herbes. On dit que cette situation est due au prix du sucre. Voilà pourquoi l’IS, qui était l’épine dorsale de l’économie, est maintenant au dernier rang du peloton. L’IS, qui était une fierté nationale, pourrait être reconnue plus tard dans l’histoire du pays comme le Dodo.

Au niveau de la PWU, nous voulons que le gouvernement, à travers le ministère de l’Agro-industrie, prenne des mesures positives et encourageantes pour inciter les gens à retourner à la terre, qui est notre mère nourricière. Il faut encourager également les petits planteurs qui ont abandonné leurs terres à retourner dans le circuit. Il faut savoir que le pays comptait dans le passé 21 établissements sucriers.

Mais aujourd’hui, il n’y en a plus que trois, soit Terra, Alteo et Omnicane, en raison de la baisse du prix du sucre et du peu d’intérêt de la jeune génération pour le métier de laboureur. Il est maintenant difficile pour les jeunes de labourer les champs. Avec l’avènement de l’éducation gratuite et du transport gratuit, les Mauriciens préfèrent inciter leurs enfants à étudier jusqu’au tertiaire, qui est devenu gratuit dans une certaine section.

Les jeunes qui disposent d’une formation académique ne vont pas labourer les champs. Avec la centralisation de l’IS, elle ne veut faire que du profit. Avec la fusion de plusieurs entités de l’industrie, pour réduire le coût de production, l’IS a diversifié ses activités en sortant de la canne à sucre pour aller dans d’autres secteurs, comme l’hôtellerie, la fabrication d’éthanol, l’Education hub et d’autres filières. On a non seulement diversifié les activités, mais on a également délocalisé certaines activités pour aller investir au Mozambique, à Madagascar et aux Seychelles.

Je ne suis pas contre la diversification et la centralisation de l’IS, mais il faut reconnaître la contribution de ces gens qui ont sacrifié leur vie entièrement pour que ce secteur soit florissant aujourd’hui, et ce, grâce à la sueur des laboureurs. C’est grâce à leurs contributions et aux profits réalisés par les sucreries que l’IS a pu effectuer une percée dans d’autres pays. Ce sont les laboureurs qui ont produit le sucre, finalement. Il faut non seulement reconnaître la contribution des travailleurs dans les profits des sucreries, mais aussi attirer l’attention sur la contribution de ces travailleurs dans le développement économique du pays.

C’est en fait pour toutes ses raisons que la superficie sous culture de canne a diminué. On se souvient très bien du deal Illovo pour la cybercité d’Ébène, de l’accord pour le complexe sportif de Côte-d’Or et des projets de Landscope Mauritius. Tous ces projets ont contribué à réduire la superficie sous culture de la canne.

Êtes-vous pour ou contre le Voluntary Retirement Scheme (VRS) ?
Je suis pour le VRS car, comme son nom l’indique, c’est une décision volontaire pour une certaine catégorie de travailleurs qui souhaitent arrêter de travailler en raison de leur âge avancé. On ne peut pas imposer des conditions aux travailleurs. Tout plan de retraite volontaire doit ainsi être sujet à des discussions avec le représentant avec les travailleurs, et non individuellement avec les travailleurs. Le premier VRS date de 2001 et le dernier a été effectué en 2007. Maintenant, il y a un autre VRS déguisé pratiqué par Landscope Mauritius.

L’important pour nous, c’est que lorsque les travailleurs partent à la retraite prématurément, ils aient droit à une enveloppe bien méritée pour leur contribution au pays et pour les usiniers, qui ont pu diversifier leurs activités et délocaliser dans d’autres pays. Il faut donc revoir le système de VRS, car si un travailleur se retire du service, il faut qu’il puisse lui aussi bénéficier de certaines conditions prévues dans le VRS. Or, actuellement, un travailleur de l’IS qui part à la retraite ne reçoit pas un lopin de terre et une compensation financière.

Pour Landscope Mauritius, les conditions sont différentes. Je me pose ainsi la question : comment se fait-il que, dans le passé, les laboureurs aient obtenu sept perches de terrains et les artisans 13 perches ? Maintenant, on nous a dit que le barème est de 50 perches. Il nous faut plus de renseignements à ce sujet. Dans les négociations avec Landscope Mauritius, c’est Haniff Peerun, le président du Mauritius Labour Congress (MLC), qui agit comme négociateur pour les travailleurs de Landscope Mauritius. Il ne reste pas beaucoup de travailleurs maintenant chez Landscope. Il y a au moins une vingtaine de travailleurs, dont 16 laboureurs, pour plusieurs centaines d’arpents de terres sous culture de canne. Les gens ayant été appelés à partir à la retraite dans le cadre de plusieurs accords entre différentes entités ont sombré dans l’alcool et plusieurs autres délits. Cette vingtaine de travailleurs n’a pas accepté les conditions imposées par Landscope Mauritius et continue de travailler, malgré les propositions faites à leur égard.

En tant que dirigeant syndical, je crains pour l’avenir de ces employés de Landscope. Il est fort probable que ces travailleurs opèrent pour la dernière coupe de Landscope Mauritius. La, kuma dir kouto anba lagorz. Puisque tous ces terrains de Landscope Mauritius se trouvent à Côte-d’Or et Bagatelle, et puisque c’est la circonscription du Premier ministre, Pravind Jugnauth, je lance un appel au chef du gouvernement pour sauvegarder les intérêts de ces travailleurs restant, au lieu de bétonner partout.

Au niveau national, il existe actuellement moins de 3 000 laboureurs, alors que dans le passé, il y en avait plus de 50 000. Une des raisons qui explique cette situation est qu’on a diminué la superficie sous culture de canne pour diversifier les activités et faire plus de profits. Or, Maurice est reconnue internationalement par le succès économique de la canne à sucre. Feu sir Satcam Boolell, qui était ministre de l’Agriculture, négociait non seulement pour Maurice, mais également pour plusieurs pays africains, et le pays est reconnu comme référence auprès de l’Union européenne. Nous demandons de cesser de réduire davantage la superficie sous canne.

Pourquoi selon vous les gens abonnent-ils leurs terres sous culture de canne ?
Il y a manque de main-d’œuvre dans cette industrie, car les jeunes sont maintenant éduqués et ne veulent pas travailler dans les champs. La nouvelle génération ne veut pas non plus s’aventurer dans la canne à sucre et préfère travailler dans des usines. Si on s’occupe de ses terres manuellement, il n’y aura pas de profits pour les petits planteurs, car la mécanisation coûte très cher pour un planteur disposant d’un à deux arpents. Les grosses pointures de l’industrie disposent des moyens nécessaires pour la mécanisation, que ce soit pour la coupe ou la plantation. Je souhaite donc que l’on vienne avec un programme bien établi pour regrouper les planteurs en difficultés à travers une société. Je n’aime pas trop les sociétés coopératives, car bon nombre d’entre elles ont été mises sur pied pour la galerie. Aussi il faudrait un vrai mouvement de solidarité envers ces petits planteurs pour qu’ils puissent se relever.

Auparavant, les syndicats de l’IS négociaient avec la Mauritius Sugar Producers Association (MSPA) pour améliorer les conditions de service et le niveau salarial. Comment faites-vous maintenant avec les négociations puisque la MSPA a été dissoute ?
Nous sommes un peu dans le néant en ce moment, car les négociations sectorielles ne sont pas en train d’aboutir. Nous avons demandé au gouvernement de mettre sur pied une plateforme pour négocier avec les patrons de cette industrie, mais cette proposition est restée lettre morte. Maintenant, il faut négocier individuellement, et tous ces établissements n’ont pas la capacité d’accepter une hausse salariale uniforme.
Auparavant, on avait le Collective Bargaining. On négociait avec l’IS à travers la MSPA et on a pu avoir des résultats positifs. Le dernier protocole d’accord date de 2012. Les négociations intervenaient chaque quatre ans entre le ministère du Travail, la MSPA et les syndicats de l’IS pour améliorer les conditions de service et le niveau salarial, qui a continué d’augmenter graduellement.

Le dernier accord a pris fin en janvier 2017. Cela fait donc maintenant quatre ans que les travailleurs de l’industrie n’ont pas eu d’augmentation salariale d’après les règlements établis entre le patronat et les représentants des travailleurs. A qui la faute ? Je m’abstiendrai de me prononcer, car la MSPA a été dissoute. Moi, je propose que le représentant de l’IS qui siège au sein de Business Mauritius ouvre les négociations avec les syndicats du secteur et que le gouvernement devienne un arbitre dans celles-ci.

Les laboureurs sont des gens du bas de l’échelle qui essuient des pertes de pouvoir d’achat sans précédent. Ils s’endettent pour des projets comme la construction et pour soutenir leur famille. Nous demandons ainsi au gouvernement de continuer avec sa politique de contrôle des prix pour les denrées alimentaires au-delà de la période de six mois, afin que les travailleurs puissent récupérer un peu avec cette croisade d’augmentations des prix sans précédent. Nous demandons aussi que le gouvernement encourage l’entrepreneuriat chez les petites gens en mettant à leur disposition des facilités adéquates. Les travailleurs de l’IS ont des emplois alternatifs pour subvenir aux dépenses familiales. Comment avoir une vie sociale convenable si on n’a pas un salaire social décent ? Il faut prendre en considération la vie familiale des travailleurs en dehors des heures de travail.

Les syndicats attendent avec impatience la publication du rapport de la Banque mondiale sur la réforme de cette industrie. Quelle est la position de la PWU sur la question ?
D’après mes renseignements, le rapport a été soumis au gouvernement vers septembre ou octobre 2020. Nous attendons toujours qu’il soit publié dans les plus brefs délais. Nous savons que plusieurs syndicalistes ont eu des rencontres avec la représentante de la Banque mondiale dans le cadre de la préparation de ce rapport. Je pense que le gouvernement à intérêt à jouer la carte de la transparence en ce qu’il s’agit des recommandations de la Banque mondiale. Il faut que le gouvernement rende public ce document pour que des consultations populaires s’effectuent et pour peser le pour et le contre. Ce n’est certainement pas à travers un comité interministériel hermétique que tous les partenaires de cette industrie auront leur mot à dire.

Est-ce que le principe de Equal pay for Equal work de l’Organisation internationale du travail (OIT) est de vigueur pour les laboureurs de l’IS ?
Malheureusement, les hommes et les femmes ne touchent pas le même salaire dans l’IS. C’est une discrimination flagrante qui perdure, et cela va à l’encontre de la convention de l’OIT. On a à maintes reprises demandé que l’homme et la femme dans l’IS bénéficient du même salaire, surtout en ce qui concerne le salaire de base. Les femmes travaillent autant que les hommes dans ce secteur. Au sein de la fonction publique, on applique le même niveau salarial pour l’homme et la femme, et ce, pour n’importe quel poste, aussi faut-il appliquer ce concept du service civil où le gouvernement est l’employeur. On ne peut pas être plus royaliste que le roi.

Ce qui est plus dérangeant dans l’IS, c’est que la discrimination se situe au niveau du salaire de base. Je vous donne un exemple concret : un Field Worker masculin touche à partir du 1er janvier 2021 un salaire de base de Rs 14 556,47, tandis qu’une femme faisant la même chose perçoit Rs 12 612,94. Un Field Worker masculin tombant dans la Special Category touche, lui, Rs 12 323,19 depuis le 1er janvier lorsqu’on ajoute la compensation salariale de Rs 375. Mais une Field Worker femme tombant dans cette même catégorie perçoit un salaire de base de Rs 11 112,05 avec cette même compensation salariale. N’est-ce pas une preuve flagrante de discrimination entre homme et femme ?

On crie sur tous les toits qu’il faut appliquer la Gender Equality”. Et bien voilà un cas concret où la discrimination salariale est pratiquée. Au sein de la Fonction publique, des femmes qui occupent des positions importantes dans la hiérarchie, tels que les secrétaires permanentes, Senior Chief Executive ou juges, touchent le même salaire que les hommes. Mais au sein de l’IS, si vous êtes laboureur, vous mourrez laboureur.

Depuis 1991, l’IS est le seul secteur où il n’y a pas de nouveaux recrutements. C’est un secteur qui est en train de phase out. Quel que soit le gouvernement qui a dirigé le pays, tout le monde s’accorde à dire que les hommes et les femmes doivent toucher le même salaire et que la Gender Equality doit être primée. Malheureusement, ce n’est pas le cas pour les laboureurs de l’IS.