Notre invité de ce dimanche est Sheila Bappoo, politicienne et ancienne ministre sous plusieurs gouvernements. À la veille de la Journée internationale de la Femme, elle revient sur son parcours politique et le combat des femmes pour l’égalité.

Vous avez commencé votre itinéraire politique au MMM pour finir au PTr, en passant par le MSM et le RPR. Pourquoi et comment êtes-vous entrée en politique active sur le terrain ?

— C’était dans les années 1970, quand des dirigeants et des activistes du MMM ont été emprisonnés pour des raisons politiques par le régime PTr-PMSD. Leurs mères, leurs épouses, leurs sœurs et leurs enfants ont organisé des manifestations de protestation, dont certaines ont été réprimées par la police. Quand les activistes ont été libérés, je me suis jointe au MMM pour son idéologie, ses valeurs et son combat pour une société égalitaire. On faisait de la politique par conviction et on allait aux élections avec nos moyens, c’est-à-dire avec peu de moyens. Le money politics n’existait pas encore, on faisait les affiches, les banderoles, on ne donnait pas à manger et personne n’était payé. Les candidats étaient choisis et élus pour leurs compétences pas pour leur appartenance communale. Les électeurs votaient pour un programme, des idées, et des hommes et des femmes pour changer la société. Aujourd’hui, beaucoup vont voter pour obtenir quelque chose en retour.

Quand est-ce que le changement dans la manière de choisir les candidats et de voter a eu lieu, selon vous ?

— Quand le MMM est entré au Parlement en 1976 et a remporté les municipales de 1977, il a commencé à avoir du pouvoir et il s’est laissé noyauter par les lobbies qui existaient déjà. Il s’est laissé prendre dans l’engrenage qu’il dénonçait. Avant, on désignait les candidats sur des critères de compétence, de capacité à faire les choses. À partir de 1976, petit à petit, on a commencé au MMM à prendre en considération les critères des lobbies, dont les critères communaux. C’est ainsi que je n’ai pas été désignée maire de Beau-Bassin/Rose-Hill en raison de mon appartenance communale. Mon profil, m’avait-on dit, ne correspondait pas à celui d’un maire d’une ville comme Beau-Bassin/Rose-Hill. C’est une des raisons qui m’ont poussée à démissionner du MMM en 1980.

Mais quand vous avez rejoint le MSM en 1983, le communalisme n’était-il pas devenu un des principaux critères de la vie politique mauricienne, avec notamment le slogan de Harish Boodhoo divisant le pays entre le bon versant de la montagne et le reste ?

— Le MSM était, il faut le rappeler, composé des membres du MMM qui avaient quitté Bérenger pour sir Anerood Jugnauth après la cassure de 1983. J’ai été contactée par le nouveau parti pratiquement à la veille du Nomination Day et j’ai accepté. J’ai été élue à Rivière Noire deux fois de suite et nommée ministre de la Femme, un ministère qui n’existait pratiquement pas et je me suis consacrée à organiser ses structures. Cela étant, je savais ce qui se passait à côté, je savais que l’engrenage dans lequel le MMM était entré en 1976 avait été adopté par tous les partis politiques, dont le MSM. Ces pratiques ainsi que l’usure du pouvoir ont mené à la chute du MSM et aux 60-0 de en 1995, après la fameuse déclaration de SAJ traitant une partie de la population mauricienne de démons.

Comment êtes-vous passée du MSM au PTr, qui était pourtant son adversaire ?

— Après la défaite de décembre 1995, quelques camarades au sein du MSM – dont Michael Glover, Rama Sithanen, Alain Laridon et Ramduth Judoo — ont proposé un programme de reforme du parti pour faire oublier les dérapages qui nous avaient conduits à la défaite. Ce plan n’a pas été accepté et SAJ a dit que ceux qui n’étaient pas d’accord pouvaient quitter le MSM. Nous sommes partis pour créer le RPR et avons été actifs au niveau politique. En 1998, nous avons été approchés par Navin Ramgoolam, qui avait eu des problèmes avec son ex-allié, le MMM, et nous proposait de rejoindre son parti et nous avons commencé à discuter de cette éventualité. Puis est arrivée la partielle de Beau-Bassin, où le PTr soutenait Xavier Duval et nous a demandé notre aide.

Cela ne vous a-t-il pas posé problème de soutenir Xavier Duval, en dépit du fait que vous avez été partie prenante dans la décision de faire arrêter son père Gaëtan Duval par la police ?

— Vous savez mieux que moi comment se déroule la vie politique mauricienne avec ses alliances et ses mésalliances. Xavier Duval a bien travaillé par la suite avec SAJ, qui avait donné l’ordre d’arrêter son père ! Que dites-vous du fait qu’aujourd’hui Bérenger et Duval, ennemis politiques de toujours, se sont alliés pour essayer de faire Ramgoolam – pourtant l’allié naturel du PMSD – quitter le leadership du PTr ? En 2000, aux élections générales, le RPR est allé aux élections avec le PTr, qu’il a perdues, puis a décidé d’intégrer le PTr. J’ai été nommée à la tête de l’aile féminine que j’ai réorganisée, ce qui nous a permis de faire une bonne performance aux élections de 2005, que nous avons remportées et j’ai été élue, cette fois à Floreal. J’ai fait deux mandats comme ministre de la Sécurité sociale, dont quelques mois avec l’alliance PTr-MSM-PMSD en 2010-11 et j’ai été battue aux élections de 2014.

C’est cette défaite qui a mis fin à votre carrière politique ?

— Il y a une chose que les politiciens mauriciens ne savent pas faire : céder la place et se retirer. Déjà, avant 2010, je voulais m’en aller et j’avais déjà dit que j’allais faire mon dernier mandat. Mais en 2014, on m’a demandé de reposer et je me suis laissée convaincre, bien que j’étais convaincue que l’alliance PTr-MMM ne pouvait pas gagner. On a fait peur à la communauté majoritaire avec Bérenger comme PM. C’était une élection difficile à remporter, mais elle a été rendue impossible par la campagne communale que menait l’autre alliance en divisant le pays en deux : les circonscriptions 4 à 14 et les autres. C’est une stratégie que poursuit avec efficacité Pravind Jugnauth, car il vit dedans. Il suffit de voir quels endroits religieux il choisit pour faire ses déclarations politiques.

Le PTr ne vous a-t-il pas demandé de poser pour les élections de 2019 ?

— Non, parce qu’en janvier 2015, j’avais soumis ma démission de toutes les instances du PTr, parce que je voulais prendre du recul, réfléchir et faire de la place aux autres. Par la suite, j’ai eu des ennuis de santé et j’ai dû subir des opérations. Je suis revenue dans la politique active en 2017 pour l’élection partielle de Quatre-Bornes, où j’ai donné un coup de main sur le terrain pour faire élire Arvin Boolell. Juste avant les élections de 2019, mon mari est tombé malade et a dû se faire soigner en Inde. Nous sommes revenus quelques jours avant les élections et j’ai donné un coup de main pour les élections qui, comme vous le savez, sont contestées par des candidats de l’opposition.

 Au cours de votre longue carrière politique, vous avez eu l’occasion de travailler avec les principaux leaders politiques du pays. Comment vous ont-ils traitée ?

— Tout à fait correctement. Je n’ai jamais eu de problèmes personnels ni avec Bérenger ni avec Navin, qui ont su me respecter et m’écouter quand il le fallait. Mais, par contre, j’ai été insultée grossièrement une fois par SAJ, alors que j’étais son adversaire politique, qui m’a traitée de “poutou rassis”. La colère ou l’adversité politique ne peuvent pas tout excuser.

 À votre avis, lequel de ces trois leaders politiques est le plus féministe ?

— Ils ne sont pas des féministes, mais savent prendre des décisions pour la promotion des femmes quand cela coïncide avec des gains politiques. Bérenger est un féministe convaincu au niveau des idées, mais parfois, pour ne pas dire souvent, ses calculs politiques prennent le dessus sur ses convictions. SAJ a accepté de faire ajouter dans la Constitution l’interdiction de la discrimination sur le sexe en 1995. C’est un amendement que j’avais proposé et qui fut ratifié à l’unanimité au Parlement. Navin ne donne pas l’image d’un grand féministe, mais il permet des politiques par rapport à l’amélioration de la cause des femmes. C’est lui qui fait voter la loi sur la violence domestique en 1997, même s’il a eu beaucoup de problèmes avec certains de ses députés sur ce sujet.

Et Pravind Jugnauth ?

— Je crois qu’il ne prend pas des décisions par conviction profonde, mais surtout pour montrer qu’il soutient la cause de l’avancement de la femme. La dernière Women’s Day, célébrée la semaine dernière, en est l’exemple. C’était un meeting pour flatter son gouvernement, attaquer ses adversaires devant un public féminin, pas pour parler de la situation de la femme, des choses qu’il faut faire pour faire avancer la cause dans beaucoup de domaines. Pour terminer par faire une espèce de joke sur le fait que le confinement a fait grossir les Mauriciens. Sans un mot sur la violence domestique qui a augmenté dangereusement pendant la période de confinement !

Vous avez fait partie de la première conférence internationale sur la Femme de Beijing en 1995. Est-ce que les choses ont changé profondément, fondamentalement, pour l’émancipation de la femme depuis ? Est-ce que les actes ont suivi les grands discours ?

— Avant, il y a eu la conférence de Mexico et celle de Nairobi, où les thèmes de légalité ont été abordés par les Nations unies. Il y a des pays qui ont compris le message de la conférence de Beijing sur de la nécessité de l’égalité entre les femmes et les hommes pour faire avancer le monde et pris les dispositions nécessaires pour, sinon abolir les inégalités, tout au moins commencer à les faire disparaître. Savez-vous que sur les 200 pays qui font partie des Nations unies, seuls 21 ont été ou sont dirigés par une femme ?

Est-ce les hommes qui empêchent les femmes, qui sont majoritaires en nombre dans le monde, de prendre la place qui devrait leur revenir de droit, ou est-ce les femmes qui ne veulent pas y aller ?

— C’est une situation complexe et compliquée tout à la fois. Il y a, pas beaucoup je l’admets, des femmes qui veulent y aller, comme vous dites, mais les obstacles sont nombreux et existent depuis des siècles. Les leaders des partis politiques et leurs états-majors sont des hommes animés par une mentalité patriarcale qui est encore forte et soutenue par beaucoup de lobbies. Parce que ceux qui dirigent — des hommes en majorité — ne créent pas les conditions pour que la femme puisse s’engager et participer, dans l’égalité, à la prise de décisions qui concernent l’avancement de la société, du pays.

Pourquoi les femmes, les Mauriciennes plus précisément, qui sont plus nombreuses que les hommes, se laissent faire par eux ?

— La situation ne changera pas si on ne passe pas par la loi. Malgré les lobbies, le PTr a réussi à faire voter la loi Aimée sur les municipales et les villageoises qui impose un certain nombre de femmes parmi les candidats. Il faut amender la loi pour les élections générales dans le même sens. Aussi longtemps que la loi ne l’imposera pas, les leaders des partis politiques vont constituer des listes de candidats avec une très grosse majorité d’hommes et vont choisir quelques femmes, pas toujours capables, recrutées à la toute dernière minute. Il faut dire que certaines femmes sont timides, se laissent facilement décourager et abandonnent le combat. Il ne faut oublier que la Mauricienne vit entourée d’hommes : son père, son frère, son mari, son beau-père et son fils à la maison, et qu’au bureau ou à l’usine, ses chefs sont en majorité des hommes. Est-ce que les hommes donnent à la femme le support nécessaire pour qu’elle puisse se lancer dans la politique ou lui font-ils comprendre, poliment, que sa place est à la maison pour s’occuper du ménage et des enfants ? Cette campagne insidieuse est tellement forte que, souvent, des femmes les enseignent à leurs enfants, avec une préférence pour les garçons aux dépens des filles ! Il y a aussi le problème de l’éducation qui perpétue d’une certaine façon la division entre femmes et hommes, et la domination de ces derniers. Il faut reconnaître que notre société n’a pas suffisamment évolué pour accepter l’égalité dans tous les domaines.

Combien de temps encore faudra-t-il attendre pour que l’égalité hommes-femmes soit une réalité ?

— La conférence de Beijing date de trois décennies : il en faudra beaucoup d’autres pour atteindre ces objectifs d’égalité. C’est une longue route, bien difficile par moments et il faudra encore continuer le combat.

Quel regard jetez-vous sur les politiciennes mauriciennes d’aujourd’hui ?

— Quand je les regarde et que je les écoute, je pense qu’elles n’ont, en général, ni la formation ni la conviction politiques nécessaires. Elles sont plus préoccupées à plaire à leurs leaders qu’à défendre de vraies causes. On dirait qu’elles ont reçu l’ordre de mentionner le nom et les qualités de leur leader à intervalles réguliers dans leurs discours — tout comme les hommes le font. On ne peut pas faire l’éloge du chef matin, midi et soir. Je prends par exemple la ministre de la Femme, qui se présente comme la guerrière du MSM, pour dire que les nouvelles politiciennes ne connaissent pas leur sujet. Au lieu de prendre les devants, de gérer les problèmes tombant sous la responsabilité de son ministère, elle attend que les ONG, les députés, l’Ombudsperson for Children ou des auditeurs des radios privées les évoquent pour qu’elle se réveille et agisse. Son travail semble être de remplir une salle par des femmes pour que le PM puisse faire un discours politique !

 Elle pourrait vous rétorquer que vous faisiez la même chose quand vous étiez ministre de la Femme…

— Oui, j’ai rempli des salles, mais pour que le PM d’alors parle des problèmes de la femme, de ce qui avait été fait et ce qui allait être fait dans ce domaine. Ces réunions étaient organisées pour parler des problèmes de la Mauricienne et des solutions, pas pour offrir une plate-forme politique au PM ou pour critiquer les marches citoyennes ! Je suis très déçue par ce qui se passe au ministère de la Femme, qui n’utilise pas les structures mises en place depuis des années pour aider la Mauricienne à se développer et s’épanouir. Des centres pour femmes ont été transformés en shelters pour enfants, mélangeant tous les âges, comme des dumping grounds. On n’utilise pas comme il le faut les structures mises en place et fonctionnant très bien juste parce que c’était une initiative du précédent gouvernement.

À la veille du 8 mars de cette année, quel est votre constat de l’évaluation du combat des femmes mauriciennes pour leur émancipation ?

— Le fait que Maurice est une société multiculturelle, multiethnique et multireligieuse fait qu’il y a beaucoup d’obstacles — et énormément de lobbies — que les femmes doivent combattre pour arriver à l’égalité. Des choses ont été faites certes, mais il reste encore beaucoup à faire, surtout quand on a un gouvernement qui veut faire plaisir à tous les lobbies. Je suis convaincue que la meilleure manière d’activer les choses et de faire avancer le combat passe par la loi.

Avez-vous un message pour le 8 mars, la seule journée consacrée à la femme pendant toute une année ?

— C’était une bonne décision prise à l’époque pour célébrer officiellement et internationalement la femme. Si nous vivions dans un monde égalitaire entre hommes et femmes, le 8 mars n’aurait aucune raison d’être. Je voudrais profiter de l’occasion pour rappeler une phrase prononcée lors de la cérémonie de clôture de la conférence de Beijing. La secrétaire de la conférence a demandé aux chefs d’État et de gouvernement de la planète « to look to the world with a woman’s eye ». Je demande à tous les leaders politiques mauriciens de regarder notre pays et son avenir à travers un regard de femme, dans une perspective féminine.

Je ne saurais terminer cette interview sans demander à la politicienne d’expérience que vous êtes ce qu’elle pense de la crise que traverse actuellement l’opposition parlementaire…

— Il était indispensable face au comportement scandaleux du gouvernement au Parlement qu’il y ait une entente des partis de l’opposition parlementaire. Navin Ramgoolam a réussi à convaincre les autres leaders de faire une entente de l’opposition hors du Parlement. C’était une excellente initiative. Je ne comprends pas comment — surtout après les marches citoyennes traduisant la colère populaire contre le gouvernement — ces deux initiatives ont pu capoter pour arriver à la situation actuelle. Je ne comprends pas la pertinence et l’urgence de discuter, en 2021, qui sera présenté comme Premier ministre en 2024 ! Qui aujourd’hui, avec la situation évoluant à toute vitesse, peut pouvoir prétendre savoir ce qui va se passer dans trois ans ? Quel est le résultat de tout ça, sinon une opposition désunie face à un gouvernement qui marque des points et qui pourrait même profiter de l’occasion pour remporter les prochaines élections municipales. Et finalement, de quel droit est-ce que le MMM, associé au PMSD, peut venir décider qui doit être le leader du PTr ?

Est-il possible d’envisager qu’un jour Maurice puisse avoir une femme comme Première ministre ?

— Dans la situation sociopolitique actuelle ? Déjà, si on ne fait pas de réforme électorale pour imposer plus de candidates aux élections, nous allons continuer comme avant, ce qui nous donnera un Parlement avec une énorme majorité d’hommes. Je le dis avec tristesse et regret : je ne pense pas qu’une femme puisse devenir Première ministre de l’île Maurice avant des décennies, plusieurs décennies…