Notre invité de ce dimanche est Dr Ram Seegobin, porte-parole du parti politique Lalit. Dans cette interview, réalisée jeudi dernier, il partage son analyse de la situation politique, économique et sanitaire du pays, et souligne les contradictions de l’action gouvernementale aussi bien que celle de l’opposition. Le porte-parole de Lalit se penche aussi sur la vaccination et commente l’action de ceux qui s’y opposent.

Comment peut-on expliquer le fait que le nombre de cas de Covid s’est multiplié depuis que Maurice s’est déconfinée pour la deuxième fois ?

— Je n’ai pas encore trouvé d’explication pour cette multiplication de cas dans cette deuxième vague, qui semble affecter les plus jeunes. Si à première vue les gens semblent plus disciplinés, nous avons eu, en même temps, des mariages avec plus de 200 invités, alors que la norme était de dix. Il y a, je crois, la fatigue, mais aussi l’habitude de cette pandémie. Il y a aussi le fait que le variant qui est à Maurice est moins grave, moins mortel que le delta et que le nombre de Mauriciens vaccinés est en augmentation. Cela dit, la propagation rapide du virus de ces dernières semaines est assez mystérieuse parce que c’est un nouveau virus dont nous sommes en train de découvrir le fonctionnement et les mutations au fur et à mesure.

Les partis d’opposition parlementaire réclament la démission du ministre de la Santé parce que sa politique anti-Covid est une faillite totale. Est-ce que cette demande est, de votre point de vue, justifiée ?

— Absolument pas. C’est irresponsable au milieu d’une pandémie de réclamer la démission d’un ministre ou de responsables. Ce que j’appelle l’opposition décomposée est spécialiste en demande de démission. Avant le ministre, elle avait réclamé celles des Drs Gaud, Masengo et Gujadhur qui avaient bien géré la première phase de Covid. Leur démission a été réclamée pour de petites phrases prononcées pendant la pandémie. Pour moi, ces demandes de démission relèvent de la stérilité et de l’hystérie, et ne reposent sur aucune réflexion. Il me semble que les oppositions ne sont pas capables de réaliser que nous sommes au cœur d’une pandémie, dans une situation tout à fait inédite.

Est-ce que les mesures prises pour essayer de faire face à la pandémie étaient celles qu’il fallait prendre ou est-ce qu’on aurait pu faire mieux ?

— On peut certainement toujours mieux faire, mais quand on compare Maurice à d’autres pays, on peut dire qu’on n’a pas trop mal fait. Mieux : qu’on a même fait assez bien. Pour Lalit, cette situation doit être attribuée à plusieurs choses en commençant par les techniciens qui ont élaboré la stratégie sanitaire. Mais il faut aussi savoir que la santé publique à Maurice a une longue une expérience en matière de lutte contre les épidémies, dont celle de la malaria et de la polio, et que sa population sait se mobiliser dans ces cas. Cette expérience fait partie de notre manière de réagir, presque de notre culture. Il y a aussi le fait que nous sommes une petite île, plus facile à protéger contre les attaques venues de l’extérieur. Je crois qu’il faut aussi souligner que nous avons un système de santé publique gratuite que nous avons réussi à maintenir contre vents et marées. Il faut également souligner (i) que le système de santé court derrière la pandémie et réagit après coup, dans la mesure où il n’est pas possible d’anticiper. (ii) Comparé aux autres maladies, la particularité de la Covid réside dans le fait que 80% des malades n’ont pas de symptômes visibles, ce qui la rend plus difficile à contrôler. Parce qu’il y a des personnes qui propagent le virus sans être malades et sans qu’elles ne le sachent. Nous sommes dans une situation difficile à expliquer.

Y a-t-il une solution à la problématique consistant à protéger sanitairement la population tout en ouvrant les frontières pour relancer l’économie ?

— Le gouvernement essaye de le faire en courant derrière l’épidémie. La réouverture des frontières semblait approprié il y a un mois, mais depuis, nous avons subi une deuxième vague beaucoup plus grave que la première. Tout va dépendre de l’efficience de notre système de quarantaine. Jusqu’à l’heure, il a fonctionné raisonnablement bien. Est-ce qu’il va continuer ? Nous n’avons pas eu le temps et le recul nécessaires pour comprendre l’épidémie et prendre les mesures adéquates.

Les oppositions ont qualifié les mesures économiques du ministre des Finances de flop total. Sans défendre ce dernier, est-ce que dans le contexte actuel il aurait pu faire autrement ?

— Encore une fois, je trouve les oppositions parlementaires totalement ridicules dans leurs déclarations. Elles n’ont pas de critique globale de la politique du gouvernement et se contentent de souligner des détails et de réclamer des démissions. Elles auraient dû proposer une réflexion, un programme alternatif à l’économie actuelle, des créations d’emploi, réfléchir à la manière de remplacer notre système économique qui a montré ses multiples faiblesses bien avant la pandémie, qui n’a fait qu’aggraver la situation. Exemple, dans le tourisme, en dépit d’un taux d’occupation à la baisse depuis des années, on continue à accorder des permis pour la construction de nouveaux hôtels. L’industrie sucrière est devenue un canard boiteux qu’on continue à subventionner. Le MSM, c’est connu, n’a qu’une stratégie : rester au pouvoir et faire jouir de ses avantages à ses membres, leurs familles, leurs sympathisants. Au lieu de réfléchir sur de nouvelles propositions pour les différents secteurs de l’économie, le seul programme de l’opposition, c’est de prendre la place du gouvernement. Point, à la ligne !

Lord Desai, qui préside la Mauritius Investment Corporation, s’est interrogé dans une interview sur l’importance à accorder aux directives du FMI. Votre réaction ?

— Nous n’avons jamais été un des admirateurs de Lord Desai, mais il faut lui reconnaître le mérite d’avoir posé la question : Who cares what the IMF says ?

Ce à quoi des économistes ont répondu : Who cares what Desai thinks !

— Mais il faut lui reconnaître un certain toupet pour avoir posé la question.

C’est quand même pas mal d’entendre le porte-parole de Lalit défendre le ministre de la Santé et ses collaborateurs, celui des Finances, la politique gouvernementale et Lord Desai !

— Je ne les défends pas, mais je commente les critiques dont ils font l’objet. Encore une fois, je le répète : nous sommes actuellement au cœur de la plus grave pandémie que nous n’ayons jamais connue. Nous ne pouvons continuer à utiliser les mêmes slogans creux qu’avant cette pandémie. C’est pour cette raison que nous trouvons que les critiques contre les personnes citées sont dépassées et hors de propos par rapport à la situation que nous subissons. L’opposition devrait proposer des solutions pour aujourd’hui au lieu de continuer avec les slogans d’hier. Cela étant, certains ont trouvé que Lord Desai a des accents marxisants quand il critique le FMI ! Mais il ne faut oublier qu’il chapeaute une institution qui utilise les fonds publics pour subventionner le secteur privé. Et pire : on ne sait pas quelles sont les entreprises du secteur privé qui sont subventionnées par la MIC de Lord Desai dans un manque de transparence totale.

En deux jours, Statistics Mauritius a réussi l’exploit de corriger à la hausse ses projections sur le taux de croissance nationale. Que vous inspire ce curieux exercice ?

— Nous sommes dans un système où le ministre des Finances peut tirer Rs 80 milliards des réserves de la Banque centrale pour financer le budget. Par conséquent, les chiffres de la croissance et du PIB ne veulent plus dire grand-chose, mais ce qui vient de se passer est grave. Dans le passé, le Bureau des Statistiques était un département du gouvernement indépendant et jouissait d’une crédibilité et d’une confiance méritées. Aujourd’hui, alors qu’il est devenu comme un corps paraétatique, pour ne pas dire une ONG gouvernementale chapeautée par quelqu’un du secteur privé, ce n’est plus le cas. Si demain les syndicats refusent les chiffres donnés par le Bureau des Statistiques sur le coût de la vie pour calculer la compensation salariale, le système ne pourra plus fonctionner.

La dépréciation/dévaluation de la roupie, l’augmentation du fret et des produits pétroliers ont fait flamber les prix à Maurice en provoquant la colère des consommateurs. Pour calmer le jeu, le PM a annoncé une subvention de Rs 500 millions pour limiter les hausses. Est-ce que, venant après les augmentations, cette subvention n’arrive pas trop tard, comme la tisane après la mort ?

— Après avoir dévalisé les réserves de la Banque centrale pour la MIC, le gouvernement se devait de remettre de l’argent dans les coffres de l’État. Il l’a fait à travers une dépréciation/dévaluation/inflation de la roupie qui augmente les recettes de la TVA, donc celles du gouvernement. Mais la situation est devenue intenable dans le contexte économique de la pandémie et pour éviter la crise sociale qui se profile à l’horizon, le gouvernement utilise une partie des revenus obtenus de sa stratégie pour subventionner les prix. Je suis convaincu que les augmentations diverses apportent au gouvernement beaucoup plus que la somme qu’il va dépenser en subventions. Il faut profiter pour souligner que si gouvernement refuse de subventionner des projets de développement locaux, il accepte de subventionner les importations, donc les importateurs ! Encore une flagrante contradiction. Le problème c’est que le gouvernement, comme l’opposition, n’a pas de stratégie de développement économique à long terme. Depuis ces dernières années, on gère économiquement le pays au jour le jour, dans le cadre d’une stratégie en zigzag. Aujourd’hui on fait ça, demain on fait le contraire, et ainsi de suite. On a remplacé le ministère du Plan par l’Economic Development Bureau, qui est dans la main du secteur privé et dont la principale activité est d’organiser la campagne de vaccination. Il vaut mieux ne pas parler de Business Mauritius.

Vous soulignez que l’EDB et le Bureau des Statistiques sont sous le contrôle du secteur privé, un secteur qui est bien silencieux depuis ces derniers mois…

— Il est silencieux parce que depuis l’année dernière, il est totalement dépendant de l’État pour payer ses employés — et probablement pour certains les dividendes de ses actionnaires. D’une part, les principales instances du gouvernement supposées travailler sur la stratégie économique à long terme sont entre les mains du secteur privé et par ailleurs le gouvernement utilise les fonds publics pour subventionner le secteur privé. Tout cela est bien problématique. Ce qui explique que le gros conflit entre le gouvernement et le secteur privé sur la CSG — dont le nom vient de changer — est passé sous silence aucune partie ne voulant mécontenter son partenaire.

Après tout ce qui vient d’être dit, est-il possible de prédire où va Maurice va au niveau économique ?

— Le problème c’est que nous n’avons pas d’alternative ni au niveau politique ni au niveau économique. Un des effets de la pandémie est d’avoir stoppé un peu la consommation à outrance du mode capitaliste pour commencer à changer le mode vie. Le nombre de ti-bazar où l’on vend les fruits et légumes de la cour et les marchands de gâteaux homemade ont considérablement augmenté. Là ou je vis, il y a même des vans qui viennent vendre des produits de consommation. Un système économique basé sur le système D est en train de se mettre en place pour permettre à la population de survivre. Ceux qui disent que la crise est derrière nous se trompent lourdement. Nous étions dans une crise économique bien avant la Covid. Ensuite, la capacité de l’économie pour faire à la situation a été épuisée à travers notamment la MIC. Nous sommes dans une situation bien précaire que le Mauricien ne sent pas bien, anesthésié qu’il est par le discours du gouvernement qui dit, par exemple, que nous avons « contrôlé l’épidémie ».

Est-ce que, comme le réclame l’opposition, la solution à cet ensemble de graves problèmes, réside dans des élections générales anticipées ?

— Absolument pas. Le comportement de l’opposition, son incapacité à proposer une alternative crédible, encouragent les germes de populisme qui s’expriment sur les réseaux sociaux, notamment sur la vaccination.

Justement, quelle est votre position sur la vaccination contre la Covid, que certains refusent au nom de la liberté de choix ?

— Ceux qui résistent à la vaccination ont des arguments qui… mutent. Les antivaccins se retrouvent dans un axe très francophone qui regroupe les disciples du professeur Raoult et toutes sortes d’adeptes de complots et de conspirations. Leurs « animateurs », dont des médecins qui ont accès à la presse, font de la publicité pour leurs thèses. On fait circuler toutes sortes de rumeurs, et parfois les plus farfelues, sur les vaccins. Je respecte le droit de ne pas se faire vacciner, mais je récuse le fait que des non-vaccinés aient accès à des endroits publics — hôpitaux, administrations établissements scolaires — ouverts uniquement aux personnes vaccinées. De par sa nature, une pandémie affecte la société et pour y faire face, les gens développent des instincts individualistes que quelques manipulateurs utilisent dans des messages basés soi-disant sur des réalités scientifiques jamais prouvées.

Revenons aux oppositions : que pensez-vous de leur action ?

— Pour le moment, l’opposition est un peu plus décevante que le gouvernement, ce qui est assez rare dans l’histoire du pays. Leur plateforme de l’espoir a été constituée sur une base opportuniste, sans idéologie, sans programme établi et sans objectif, puisque les élections sont loin d’être derrière la porte. Et sans le PTr qui compte la majorité de parlementaires de l’opposition. C’est une plateforme qui implique les dirigeants, pas leurs instances et encore moins leurs adhérents. Quelqu’un qui suit la politique peut envisager sérieusement que les partisans du MMM et du PMSD puissent aller ensemble aux élections, les bleus votant pour Paul et les mauves pour Xavier-Luc ? Le MMM avec le PMSD, dont le projet politique est de faire partie du gouvernement pour faire profiter ses proches et ses adhérents ! Si l’opposition parlementaire continue à se comporter ainsi, je ne vois pas comment Pravind Jugnauth pourrait ne pas remporter les prochaines élections !

Quel regard jetez-vous sur le PTr, qui s’est retiré de l’entente et ne fait pas partie de la plateforme de l’espoir ?

— Certains qualifient cette plateforme de désespoir pour des « desperates men » disposés à faire n’importe quoi pour rester à la tête de leur parti. Je crois que tout cela relève d’une stratégie de survie politique de la part du MMM et du PMSD. Quand au PTr, il est en train de maintenir son existence politique en augmentant son assise, ce qui n’est pas le cas du MMM et du PMSD. Le PTr est en train d’augmenter sa présence dans les villes qui étaient autrefois les fiefs du MMM et du PMSD en dépit du fait qu’il a deux leaders, un pour le groupe parlementaire et un pour le parti. Situation qui est toujours une source de conflits.

Et Lalit dans tout ça ?

— Depuis le confinement, nous avons été obligés de limiter notre présence publique, mais nous avons fait des efforts pour que nos structures continuent à fonctionner. Nous faisons des réunions régulières par Zoom pour faire avancer nos idées et travailler sur une stratégie de développement. Sur le terrain, nous avons noté que faute d’un mouvement politique cohérent et rationnel, les menaces de dérapages populistes sont en train d’augmenter. La situation dans laquelle nous nous trouvons devrait mener à un mouvement fort, mais la pandémie a changé les données avec les mouvements populistes animés par Bruneau Laurette, Rama Valayden, Roshi Bhadain et les Avengers. Ils sautent sur tous les sujets pouvant provoquer un buzz, une réaction, surtout s’il y a des caméras de la presse et des réseaux sociaux présentes. Les gens s’identifient plus facilement à ce courant, même s’il ne mène nulle part. À quoi ont abouti les marches de protestation et les meetings des Avengers, qui sont entrés, toujours par opportunisme, dans le courant antivaccin ?

Que voulez-vous dire pour terminer cette interview ?

— Que la situation est problématique. Avec l’ouverture des frontières, il y a plus de visiteurs et plus de personnes dans les centres de quarantaine, ce qui va nous exposer davantage à la pandémie. Tout va dépendre de l’efficacité de notre système de quarantaine et des mesures sanitaires prises autour des nouveaux visiteurs. Il y a un an, à ceux qui disaient qu’il fallait apprendre à vivre avec le virus, Lalit disait qu’il fallait au contraire le combattre. Un an après, il faut le constater : le virus ne va pas disparaître dans un avenir proche et il faut l’accepter. Le virus de la Covid ne sera plus une épidémie, mais une maladie endémique qui aura des hauts et des bas ici et dans le monde entier. Il faudra donc que les mesures sanitaires fassent partie de notre quotidien, deviennent des réflexes naturels avec la vaccination pour pouvoir vivre avec le virus. On peut qualifier l’action des antivaccins d’irresponsables — d’autres diraient criminels — puisque le seul moyen d’empêcher que le virus endémique ne devienne épidémique c’est la vaccination du plus grand nombre de Mauriciens. Faire campagne contre une des seules manières de contrôler — je ne dis pas faire disparaître — le virus, c’est la vaccination. Il est inacceptable que pour des raisons d’ego, d’individualisme ou de théories complotistes ou religieuses mal comprises et trop répétées, certains mènent campagne contre la vaccination.