Ravin Dajee, directeur général de la banque Absa : « Passer de Barclays à Absa n’est pas seulement un changement de nom »

Notre invité de ce dimanche est Ravin Dajee, directeur général de la banque Absa — ex-Barclays — dont l’inauguration officielle a eu lieu jeudi dernier. Dans cette interview réalisée vendredi, Ravin Dajee présente la nouvelle banque qu’il dirige et répond à des questions sur l’actualité économique nationale et internationale.

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Pour le lancement officiel d’Absa, vous avez mis les petits plats dans les grands : Premier ministre, gratin de la finance locale, robot et une immense campagne de communication. Avant de vous demander ce qu’est Absa et quelle est son histoire, pourquoi est-ce que la Barclays s’est retirée de Maurice ?

– C’est vrai que nous avons décidé de beaucoup communiquer sur notre changement de marque. Un des éléments les plus importants du secteur bancaire, c’est la confiance des clients. Quand nous avons perdu la marque Barclays, il était important pour nous de rassurer les opérateurs économiques et nos clients. Ce « rebranding » a été fait simultanément à Maurice et dans onze pays africains dans le cadre d’une stratégie de communication dont les premiers résultats nous donnent confiance dans l’avenir. La Barclays, qui était un groupe britannique, a décidé de se retirer du continent africain, où elle était présente depuis plus de cent ans pour des raisons économiques et stratégiques. Après la crise financière de 2008/2009, les régulateurs du système bancaire mondial ont demandé aux groupes de restreindre leurs opérations hors de leur pays d’origine, parce qu’ils pouvaient poser des problèmes dans les pays où ils étaient implantés en imposant une série de conditions. Il était aussi recommandé d’éviter de créer à l’étranger de trop grosses banques difficiles à contrôler. Avec ces nouvelles conditions financières, maintenir des branches dans des pays étrangers se révélait moins profitable que par le passé. Barclays a donc décidé de se retirer de l’Afrique et de l’Asie en se concentrant sur la Grande-Bretagne, l’Europe et les Etats-Unis.

On ne peut donc pas qualifier ce retrait de décolonisation du secteur bancaire en Afrique ?
– Pas tout à fait. Détail qui a son importance, j’aimerais signaler que Barclays s’était retirée de l’Afrique du Sud pendant l’apartheid pour y retourner en 2005.

Vous ne m’avez toujours pas dit ce que signifie Absa ?
– A l’origine, il signifie amalgamated bank of South Africain et était né du merger de quatre banques, dont la Barclays a acheté, en 2005, 52 % des parts. Après, en 2013, la Barclays a créé une holding company pour regrouper les actions qu’elle avait dans différentes banques africaines anglophones et a conservé le nom d’Absa, qui était très connu en Afrique du Sud. Il n’est pas tout à fait correct de dire que la Barclays a décidé de se retirer du secteur bancaire africain, puisqu’il a réduit sa participation tout en demeurant l’actionnaire le plus important d’Absa avec 14,9 %. Passer de Barclays à Absa n’est pas seulement un changement de nom, mais un changement de tout notre système d’opération informatique, notre fonctionnement et notre culture d’entreprise. Avant, nous appliquions la politique de Londres en Afrique. Dorénavant nous fonctionnons comme une banque africaine avec des objectifs différents. C’est aussi un changement de culture, puisque nous sommes passés de succursale de banque britannique à banque panafricaine.

Est-ce que la clientèle mauricienne a facilement accepté de passer d’une grande enseigne britannique connue à une enseigne africaine, beaucoup moins connue ?
– C’est une question sur laquelle nous avons beaucoup travaillé, d’où l’importante campagne de communication. Il est important que le client sente que, malgré le changement de nom, le service est toujours le même et qu’on trouve des solutions à ses problèmes. Les plus grandes banques du marché local sont mauriciennes, nous étions une banque globale britannique qui est devenue une banque panafricaine et nous pouvons donc offrir le plus de services possibles dans un secteur en perpétuelle mutation.

Maurice étant l’île aux préjugés que l’on sait, est-ce que le fait que les opérations sont désormais contrôlées depuis l’Afrique du Sud, alors qu’auparavant cela se faisait depuis l’Inde, a-t-il été facilement accepté par votre clientèle ?
– Le plus important pour un client de la banque, c’est la qualité du service et les propositions qui lui sont faites pour satisfaire ses demandes, pas le pays d’où le système est contrôlé. Aujourd’hui, si une banque n’est pas près de sa clientèle, celle-ci ira voir ailleurs. De toutes les manières, le contrôle dont vous parlez n’est qu’un élément de notre fonctionnement. Nous avons un conseil d’administration et un management basés à Maurice, mais pour des questions spécifiques et spécialisées, nous collaborons et nous faisons appel à notre maison mère en Afrique pour, notamment, les gros projets.

Avez-vous perdu des clients mauriciens quand Barclays a cédé la place à Absa ?
– Pas du tout. L’annonce que Barclays quittait Maurice et le continent africain a été faite en 2016. En 2017, elle a commencé à réduire ses parts dans Absa, et depuis, le nombre de nos clients et de dépôts a augmenté, y compris dans le secteur offshore. Notre campagne pensée pour bien communiquer sur le changement a donné les résultats attendus.

Jeudi soir, lors du lancement officiel d’Absa, le Premier ministre a déclaré que Maurice deviendra a high income economy, qu’il faudra savoir redistribuer la richesse et que « le plan d’Absa va avec la vision du gouvernement ». Quel est ce plan ?
– Comme je vous l’ai dit, nous sommes maintenant une banque panafricaine et sommes donc partie prenante dans le développement économique du continent, Maurice inclu. Absa se retrouve dans le plan du gouvernement mauricien du fait qu’il a pris les engagements suivants dans lesquels nous nous retrouvons : accompagner le marché et apporter des solutions aux demandes du secteur économique ; être beaucoup plus présent dans le secteur social…

Ce que font les autres banques mauriciennes…
– Nous le faisons plus. Premièrement, nous l’avons fait avant que la loi change et l’impose aux banques. Deuxièmement, nous contribuons beaucoup plus au secteur social que ce que la loi nous demande. A ce sujet, nous demandons à tous nos employés de consacrer au moins une journée par mois à une action en faveur de la communauté. Ensuite, nous sommes très présents dans le global business : avons déjà ouvert un bureau à Londres, un autre à New York, et nous nous penchons sur l’Asie. Nous avons également signé un accord avec la Société générale qui nous permet d’être présents dans les 17 pays francophones africains où elle est implantée. Ajouté aux pays anglophones où Absa est présente, cela fait 27 pays où nous pouvons potentiellement accompagner nos clients.

Justement. Vous avez dit dans votre discours jeudi soir qu’« Absa compte se servir de sa connaissance du marché mauricien et de la solidité de son réseau africain afin de contribuer au positionnement de Maurice comme hub financier en Afrique et en Asie ». Votre réseau est peut-être solide, mais il est faible : vous n’êtes présents que dans 12 des 54 pays du continent et pas du tout en Asie.
– Je ne crois pas qu’il y a des banques africaines qui aient autant de réseaux qu’Absa, qui avec l’accord signé avec la Société générale est présent dans 27 pays, principalement dans les gros marchés. Du fait que nous sommes une banque panafricaine, nous suivons l’évolution du marché économique africain en général et travaillons sur un plan d’expansion. En tant que hub, nous suivons le flot d’investissement qui généralement vient d’Europe, d’Asie, d’Amérique et nous nous assurons d’avoir les représentations nécessaires pour les canaliser vers l’Afrique, en passant par Maurice. Nous le faisions déjà du temps de Barclays et continuons à le faire en tant qu’Absa avec le concours de la Société générale. Dans cette perspective, nous avons déjà créé trois hubs pour aider nos clients en Afrique ou dans d’autres pays en facilitant leurs démarches d’investissements. Le groupe Absa veut utiliser Maurice parce que son credit rating est très bon et nous pensons qu’elle dispose de la main d’oeuvre qualifiée.

Nous avons actuellement quatorze banques opérant à Maurice. Ce n’est pas trop pour la taille du marché mauricien ? Cela n’encourage-t-il pas certains banquiers à se comporter comme des « banksters », pour reprendre l’expression d’un ancien gouverneur de la Banque de Maurice ?
– Je pense personnellement que le nombre de banques est trop par rapport à la taille du marché mauricien et que nous devrions tendre vers une consolidation. Par ailleurs, ce n’est pas bon pour la stabilité financière qu’il y ait une trop grande différence entre la première banque et les autres, ce qui est le cas actuellement. Une consolidation est nécessaire pour l’amélioration des services existants et la mise sur le marché de nouveaux outils. Le terme « banksters » a été utilisé en 2009/2010, à une époque où, comme vous le savez, il y avait d’énormes problèmes dans le secteur bancaire mondial et où la course au profit avait fait oublier certaines règles de base. Je crois que ce terme était utilisé pour designer certains banquiers étrangers, pas les Mauriciens.

Le consommateur mauricien se plaint de plus en plus de la baisse de niveau des services à Maurice, dont celui offert aujourd’hui par les banques. Avant, disent-ils, il était plus personnalisé, plus amical, plus efficace.
– Je reçois régulièrement des lettres de non-satisfaction. Ce n’est pas un problème du secteur bancaire, mais un problème qui affecte le secteur des services en général. Ce n’est pas facile aujourd’hui d’obtenir un sourire d’une caissière dans un supermarché .

Mais aussi à une caisse de banque…
– Je ne dis pas le contraire. Je ne dirais pas qu’il y a une baisse du niveau du service, mais une augmentation de la demande de la clientèle. Avant, un manager de banque connaissait bien ses clients et ses besoins parce qu’il travaillait longtemps sur place. Avant, on faisait carrière dans une même banque, ce qui permettait de connaître le système et le client. Ce n’est plus le cas avec la mobilité professionnelle, qui n’est pas mauvais pour l’employé. Avec les crises financières et les nouveaux règlements, nous avons dû séparer la décision d’accorder un crédit et la relation avec le client à cause des abus. Hier, on pouvait obtenir un petit découvert en signant un formulaire, aujourd’hui la demande doit être examinée par un comité avant d’être approuvé. Il nous faut réfléchir pour voir comment améliorer le service, tout en respectant les règlements, car le client se souvient plus facilement d’une mauvaise expérience que d’une bonne.

Que fait précisément Absa Maurice pour améliorer son service ?
– Nous venons de recruter un Chief Customer Officer, parce que nous croyons qu’il nous faut quelqu’un dont le travail est de s’occuper spécifiquement du service donné aux clients. Toutes les plaintes sont lues – même par moi -, analysées et solutionnées. Les performances du Senior Management sont établies sur les chiffres réalisés, mais aussi sur la manière dont ils traitent les plaintes. Comme toutes les banques, nous sommes conscients du problème et travaillons à trouver des solutions.

Que pensez-vous du fait que Maurice a été placé sur la grey list de la Financial Action Task Force (FATF) ?
– Cette classification est un mauvais coup pour l’image du pays et elle est, à mon avis, injuste, surtout quand on considère les pays avec lesquels nous sommes comparés ! Certes, Maurice a du chemin à faire, mais il n’est au niveau où cette classification nous range. Il y a un plan qui a été préparé et qui est en train d’être mis en pratique pour faire avancer le secteur. Beaucoup d’efforts ont été faits pour améliorer le fonctionnement du secteur et son image de marque. Par ailleurs, peut-être que cette classification négative n’est pas une mauvaise chose dans la mesure où elle va nous obliger à revoir certaines pratiques.

Restons dans l’image de marque. Celle de l’ex-Barclays a été éclaboussée, il y a un peu plus de deux ans, par les affaires de la platinum card de l’ex-présidente de la République et de l’homme d’affaires angolais Sobrinho. Pouvez-vous faire un commentaire ou préférez-vous vous réfugier derrière le secret bancaire ?
– Dans les deux cas, la Barclays a fait son travail. Au moment où les décisions concernant ces affaires ont été prises, elles l’ont été dans le respect des règlements de l’époque. Je peux vous dire que le groupe et toutes les autorités concernées ont analysé les éléments ayant conduit à la prise de décision et que les leçons nécessaires en ont été tirées.

Comment accueillez-vous le renouvellement de la direction de la Banque de Maurice qui continue à provoquer pas mal de commentaires ?
– C’est une décision du gouvernement et les opérateurs du secteur n’en sont pas parties prenantes. II est important pour le secteur bancaire d’avoir des relations correctes avec la Banque centrale. Il y a beaucoup de compétition dans le secteur financier, beaucoup voulant créer des hubs financiers. Il est important de travailler avec le régulateur pour (i) protéger les déposants (ii) pour nous assurer que notre système est bien rôdé et (iii) pour pouvoir entrer dans de nouveaux créneaux. Ce n’est pas à moi d’évaluer la capacité des personnes qui ont été nommées à la tête de la Banque de Maurice, mais je peux dire que le secteur va travailler en étroite collaboration avec la nouvelle équipe pour avancer.

Un commentaire sur l’utilisation des Rs 18 milliards du Special Reserve Fund de la Banque de Maurice ?
– Je ne dispose pas de toutes les données, mais j’espère que l’utilisation a été faite dans les règles et que la transparence sera respectée. La Banque de Maurice a un conseil d’administration et des auditeurs qui doivent faire leur travail. Il est important que la Banque de Maurice soit non seulement indépendante, mais « seem to be independent », dans la mesure où tous les regards des acteurs du secteur financier, mais aussi des institutions internationales et des investisseurs potentiels sont braqués sur elle. J’espère que les personnes responsables d’assurer l’indépendance de la BOM feront leur travail.

Des spécialistes internationaux pensent que le coronavirus, qui semble gagner du terrain de jour en jour dans le monde, va marquer le début de la démondialisation après la globalisation. Votre opinion sur cette théorie ?
– Je comprends cette théorie avec les conséquences économiques de l’épidémie qui font réaliser la surdépendance du monde sur la Chine. Dans la perspective des risques encourus se pose la question de recourir à un plan B, C ou même D. Jusqu’à maintenant, beaucoup n’ont pas pensé à une éventuelle solution de rechange en faisant de la Chine l’usine du monde pouvant fabriquer tout ce dont il a besoin dans tous les domaines. Je comprends que des spécialistes utilisent le terme démondialisation. Je crois qu’il faut observer avec attention l’évolution de la situation – en espérant qu’elle sera sous contrôle bien vite. Mais il va falloir réfléchir sur comment faire pour gérer cette surperconcentration de la production des biens de consommation dans des endroits spécifiques de la planète. Ceci étant, il faut remettre les choses dans leur contexte et reconnaître que cette mondialisation nous a été, quelque part, imposée par les réalités économiques et les avantages de la compétition. Il faut aussi rappeler que la globalisation a permis de rendre accessibles beaucoup de produits dans des endroits où ce n’était pas possible avant et qu’elle a permis à des personnes d’améliorer leurs conditions de vie.

En dépit des menaces et des possibles conséquences du coronavirus, de la crise économique mondiale, que prédisent les experts? Avez-vous confiance dans l’avenir économique de Maurice ?
– Absa utilise comme mot clé de sa campagne de communication : africanacity. Ce mot décrit la capacité, l’habilité et la résilience des Africains à trouver une solution à un problème, quand ils sont au pied du mur. C’est aussi la manière des Mauriciens de faire face quant aux défis auxquels ils sont confrontés pour trouver des solutions, de nouvelles voies. Je pense que Maurice dispose des bases pour affronter les situations économiques difficiles en se diversifiant et elle l’a prouvé dans le passé. A l’indépendance, le sucre représentait plus de 90 % de nos exportations, aujourd’hui, cinquante ans après, il représente un peu plus de 15 %. Nous avons trouvé les moyens de faire face, et plutôt bien, aux crises que nous avons dû affronter. Je pense que nous pouvons faire pas mal de choses pour rendre l’économie mauricienne plus résiliente. Je crois dans la capacité des Mauriciennes et des Mauriciens pour le faire. Surtout, si nous sommes plus soudés pour le bien commun, pour que nous regardions dans la même direction.

Soudés sur le plan politique pour suivre l’appel que vient de lancer le Premier ministre concernant le coronavirus ?
– Je ne veux pas entrer dans le débat politique, mais je tiens à dire qu’il est bon pour le pays que nous ayons une opposition, différents points de vue, et des critiques, ce qui nous permet de progresser, d’avancer. Si vous me permettez, j’aimerais profiter de cette interview pour souligner la qualité du travail des employés d’Absa qui ont accepté et mené à bien le rebranding. C’est une grosse opération dans laquelle ils se sont personnellement impliqués durant ces dix derniers mois et je voudrais les remercier.

Terminons par une question personnelle. Vous avez été directeur général du Central Electricity Board et de la State Trading Corporation avant de prendre la direction de la Barclays à Maurice. Est-ce que votre avenir est dans le secteur bancaire à Maurice ?
– J’ai commencé dans le secteur bancaire et j’ai fait des études dans cette branche. Mes cinq années passées dans le secteur public m’ont aidé à comprendre son fonctionnement. Mais je suis un banquier de formation. Je suis très à l’aise là où je suis et mon avenir est dans le secteur bancaire. Ici ou ailleurs.

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