La mer faisait leur fierté. Certes, il n’y a pas ici de plage immaculée ni d’eau turquoise, mais au moins, ils pouvaient respirer l’air frais de la mer et s’asseoir sous les arbres au bord de l’eau l’après-midi. Mais depuis la marée noire avec les fuites d’huile du MV Wakashio, les fenêtres restent fermées dans certains quartiers, tant la forte odeur de pétrole est incommodante. Certains se plaignent de brûlures aux yeux et aux lèvres, et de problèmes respiratoires. La vie à Rivière-des-Créoles a basculé du jour au lendemain. Des résidents ont même préféré déménager chez des parents.

À Pointe-Brochus, quartier de Rivière-des-Créoles, le fioul du Wakashio fait partie du quotidien. Contrairement aux autres quartiers du village, le nettoyage du lagon n’a pu être complété. Et pour cause : il y a ici des mangroves, rendant l’accès difficile et nécessitant des précautions supplémentaires pour ne pas détruire l’écosystème. L’épaisse couche visqueuse flotte encore sur l’eau et les racines sont recouvertes d’huile. Pour les habitants, cela veut tout simplement dire qu’ils auront à subir cette odeur insupportable pendant encore un certain temps. Et encore longtemps!
Sadna Vaijnath habite à deux maisons du lieu. Elle est contrainte de garder ses fenêtres fermées pour pouvoir au moins respirer un peu d’air frais chez elle. « Cela fait plus d’un mois que ça dure. Personne n’est venu nous voir pour savoir comment nous sommes en train de vivre et on n’a pas fait de tests non plus pour savoir si cette odeur de pétrole impacte notre santé », regrette-t-elle.

Comme beaucoup d’habitants du village, Sadna Vaijnath arrondissait ses fins de mois en ramassant des fruits de mer. « D’habitude, je ramasse des “mangouacs” et des “bétail”. Ce sont des fruits de mer appréciés et que les gens achètent facilement. Mais là, avec ce qui vient de se passer, on ne sait combien de temps cela prendra pour qu’on puisse retourner en mer. Regardez l’état du lagon ! Nou boner inn fini ale ! »

Cela fait 25 ans qu’elle habite ici. Jamais elle aurait cru qu’une telle catastrophe serait venue troubler le quotidien paisible des habitants. Un peu plus loin, Ridhima Dabee, coiffeuse de la localité, avoue elle aussi que l’odeur du pétrole devient irrespirable par moments. Elle affirme qu’elle a commencé à se sentir malade, mais lorsqu’elle en parle, on exige des preuves. « On m’a dit d’aller à l’hôpital, de faire une série de tests et de revenir avec un certificat médical. Croyez-vous que je suis en train de mentir quand je dis que j’ai des problèmes pour respirer ou que mon nez brûle ? »

Soudhir Dhyail, travailleur social et conseiller du village, rappelle que Rivière-des-Créoles a été très affectée par la pollution. Même si le nettoyage se poursuit, il reconnaît que le lagon, riche en fruits de mer, est très affecté. « Ici, il n’y a pas que des pêcheurs avec carte. Il y a des pêcheurs sans carte et de nombreuses personnes qui gagnaient leurs vies en ramassant des fruits de mer. Mais tout cela est fini. » De même, il confirme que des résidents ont commencé à se sentir inconfortables du fait de l’odeur de pétrole. « Des gens se sont plaints de brûlures aux yeux, aux lèvres, de problèmes pour respirer. Il y a même des gens qui ont dû quitter leur maison pour aller vivre chez des parents. Surtout ceux qui vivaient près de la mer. Nous estimons que nous méritons aussi réparation pour cela. »
Il en profite, dans la foulée, pour remercier tous les volontaires qui sont venus donner un coup de main pour nettoyer la plage et le lagon de Rivière-des-Créoles. « On a vu un vrai élan de solidarité. » Soudhir Dyail souhaite que le malheureux épisode du Wakashio serve aussi d’occasion pour réaménager la plage de la localité. « Nous avons ici un rivage boueux, rendant l’accès difficile. Nous avons déjà demandé la construction d’un front de mer ainsi qu’une jetée pour les pêcheurs. »

Le conseiller souhaite que les résidents et les forces vives de Rivière-des-Créoles soient activement impliqués dans un tel travail d’embellissement. Il plaide également en faveur des pêcheurs sans carte. « Ici, il y a une centaine de personnes qui gagnaient leur vie de la mer. Des démarches ont été entreprises pour que les pêcheurs sans carte soient régularisés, mais cela n’a pas abouti. »

À Rivière-des-Créoles, la colère gronde également concernant les personnes engagées dans le nettoyage des plages. Dans bien des cas, il s’agit de personnes étrangères au village. Certains viennent de localités lointaines et ne sont même pas pêcheurs…