Tony Ah-Yu (5e à gauche) et l’équipe derrière le projet Resto du Coeur

Inspiré des Restos du Coeur, lancé par Coluche, humoriste français, le projet de Tony Ah-Yu vient comme un maillon s’ajouter à la chaîne de solidarité existante envers les plus nécessiteux. Parce que la crise économique post-Covid a exacerbé la pauvreté, chez les plus démunis et affecté des foyers de la classe moyenne, le Resto du Coeur d’Albion, nous dit son initiateur, pourra soutenir des familles qui ne sont pas sur le registre social et non éligibles à des aides sociales. Inauguré par le vice-président de la République, Eddy Boissézon, mercredi dernier, le Resto du Coeur n’est pas qu’un conteneur rempli de denrées alimentaires, il est aussi une initiative qui regroupe des volontaires — témoins de foyers où la nourriture est en manque — qui ne veulent pas rester les bras croisés.

Pourquoi avoir ouvert le Resto du Coeur ?

— Il y a une trentaine d’années, j’ai été marqué par le concept lancé par Coluche, en France. L’idée d’en faire de même ici, à Maurice, m’avait effleuré. L’envie est restée intacte pendant toutes ces années. Puis est arrivé le mois de mars et le confinement. J’ai commencé à distribuer des vivres à des personnes habitant Albion, quand deux semaines plus tard, le nombre de foyers en besoin a augmenté. Pour renforcer les dons, j’ai dû faire appel aux habitants et c’est chez moi que tous les vivres arrivaient et étaient stockés. Le confinement a été le déclic qui a relancé l’idée d’ouvrir le Resto du Coeur. Je n’avais pas besoin de trouver un autre concept, car l’idée n’était pas de réinventer la roue, mais de faire comme Coluche a fait, mais de manière plus modeste. D’ailleurs, j’ai pris contact avec Les Restos du Coeur France pour bénéficier de leur expérience, pour être conseillé… Mais ils n’avaient pas compris ma démarche et m’ont enregistré comme donateur. En revanche, un de nos membres qui avait déjà travaillé pour l’association française et qui a un contact là-bas s’est chargé des procédures pour que nous puissions opérer comme une franchise locale des Restos du Coeur. Même si nous avons le même nom, mais au singulier, nous avons fait en sorte de ne pas nous approprier totalement le logo. Entre-temps, après le confinement, les personnes qui ne sont pas sur le registre social, qui sont dans le secteur informel ou qui sont tombées dans la précarité parce qu’elles ont été touchées par la crise économique, ont encore besoin de notre soutien, d’aide alimentaire, etc.

«Il y a entre 70 à 100 familles d’Albion qui sont enregistrées au Resto du Coeur»

Pourquoi être une version locale d’une association qui a un mode de fonctionnement spécifique dans un contexte qui est loin des nôtres ?

À Maurice, il y a de nombreuses associations qui oeuvrent dans le même secteur, mais qui procèdent différemment. Je ne voulais pas que notre mission fasse doublon avec celle des ONG existantes. Par contre, nous pouvons travailler en complémentarité avec elles et prendre le relais lorsqu’elles sont en rupture de vivres pour leurs bénéficiaires. Dans cette optique, nous avons établi une ligne de communication avec certaines ONG et nous travaillons déjà avec d’autres. Nous pouvons adopter les bonnes pratiques des Restos du Coeur de France, évoluer à long terme et même envisager d’avoir la version locale des Enfoirés avec des artistes mauriciens pour organiser des levées de fonds par des concerts.

Comment fonctionnera le Resto du Coeur ?

Dans un premier temps, nous allons ouvrir le week-end avant d’être également opérationnels deux fois par semaine. Nous distribuerons principalement des denrées alimentaires. L’accompagnement fait aussi partie de nos objectifs, puisque nous souhaitons donner la possibilité à nos bénéficiaires de se mettre debout, en renforçant leurs capacités. C’est dans cette optique que nous envisageons de mettre sur pied un projet à vocation agricole avec la participation des familles que nous allons accompagner. Les bénéficiaires que nous connaissons déjà ont chacun un dossier. Les fichiers sont informatisés et contiendront toutes les données sur les produits qui leur sont attribués. Il y a entre 70 à 100 familles d’Albion qui sont enregistrées au Resto du Coeur. Le projet est géré par un comité composé d’une petite équipe de 8 à 12 personnes. Toutefois, nous serons épaulés dans notre mission par une trentaine de personnes d’Albion. Les produits alimentaires proviennent de donateurs, allant des entreprises aux particuliers. La distribution des produits se fera sur place et directement chez les bénéficiaires.

Les denrées alimentaires de première nécessité sont stockées dans un conteneur et seront distribuées aux bénéfi ciaires pendant le week-end

La distribution alimentaire pour les personnes en précarité est déjà assurée par le ministère de l’Intégration sociale, via la National Empowerment Foundation, les nombreuses organisations non gouvernementales, entre autres. L’aide apportée aux familles dans le besoin ne serait pas suffisante, selon vous ?

— Malgré les efforts du gouvernement et des institutions, beaucoup de personnes restent sur la touche parce qu’elles ne sont tout simplement pas sur le registre social. Pour s’adresser à la pauvreté, le gouvernement est dans l’obligation de se référer aux données enregistrées officiellement, tandis que de son côté, le Resto du Coeur peut venir en aide à ceux qui ne sont pas éligibles aux aides sociales et qui ont besoin de soutien alimentaire entre autres. La Covid-19 nous a dévoilé des cas de pauvreté insoupçonnés, allant des plus pauvres parmi les pauvres et des nouveaux pauvres. Ces derniers font partie d’une frange de la population qui était plutôt bien nantie avant la Covid. Ces familles de la classe moyenne ont été touchées par le chômage et ses conséquences. Aujourd’hui, elles ont besoin d’être soutenues.